Kazakhstan: De 1949 à 1989, les Soviétiques ont fait exploser à Semipalatinsk 456 bombes
La RSS du Kazakhstan a été choisie comme terrain d'essai pour les bombes atomiques et thermo-nucléaire. De 1949 à 1989, les Soviétiques ont fait exploser à Semipalatinsk 456 bombes dont 116 à ciel ouvert. Quelque 1,6 million de personnes ont été irradiées.
Grâce à Angélique Kourounis, son reportage sort du silence cette tragédie qui montre le mépris des gens du régime communiste.
NB: la ville de Semipalatinsk porte maintenant le nom de Serney, dans le nord-est du Kazakhstan
Avec les irradiés victimes des essais nucléaires soviétiques
Le Temps, Angelique Kourounis, kazakhstan, samedi 23 mai 2009
Berick Syzdikov. (Angélique Kourounis)
«Je voudrais récupérer ne serait-ce quun il pour voir un jour le visage de maman.» Ce nest pas un enfant qui parle mais un homme de 33 ans, Berick Syzdikov, totalement dépendant de sa mère. Il a du mal à parler. Ce nest pas un aveugle comme les autres. Né dans un village à 30 km du centre dessai atomique du Kazakhstan, il fait partie des quelque 1,6 million de personnes soit 10% de la population totale de lancienne république soviétique irradiées et génétiquement modifiées. Aveugle depuis sa naissance il souffre dune malformation du visage qui le rend monstrueux.
Une bombe dHiroshima tous les mois
Sa mère se souvient que lorsquelle était enceinte elle a vu une lumière dans le ciel pendant quelle travaillait dans les champs, «les médecins disent que cest pour cela quil est malade, dit-elle presque en murmurant. On ne savait pas que cétait mauvais de regarder cette lumière, personne ne nous avait rien dit.» Et pour cause, personne ne voulait rien dire. Les habitants de la région de Semipalatinsk près du polygone atomique ont servi de cobayes humains malgré eux. Pendant plus de quarante ans, de 1949 à 1989, les Soviétiques ont fait exploser dans ce territoire plus grand quIsraël, 456 bombes atomiques dont 116 à ciel ouvert, soit léquivalent dune bombe dHiroshima tous les mois.
Berick est officiellement considéré comme une victime du nucléaire. Il a un passeport dirradié qui lui permet dêtre soigné gratuitement et de toucher une pension de 120 euros par mois. Mais les soins quil reçoit sont plus que superficiels. Quand il avait 13 ans, des médecins italiens lavaient soigné gratuitement. Ils lui avaient retiré cette excroissance du visage. Berick ne faisait plus peur. Mais ça na pas duré. «Il a besoin de soins pointus et spécifiques, dit sa mère, une paysanne qui ne parle que le patois kazakh de son village. Je voudrais lemmener à nouveau à létranger mais je ne sais pas comment faire.»
Dans certains villages du Kazakhstan, presque tous les habitants détiennent un passeport dirradié. Cest le cas de Kaynard, à six heures de route du centre de tir. Un petit bourg de 3'000 habitants coincé au pied de hautes montagnes. On y tombe malade, on y meurt et sy suicide deux fois plus que dans le reste du pays. «Cest simple, dit le docteur Akimbey Shankatayev. Tous ceux qui ont vu le champignon une ou deux fois auront un cancer. Mon hôpital est plein de gens qui tombent malades sans raison et qui meurent.» Dailleurs le syndrome de Kaynard est bien connu des médecins kazakhs: «Cest quand dun seul coup plus rien ne marche et que les os se cassent comme du verre», explique Akimbey Shankatayev. Pour lui toutes ces maladies ne peuvent provenir que de la radioactivité emmagasinée dans le passé.
Les montagnes ont été fatales au village. «Les Soviétiques étudiaient le sens des vents et le nuage radioactif venait toujours au-dessus de Kaynard, jamais au-dessus des baraquements des militaires, se souvient le docteur. Nous, on ne comptait pas à leurs yeux. Ces nuages restaient coincés sur les montagnes pendant plusieurs jours. Les pluies étaient alors chaudes. Nous étions contents davoir de la pluie chaude, mais nous ne savions pas quelle était radioactive.» Dans les années 1970, quand les maladies inconnues jusqualors se multipliaient, les gens ont commencé à se poser des questions «mais on ne pouvait rien dire», souligne Akimbey Shankatayev. «On navait même pas le droit de diagnostiquer des cancers. Officiellement les gens ici mourraient du cur.»
«Inscrit dans les gènes»
Comme les autres, le docteur a vu les champignons nucléaires. Il se sait condamné, comme ses parents, ses enfants et petits-enfants. «Cest déjà inscrit dans les gènes. Nous sommes tous contaminés. Cest irréversible. La seule différence cest que chaque génération contaminée a ses particularités. Je suis une victime de la deuxième génération et je sais que quelque chose de mauvais mattend dans le futur. Il nest pas possible den réchapper.»
Aujourdhui le polygone de tir est désert, mais la radioactivité y est encore largement supérieure à la normale. Cela nempêche pas les autorités de songer à en rendre 95% à lagriculture dès lannée prochaine, dans la perspective de ladhésion du pays à lOMC. Pour Nailya Chaijunusova, de lInstitut médical des radiations (lancien laboratoire secret du KGB), cest tout simplement impensable. «Aucune étude indépendante sur ces terres na été faite, dit-elle. Mais nous avons étudié celles des alentours et elles sont saturées de métaux lourds! La chaîne alimentaire de toute la région de Semipalatinsk est touchée car le polygone nest pas gardé, comme on le demande depuis des années. Les bêtes y paissent et leur lait, fromage et viande, arrivent sur nos marchés. La contamination na en fait jamais cessé.»
Les naissances de bébés monstrueux nont pas cessé non plus et la plupart du temps les parents les abandonnent. Lorphelinat de Semipalatinsk en accueille toute lannée, les uns plus terribles et plus malades que les autres, avec une très nette augmentation des cas de bébés atteints du syndrome Down. «Avec des soins appropriés, ceux-là au moins pourraient avoir une vie presque normale, mais on na pas ça ici, se lamente la directrice de lorphelinat. Ces bébés restent chez nous jusquà lâge de 4 ans sils les atteignent. Quant aux bébés hydrocéphales, ils restent rarement plus que deux ans. Après, ils sont accueillis dans dautres institutions.»
Indépendamment des besoins de lagriculture, le polygone devrait aussi souvrir à une nouvelle sorte de tourisme en vogue: le tourisme atomique. De très sérieuses études sont en cours.