Kazakhstan: De 1949 à 1989, les Soviétiques ont fait exploser à Semipalatinsk 468 bombes
En février 2006, Lorraine Millot décrit les dommages et l'irridiation qui persistent au Kazakhstan.
Description des cinq sources de rayonnements ionisants.
NB: la ville de Semipalatinsk porte maintenant le nom de Serney, dans le nord-est du Kazakhstan
Au cur du Kazakhstan irradié
Près de Semipalatinsk, l'URSS fit exploser 468 bombes atomiques de 1949 à 1989. Pourtant le site reste ouvert et... habité. Reportage.
Libération, Lorraine Millot samedi 04 février 2006, Semipalatinsk (Kazakhstan) envoyée spéciale
«Là, là ! Vous voyez le panneau stop ? C'est la limite du polygone, le début de la zone interdite. Vous ne voyez pas ?» A l'horizon, il n'y a que la steppe du nord du Kazakhstan, immense étendue d'herbe jaune saupoudrée de neige. Mais Bolatbek, professeur de dessin du village de Sarjal, insiste, et on finit par distinguer, tombé dans la neige, un pieu nu, sans la moindre inscription. C'est la seule délimitation visible pour indiquer le polygone nucléaire où, de 1949 à 1989, l'Union soviétique fit exploser un total de 468 bombes atomiques, 125 en surface et 343 sous terre - elle fit par ailleurs 130 essais, dont 91 atmosphériques, en Nouvelle-Zemble, une île au nord de la Russie. «Et encore, ces pieux sont récents, explique Bolatbek. Selon nos informations, les autorités kazakhes voudraient maintenant stocker ici des déchets nucléaires. C'est pour cela qu'ils s'apprêteraient enfin à fermer la zone.»
«Personne ne nous chasse d'ici»
A Astana, la capitale du Kazakhstan, qui a hérité du polygone après l'éclatement de l'URSS, la ministre de l'Environnement, Aitkul Samakova, nous avait pourtant assuré : «Bien sûr, le polygone est délimité. Sur le polygone même, le niveau de radiation excède de 1,5 à 3 fois les normes. Mais tout autour le niveau de radiation est normal et la zone est bien sécurisée. On ne laisse pas le bétail pénétrer sur le polygone.» Sur place, non seulement le périmètre irradié ú une étendue de 18 540 km2 ú n'est pas fermé, mais les habitants des villages voisins y envoient paître leurs troupeaux de chevaux, vaches et moutons. Plusieurs familles habitent depuis des années sur le polygone même, exposées à une radioactivité dont elles ignorent tout. «Il arrive qu'un mouton ne naisse pas normal, avec une patte ou le derrière en moins. Mais on le jette tout de suite», explique Goulnar, 36 ans, qui habite depuis 1996 une ferme installée dans le polygone. «Le sovkhoze [ancienne ferme d'Etat de l'époque soviétique] avait construit ces bâtiments dans les années 70, précise-t-elle. Jusqu'à présent, personne ne nous chasse d'ici.» A quelques centaines de mètres de la ferme, un «lac atomique», immense cratère entre deux monticules de terre, a été creusé par une des explosions nucléaires. Habituée à ce décor, comme elle est habituée à vivre sans eau ni électricité, Goulnar assure que sa famille se plaît ici. Avant d'avouer quand même que tout n'y est pas tout à fait normal : «La soeur de mon mari est née paralysée, glisse-t-elle. A 13 ans maintenant, elle ne peut toujours pas bouger alors que sa mère était normale...»
Au village de Sarjal, 2'000 habitants, l'un des plus proches, à une dizaine de kilomètres du polygone, les habitants ne comptent plus les enfants nés anormaux, rachitiques, ou paralysés. «De toute façon, au village, il n'y a plus personne de sain, tranche Altynkhankyzy Aïar, la médecin en chef du village. J'ai l'impression que c'est de pire en pire. Les enfants souffrent d'anémie. Les adultes ont toutes les maladies possibles, hypertension, goitre, cancers, problèmes respiratoires, maladies cardio-vasculaires, maladies du rein.»
Le plus terrifiant, confie-t-elle, effondrée dans une petite salle nue de son dispensaire, ce sont pourtant ces «maladies mentales» que les radiations, semble-t-il, induisent aussi. «Depuis 1971, il y a eu plus de 200 suicides dans notre village, j'en ai fait le décompte moi-même, raconte-t-elle, sans pouvoir s'expliquer cette épidémie. Souvent ce sont des jeunes de 17 ou 18 ans, des écoliers qui n'étaient pas spécialement malades et qu'on retrouve pendus.» Bolatbek, le professeur de dessin, opine en silence. Son propre fils s'est pendu, en 1994, à l'âge de 15 ans.
Face à la détresse des habitants de Sarjal, la réaction des autorités a été de fermer, en 1995, le petit hôpital de 25 lits que les Soviétiques avaient légué au village. Dans celui-ci, il n'y a même plus de pharmacie. Pour acheter des médicaments, les habitants doivent faire 150 kilomètres de route, gelée la plupart du temps, jusqu'à Semipalatinsk. Les malades qui doivent être hospitalisés paient eux-mêmes leur essence pour qu'un taxi-ambulance les emmène en ville. «De temps en temps, une délégation ou une ONG vient nous voir, nous interroge et note nos problèmes, comme vous êtes en train de le faire, soupire le maire de Sarjal, Jakhan Daridaev, l'air très las. Puis ils disent qu'ils vont en référer à leurs supérieurs et on n'entend plus parler d'eux.»
A Semipalatinsk, la capitale régionale, à une centaine de kilomètres du polygone, un Institut scientifique de médecine des radiations et d'écologie est censé suivre les populations contaminées. «400 000 personnes ont reçu des doses de radioactivité lors des explosions de 1949 à 1989, explique Boris Goussev, directeur adjoint de l'institut. Parmi elles, 170 000 sont encore en vie. Mais le plus gros problème que nous ayons aujourd'hui, ce sont les descendants de ces irradiés, au nombre de 200 000 et âgés de zéro à 40 ans.»
Quelles sont leurs maladies ? Combien y a-t-il de naissances d'enfants mal formés ? Quels soins sont apportés à ces populations ? Le Dr Goussev, déjà médecin en chef de cet institut à l'époque où il relevait directement du KGB, a prévenu d'avance qu'il n'accordera pas plus de «vingt minutes». Il s'énerve devant ces rafales de questions. «J'ai là tous les chiffres, toutes les informations nécessaires, dit-il, brandissant un grand cahier relié et le claquant fermement. Mais je ne vous en dirai rien. Les journalistes ne servent à rien de bon. Ceux qui doivent savoir ce qui se passe ici savent. Je ne vous dirai rien de plus.»
Le spectacle des «champignons»
Prétextant du manque de temps, le Dr Goussev nous expulse de son bureau, et entame une conversation avec une visiteuse, venue de Russie où elle habite maintenant pour se faire tamponner un avis d'invalidité à la suite des doses qu'elle a reçues lorsqu'elle vivait près du polygone. Le docteur la rassure, à sa façon : «De toute façon, les radiations c'est moins nocif que, par exemple, le sauna finlandais. Si, si, je vous assure, le sauna finlandais est très dangereux pour la santé... Et la tâche que vous avez là sur le visage, n'est en aucun cas liée aux radiations. En aucun cas», répète-t-il, péremptoire, après un examen d'une seconde, sur le pas de sa porte.
Au rez-de-chaussée de l'institut, quelques chambres accueillent des irradiés du polygone pour des cures de quelques jours. Kalieva et ses compagnes de chambre, trois grands-mères d'une bonne soixantaine d'années, racontent comment, dans leur jeunesse, elles observaient «les champignons» des explosions, dans le ciel de la steppe où elles vivaient alors. «Ensuite, avec les explosions souterraines, on sentait la terre trembler. Les lustres dansaient.» A demi allongée sur son lit d'hôpital, Kalieva montre son coude, surmonté d'une grosse bosse noire, et ses doigts qui, dit-elle, la «brûlent» : «J'ai sans cesse l'impression de mettre mes doigts glacés sur une plaque brûlante. J'ai été licenciée de mon travail et je n'arrive plus à cultiver mon jardin. Mes deux enfants sont morts.» Sur ce, une infirmière, qui vient de découvrir notre présence, s'écrie : «Mais qui vous a permis d'entrer ici !!!? ... Sortez d'ici, on n'entre pas sans autorisation !.» «Et où peut-on obtenir une autorisation ?» «Sortez d'ici !»
A Sarjal, on voit parfois passer les experts de l'institut de Semipalatinsk, disent les habitants. «Ils font des mesures. Ils nous disent que tout est normal. Mais ils ne nous montrent jamais les résultats», racontent à l'unisson la médecin en chef et la professeure de physique de l'école communale, qui elles-mêmes n'ont jamais pu tenir en main un dosimètre, ni voir les résultats des «mesures».
Des tonnes de métaux radioactifs récupérés
Maintenus dans l'ignorance, les habitants multiplient les risques, allant et venant sur le polygone d'où ils ont même rapporté ces dernières années des tonnes de vieux métaux et de câbles, débris des installations à l'abandon. L'essentiel de ces matériaux, sans doute hautement radioactifs, a été vendu à la Chine, qui achète en masse les vieux métaux russes. Le reste sert au village, pour clôturer les cours par exemple. «Pendant deux ans, je me suis battu pour essayer de convaincre les habitants qu'il était trop dangereux de rapporter ce métal du polygone, raconte Bolatbek. Puis j'ai vu mon voisin de droite s'installer une barrière en provenance du polygone, mon voisin de gauche s'installer une barrière du polygone. J'ai fini par m'y résoudre : quitte à avoir les radiations, autant avoir aussi l'argent. Je suis allé moi-même aussi ramasser le vieux métal du polygone...»
Libération, Patrick Sabatier, samedi 04 février 2006
La longue et muette agonie des habitants de Semipalatinsk, abandonnés à la steppe irradiée par des explosions nucléaires qui eurent lieu il y a de longues années, illustre les dangers de la rencontre de l'atome et du sous-développement, en particulier dans des régimes où le contrôle démocratique est inexistant. Des populations entières ont été, ou sont, sacrifiées au Moloch nucléaire. Cette divinité moderne, dont le règne est vieux d'à peine plus d'un demi-siècle, a une double face : le risque qu'il représente pour la vie est à la mesure de l'énergie (destructrice, sous forme d'armes, ou productrice, sous forme d'électricité) qu'il promet à ceux qui y sacrifient.
Le drame humain que connaît le Kazakhstan, dont témoigne notre enquête, a affecté, et affecte encore, à des degrés moindres, d'autres êtres humains, de l'Australie à l'Algérie et l'Ukraine, en passant par les îles du Pacifique ou la Chine, sans oublier le Japon atomisé à Hiroshima et Nagasaki. Il rappelle que les coûts et les risques liés au nucléaire, militaire et civil, s'étalent sur des décennies, voire des siècles et même, pour ce qui est des déchets, des millénaires. Que là où le mal a été fait, il n'est plus possible de faire marche arrière. Et que les effets exacts d'une exposition prolongée d'êtres vivants à des doses de radiations plus élevées que celles que chacun subit dans la nature sont encore loin d'être connus (et encore moins les moyens éventuels de les combattre, ou de s'en protéger).
Ce sont là des leçons qu'il vaut mieux ne pas oublier, à l'heure où l'énergie nucléaire revient en force comme solution possible à notre boulimie d'énergie, et où le débat est mené en France et ailleurs sur le stockage des déchets radioactifs. Et surtout à l'heure où la doctrine d'emploi des armes nucléaires en riposte au terrorisme évolue (à Paris en particulier), alors que l'AIEA cherche comment enrayer la prolifération de ces armes, relancée par la marche au nucléaire de l'Iran.
A Savoir
Dans le désert du Nouveau-Mexique (Etats-Unis), Trinity, la première bombe atomique de l'histoire, explose. L'essai ouvre la voie au bombardement de Hiroshima le 6 août suivant.
29 août 1949
L'URSS rejoint les Etats-Unis dans la course aux armes de destruction massive avec le premier essai d'une bombe à Semipalatinsk.
3 octobre 1952
Le Royaume-Uni devient puissance nucléaire avec l'explosion d'une bombe sous trente mètres d'eau, au large de l'Australie.
«La France est plus forte et plus fière !»
Le général de Gaulle lors de l'explosion de la première bombe française, dans le désert du Tanezrouft, en Algérie, le 13 février 1960.
16 octobre 1980
La Chine conduit le dernier essai nucléaire aérien. Depuis, tous ont été souterrains.
24 septembre 1996
Signature du Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (Tice).
Il n'est toujours pas entré en vigueur. L'Inde, le Pakistan et la Corée du Nord ne l'ont pas signé. Israël, la Chine, l'Iran et les Etats-Unis, entre autres, l'ont signé, mais pas ratifié.
Cinq sources de rayonnements ionisants
La principale source de rayonnements pour l'homme est la radioactivité naturelle, estimée à 2,4 millisieverts (mSv), moyenne mondiale par personne et par an. Ensuite, viennent les examens médicaux (diagnostics) avec une moyenne mondiale de 0,4 mSv par personne et par an.
La troisième source d'exposition sont les retombées des essais nucléaires atmosphériques avec 0,005 mSv par personne et par an, en décroissance régulière depuis un pic atteint en 1963 avec 0,15 mSv. La catastrophe de Tchernobyl (le 26 avril 1986) a provoqué une exposition moyenne dans le monde de 0,002 mSv, mais de 0,04 mSv pour l'hémisphère Nord.
Enfin, la cinquième source d'émission est constituée par l'ensemble des activités liées à la production d'énergie nucléaire, avec 0,0002 mSv par personne et par an.