Récession, pénuries et pauvreté extrême, la longue descente aux enfers du Zimbabwe

AFRIQUE AUSTRALE. A l'heure où le président Mugabe célèbre avec faste ses 83 ans, le pays se débat dans l'abîme.

INTERNATIONAL Le Temps Pierre Chambonnet Samedi 24 février 2007

Zimbabwe mugabe dictateur Robert Mugabe. «Il n’a plus le pouvoir de s’en prendre à ses détracteurs, mais ces derniers n’ont pas encore le pouvoir de se débarrasser de lui.» Photo: Keystone

S'ils n'ont pas de pain, qu'ils mangent de la brioche. Ces mots prêtés à la reine Marie-Antoinette, au début de la Révolution française, ont un écho inattendu au cœur de l'Afrique australe. Au Zimbabwe, à l'heure où le président Mugabe fête ce samedi ses 83 ans avec faste, le pays se débat dans l'abîme: les magasins d'Harare étaient cette semaine en totale pénurie de pain. Robert Mugabe est pourtant sensible aux carences de son peuple; il a déclaré il y a quelques années à des diplomates médusés: «Les Zimbabwéens qui n'ont pas l'aliment de base qu'est le maïs n'ont qu'à se nourrir de pommes de terre.»

Le président a déjà reçu des cadeaux: une tête de léopard - «pour célébrer [son] courage», et un autocar - de luxe - de la firme FAW, reçu des mains de l'ambassadeur de Chine à Harare, - «pour promener [sa] famille». Les cérémonies du week-end, à Gweru, coûtent la bagatelle d'un million de dollars américains, dans un pays où l'inflation vient d'atteindre un nouveau record, proche de 1600%. Un pays au bord de l'implosion, comme décrit depuis déjà de longues années.

Récession, hyperinflation, pénuries de toutes sortes, pauvreté extrême... L'ancien grenier de l'Afrique australe jadis autosuffisant est un pays exsangue, depuis sept ans au ban de la communauté internationale. A la tête de l'Etat depuis 1980, date de l'indépendance de l'ex-Rhodésie du Sud, Robert Mugabe était porteur de tous les espoirs. Il incarne aujourd'hui un pouvoir dictatorial qui a plongé le pays dans le marasme et le chaos.

«Le fait qu'il ait demandé une contribution nationale pour financer son anniversaire indique que la situation économique du pays mine son propre prestige, note Peter Kagwanja, un politologue sud-africain. C'est le meilleur indicateur d'une économie sur les genoux: Mugabe ne peut plus financer seul son autopromotion.»

Shona (l'ethnie majoritaire) converti à l'idéologie marxiste, le jeune révolutionnaire des années1960 qui se faisait volontiers appeler «Camarade Bob», est d'abord l'artisan de l'indépendance. Elève modèle de l'Afrique post-coloniale, coqueluche du monde occidental pendant longtemps, Robert Mugabe échappe pourtant difficilement à la caricature: celle du baobab ubuesque de l'Afrique autocrate. Indéracinable, depuis vingt-sept ans à la tête de l'Etat, l'ex-instituteur est devenu satrape. Pour le Nobel de la paix Desmond Tutu, il est «un personnage de bande dessinée représentant l'archétype du dictateur africain».

Ses dérives autoritaires sont indiscutables. Rien ou presque ne manque à sa panoplie de dictateur: répression, violations des droits de l'homme, intimidations politiques, fraudes électorales... L'octogénaire a encore fait arrêter jeudi des responsables de l'opposition. Mais l'intellectuel bardé de diplômes a aussi des réussites à son actif. Il a lancé une politique sociale avec un taux d'alphabétisation proche des 90%, dans un pays où l'accent a été mis sur les régions agricoles: écoles, hôpitaux, accès à l'eau et l'électricité et routes y ont été développés en priorité.

Le secret de sa longévité? «Malgré l'opprobre de la communauté internationale, Mugabe reste une icône à part qui ne s'aligne pas au vent du changement démocratique, répond Peter Kagwanja. Il est l'un des derniers nationalistes en activité sur un continent où l'âge avancé est facteur de sagesse.» Mugabe est l'un des plus brillants politiciens africains de sa génération. Il a su manipuler l'idéologie nationaliste, pour garder la population - en particulier rurale - de son côté. «Chez les Shona, on ne lève pas la main sur ses parents, relève un observateur sur place. Et les Zimbabwéens savent très clairement qu'ils ont à faire à un régime musclé.» En mai 2005, les autorités ont lancé une opération de nettoyage des quartiers pauvres de la capitale, pour éloigner les populations contestataires vers les zones rurales où leur influence est moins gênante.

Mugabe tient toujours les rênes, grâce à sa capacité à tourner les affrontements au sein de son parti à son avantage. Mais le vieux lion voit son image s'effriter. Les pénuries récurrentes de ces sept dernières années ont fini par lasser. De nombreuses voix s'élèvent à Harare comme dans les zones rurales, parmi les élites comme chez les gens ordinaires: «Le vieil homme doit partir».

Pourtant, tous les maux du Zimbabwe ne lui sont pas directement imputables. Dans les années1990, au moment où Mugabe est sous la pression des vétérans de la guerre d'indépendance qui réclament leur dû, la Grande-Bretagne estime finalement n'avoir aucune responsabilité par rapport à la dette coloniale. C'est à cette époque que, craignant de perdre le soutien des vétérans, pour se maintenir en place, Mugabe précipite un train de réformes et mesures économiques pour parer au plus pressé. La première étape d'une politique du pire, qui conduira à la catastrophique réforme agraire, lancée dans l'urgence en 2000 pour déposséder la minorité blanche des terres agricoles en faveur de la majorité noire. La Grande-Bretagne, qui s'était engagée à Lancaster House à financer un programme d'aide à la redistribution des terres, ne tiendra pas parole. Margaret Thatcher refusera d'alimenter le fonds de compensation, au prétexte d'une redistribution des terres non transparente.

Comment tourner la page Mugabe? Le président fait tout pour se maintenir, convaincu que l'après-Mugabe sera pire. Son parti, la Zanu-PF, est divisé tout autant que le Mouvement pour le changement démocratique (MDC), miné par les rivalités ethniques. Une situation de blocage inextricable qu'un diplomate résume ainsi: «Mugabe n'a plus le pouvoir de s'en prendre à ses détracteurs, mais ces derniers n'ont pas encore le pouvoir de se débarrasser de lui.»

Le pays en chiffres
Population: 13 millions d'habitants, dont 35% de citadins.
Superficie: 390 760 km2.
Espérance de vie: 37,2 ans.
Nature du régime: république présidentielle.
Langues principales: anglais, shona.
Religions: chrétiens, animistes.
PIB en 2006: 17,7 millions de dollars.
Inflation: 1593%.
Croissance en 2005: -6,5%.
Production agricole en 2005: -20%.
Taux de chômage: environ 80%.
Taux de prévalence du VIH: 20,1% chez les adultes, soit un adulte sur cinq contaminé.

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