Le cas Mugabe

L'éditorial du Monde • LE MONDE DU 21.02.03

La présence de Robert Mugabe à Paris pour le 22e sommet franco-africain est une insulte pour les victimes de son règne arbitraire au Zimbabwe. Le gouvernement français avait d'autant moins de raisons de faire venir un dirigeant frappé de sanctions par l'Union européenne, les Etats-Unis et le Commonwealth que rien n'est prévu au sommet pour lui faire entendre raison. A moins que l'on veuille faire accroire qu'un simple rappel au respect de la démocratie et des droits de l'homme, prodigué par Jacques Chirac dans un couloir du Palais des congrès, puisse faire changer d'avis un autocrate vieillissant - il fêtera à Paris, vendredi, son 79e anniversaire - qui s'obstine à ruiner son pays.

Pour justifier l'invitation du président zimbabwéen, est-il suffisant de mettre en exergue l'"hypocrisie", voire l'"hystérie" des Britanniques, comme le font en aparté les responsables français ? Certes, Londres a négocié en catimini un compromis avec Paris, pour sauver les sanctions européennes qui viennent d'être reconduites, malgré la venue à Paris de Robert Mugabe. Il est vrai, aussi, qu'en se bornant à "enfermer" le président zimbabwéen dans son pays, on n'apporte en rien une solution aux souffrances qu'il inflige à sa population. La bonne conscience des partenaires européens de la France se limite à ne pas figurer sur la photo de famille d'un sommet au côté d'un dictateur infréquentable mais qu'on laisse, par ailleurs, tranquille.

Sans doute. Mais la bonne foi des autorités françaises est en cause quand elles expliquent que l'isolement de Robert Mugabe risque seulement d'exacerber son règne despotique. Mais quel "isolement"? Ses pairs africains n'ont jamais condamné, ni à plus forte raison boycotté, leur "frère" zimbabwéen. Les notables exceptions se comptent sur les doigts d'une main: le Sénégal, le Ghana et le Botswana. Robert Mugabe ne risque donc aucunement de se faire sermonner à Paris par qui que ce soit, à moins qu'il prête une oreille aux manifestants dans la rue.

Là est l'essentiel. Le 19 mars 2002, au Sommet de la Terre à Johannesburg, Robert Mugabe a été ovationné par les dirigeants africains, alors que Tony Blair y a été sifflé. Dans le droit fil de cette attitude inacceptable, une quinzaine de chefs d'Etat africains avaient fait savoir qu'ils n'assisteraient pas au sommet franco-africain de Paris si Robert Mugabe n'y était pas convié. La France a cédé. C'est cette complaisance avec la collusion entre présidents africains qu'il faut reprocher au gouvernement français. Le "cas Mugabe" est exemplaire pour des relations de connivence qui ont fait plus que leur temps.

Il reste sur une inquiétude profonde: comment le Nouveau Partenariat avec l'Afrique va-t-il se construire si la "pression entre les pairs africains", sur laquelle il doit être fondé, est une vaine promesse, sinon une ruse pour se mettre à l'abri des mises en cause par... des non-Africains ?

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