Robert Mugabe, Hitler africain ou Staline sub-sahélien
Petit à petit, le compte des personnes assassinées par Mugabe se dessine: quelques unes ici, une centaine contre les "élections" du 27 juin 2008 avec le gros lot: les 20'000 morts que fera la répression impitoyable de la révolte en pays matabele.
«Au Cameroun, le président Biya s'accroche aussi au pouvoir, mais personne n'en parle»
Mugabe, l'ancien héros, rate sa sortie
Robert Mugabe à la sortie dun bureau de vote dans la capitale. Le candidat de lopposition, Morgan Tsvangirai sest retiré de la course, mais le président, pour garder un semblant de légitimité, a ignoré son désistement et son nom figurait sur les bulletins de vote. (photo: Keystone)
AFRIQUE AUSTRALE. Le président zimbabwéen s'accroche au pouvoir coûte que coûte et défie le monde. Portrait d'un despote africain.
Le Temps, Colette Braeckman, Samedi 28 juin 2008
Voilà une quinzaine d'années, alors qu'il n'était pas encore qualifié d'«Hitler africain» le président Mugabe, de passage en Belgique, demanda à visiter le site de la bataille de Waterloo. Ses hôtes stupéfaits n'eurent pas grand-chose à lui expliquer, sauf la localisation géographique des principaux lieux: leur invité leur retraça, de mémoire et jusque dans les moindres détails, tous les épisodes de la bataille qui décida du sort de l'Europe. Il ne s'agissait pas seulement de curiosité intellectuelle ou de mémoire phénoménale: Robert Gabriel Mugabe, 84 ans, appartient déjà à l'histoire de l'Afrique et c'est l'histoire aussi qui l'a façonné.
Il le raconte volontiers: lorsqu'il naît le 21 février 1924 dans le district de Zvimba, ses parents qui appartiennent à l'ethnie des Shonas ne sont pas seulement des agriculteurs pauvres, ils ont été dépossédés des meilleures terres par les «pionniers» britanniques. Après avoir perdu son père à 10 ans, le jeune garçon est remarqué pour son intelligence exceptionnelle par les missionnaires méthodistes qui l'adoptent et le guident jusqu'à la fin du secondaire. Solitaire, révolté par les iniquités du système colonial, il s'engage très tôt dans le combat politique et poursuit ses études dans le Ghana de Kwame N'Krumah, où il s'imprègne de l'idéologie du panafricanisme et rencontre Sally, sa première épouse.
De retour au pays, il fonde la Zanu (Zimbabwe Nationalist Union), un parti marqué par le maoïsme, et, en 1964, le pouvoir blanc l'envoie en prison pour dix ans. Il y gagne sept diplômes universitaires, obtenus par correspondance dans les plus prestigieuses institutions et, après sa libération en 1976, il est obligé de fuir au Mozambique, où les Freedom Fighters (combattants de la liberté d'Afrique australe) l'accueillent en héros. Aujourd'hui encore, Thabo Mbeki, fils de Govan Mbeki, l'un des fondateurs du Congrès national africain (ANC), l'Angolais Dos Santos, les dirigeants de Namibie se souviennent avec respect du chef politique de ces guérilleros du Zimbabwe appelés les «Khmers noirs», qui taillaient des croupières aux «Selous Scouts», les forces de Ian Smith, l'ancien pilote de la RAF qui avait pris la tête d'une Rhodésie blanche et indépendante. Lorsque, après les négociations de Lancaster House en Grande-Bretagne, des élections sont finalement organisées en 1980, les Britanniques souhaitent secrètement qu'elles soient remportées par le rival de Mugabe, Josuah Nkomo, à la tête de la Zapu (un parti pro-soviétique qui recrute parmi les éleveurs Ndebeles apparentés aux Zoulous) ou par l'évêque Muzorewa, mais c'est Mugabe qui devient président.
Pendant les dix premières années de son règne, il surprend ses anciens adversaires: non seulement il respecte la représentation garantie des Blancs au parlement, où siège Ian Smith redevenu un prospère fermier, mais il ne touche pas aux propriétés des grands producteurs de blé et surtout de tabac qui occupent les meilleures terres du pays, naguère enlevées aux paysans shonas. Les accords de Lancaster House prévoient un moratoire de dix ans, au terme duquel la redistribution des terres devrait se faire sur une base volontaire, appuyée par un fonds de compensation alimenté par les Britanniques et les Américains.
Mugabe fait patienter ses électeurs en se lançant dans une politique sociale audacieuse qui fait chuter la mortalité infantile et exploser le nombre de jeunes diplômés. A l'époque, les 6'000 fermiers blancs rapportent des devises et font du Zimbabwe le grenier de la région, mais les agriculteurs noirs, et les jeunes diplômés qui se multiplient ont faim de terre fertile et de travail. Au milieu des années 1980, l'image de Mugabe est ternie par les 20'000 morts que fera la répression impitoyable de la révolte en pays matabele, qui a éclaté après que le vice-président Nkomo eut perdu son poste. Ces opérations menées par la Ve brigade, formée par les Nord-Coréens, démontrent déjà la puissance et l'impunité des forces armées, véritable bastion du régime.
Dès le début des années1990, les rapports avec l'Occident se dégradent, tout d'abord parce que le FMI et la Banque mondiale entrent en scène à la faveur d'une crise de liquidités, imposent l'abolition des subventions aux petits agriculteurs, dénoncent la quasi-gratuité de la santé et de l'éducation et favorisent les productions génératrices de devises comme le tabac alors que sur les «terres noires» l'environnement se dégrade et que le mécontentement grandit. De plus, les Britanniques, sous Margaret Thatcher et surtout Tony Blair, refusent d'appliquer les accords de Lancaster House et d'alimenter le fonds de compensation qui devrait permettre au gouvernement de racheter des terres aux fermiers blancs afin de les redistribuer. L'argument de Londres est que le régime privilégie ses alliés politiques et surtout les vétérans de la guerre de libération.
Mugabe s'estime lésé, il multiplie les discours incendiaires et ses relations avec Londres et Washington se dégradent encore lorsqu'en 1998 son armée intervient de façon décisive en République démocratique du Congo, bloquant la progression des rébellions encouragées par le Rwanda et l'Ouganda qui avaient pour objectif de déstabiliser Laurent Désiré Kabila, sinon de morceler le pays. En 2001 encore, lorsque l'ancien «maquisard» congolais est assassiné, c'est Mugabe qui sauve la mise, il envoie son armée «tenir» Kinshasa et favorise la succession de Joseph Kabila. Comme les autres armées étrangères présentes au Congo, les Zimbabwéens seront accusés d'«autofinancer» leur intervention en s'assurant l'accès aux mines, de diamant entre autres.
C'est au début des années 2000 que tout bascule: Mugabe perd le référendum constitutionnel qui aurait dû lui accorder plus de pouvoirs et empêcher d'éventuelles poursuites judiciaires (un verdict qu'il accepte mais qui accroît son acrimonie) et, après le décès de son épouse Sally, une intellectuelle militante et très respectée, il épouse son ancienne secrétaire Grace, une jolie femme dont la futilité alimente la chronique. Mais surtout, sous la pression de sa base qui lui reproche le manque de débouchés pour les jeunes, de la crise désormais aggravée par la rude concurrence des produits manufacturés sud-africains, des revendications croissantes des war vets, les vétérans de guerre, Mugabe, qui n'espère plus rien des Britanniques, franchit le Rubicon: tournant le dos aux accords de Lancaster House et à leurs promesses non tenues, il confisque sans compensation les terres des fermiers blancs. Les fermes commerciales, qui occupaient les meilleures terres et généraient des devises, sont redistribuées aux proches du régime, à des fonctionnaires et à des militaires à la retraite, ou à des petits paysans qui s'avèrent incapables de relever le défi.
Dans les autres pays d'Afrique australe, des millions de paysans sans terre observent Mugabe avec intérêt, mais en Occident, c'est le tollé et les sanctions pleuvent: les universités anglaises et américaines annulent les diplômes accordés naguère au prisonnier surdoué; les Britanniques mènent campagne pour que l'Europe mette le Zimbabwe sous embargo; les crédits internationaux s'assèchent; en 2003, le Commonwealth prononce l'exclusion.
Sans surprise, l'économie dégringole: l'inflation se chiffre en millions, la production agricole s'effondre et, dans l'ancien grenier à blé, un tiers de la population subsiste grâce à l'aide alimentaire apportée par la FAO tandis que le chômage touche quatre Zimbabwéens sur cinq. Par centaines de milliers, tous ceux qui le peuvent choisissent l'exil, car leur salaire fera vivre la famille restée au pays: des dizaines de milliers d'infirmières qualifiées sont systématiquement recrutées dans les hôpitaux britanniques et canadiens, enseignants, ingénieurs, médecins ou mineurs cherchent du travail en Afrique du Sud où ils sont pris pour cible par les résidents des townships...
Quant à l'opposition, elle se rassemble autour de l'ancien syndicaliste Morgan Tsvangirai, qui se présente à la présidentielle de 2002 sous la bannière du Mouvement pour le changement démocratique et récolte 41,9% des voix après une campagne marquée par la violence.
Cette année-ci plus que jamais, Mugabe s'accroche, menace son rival et défie le monde: non seulement parce que son pouvoir vacille et que l'opposition détient la majorité au parlement, parce que la population n'en peut plus, mais aussi parce que le vieillard atrabilaire qu'il est devenu a le sentiment que le succès de Tsvangirai incarnerait moins la victoire de la démocratie et de l'alternance, une chance donnée aux nouvelles générations, que la revanche de ceux qu'il a combattus depuis des décennies, les occupants d'origine britannique et leurs descendants.
C'est l'histoire qui a modelé cet homme, guidé ses combats. Aujourd'hui, elle fausse son jugement et fait échouer sa sortie...
«Au Cameroun, le président Biya s'accroche aussi au pouvoir, mais personne n'en parle»
Propos d'Africains: entre respect et exaspération.
Colette Braeckman, Abuja
L'image du président Mugabe s'est imposée vendredi à la centaine de participants à la conférence consacrée aux pouvoirs locaux en Afrique réunie à Abuja, la capitale du Nigeria. A chaque fois que les maires, les secrétaires communaux, venus de tout le Continent noir, sortaient de la salle de conférences, l'image du président du Zimbabwe s'imposait sur les écrans de télévision diffusant en continu les chaînes mondiales comme CNN, et les nouvelles venues d'Afrique australe suscitaient des commentaires passionnés.
«Cet homme est un monument historique, assure Elizabeth Mushiri, une journaliste kényane spécialisée en communication d'entreprise. Nous savons ce qu'il a représenté. Mais le Zimbabwe a besoin à la fois de changement et de stabilité. Ce vieux président, il ne faut pas l'humilier, le bousculer, même s'il serait temps qu'il parte. Et peut-être serait-il bon aussi d'écouter ce qu'il a à dire.»
«Il a combattu l'apartheid»
Pour le maire de Kayedi (Mauritanie), Moussa Demba Sow, «il ne faut pas oublier que Mugabe, autrefois, a combattu l'apartheid, le pouvoir blanc en Afrique australe. C'est cela aussi que les Britanniques et autres Européens ne peuvent lui pardonner. C'est sur l'insistance de la Grande-Bretagne qu'il a été chassé du Commonwealth, et par la suite il a été diabolisé. Mais pourquoi donc les pays occidentaux ne dénoncent-ils jamais les dirigeants de l'Arabie saoudite? Là non plus, il n'y a pas d'élections, c'est bien pire qu'au Zimbabwe...»
Le maire de Bamako (capitale du Mali), Abdelkader Sidibe, n'est pas loin de partager ce point de vue: «Vous, les médias occidentaux, vous mettez toujours en évidence ce qui ne va pas en Afrique et, de ce point de vue, Mugabe c'est du pain bénit pour vous. Il est plus facile de le caricaturer que de relater, par exemple, les élections démocratiques qui ont eu lieu dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest.» Et de poursuivre sur des enjeux géopolitiques: «Il faut tenter de comprendre pourquoi Mugabe dérange. Rappeler l'arrivée de la Chine sur le continent, qui s'installe dans des pays comme le Zimbabwe, le Soudan et bouscule les positions d'autres puissances. C'est peut-être pour cela qu'on veut que Mugabe s'en aille, parce qu'à travers lui c'est la Chine que l'on va tenter de faire reculer. L'Afrique revient en première ligne de la lutte entre les puissances, et c'est cela qui explique les passions au sujet du Zimbabwe et de son président.»
Assane Khalifa Babacar Mboup est le maire de Kebemer, une commune sénégalaise proche de Dakar. Ce jeune historien est agacé par la focalisation sur Mugabe: «Tout de même, l'Afrique ce n'est pas ça, ce n'est plus ça. En s'accrochant ainsi au pouvoir, il abîme et déforme l'image de l'Afrique. Mais nous sommes responsables nous aussi de cette distorsion, car nous, les Africains, nous ne sommes pas producteurs d'information, nous sommes submergés par des lignes éditoriales décidées ailleurs.»
«Problème africain plus large»
Pour Ilo, le jeune traducteur nigérian qui passe avec virtuosité du français à l'anglais, «Mugabe, c'est la figure du patriarche, il est clair qu'il n'est plus capable de diriger son pays, qu'il doit partir. Mais, dans le passé, il a tout de même récupéré la terre qui avait été prise par les Blancs, et nous, c'est cela que nous avons retenu. Au Cameroun, le président Biya s'accroche au pouvoir autant que Mugabe, mais lui, personne n'en parle. Il ne vous dérange pas...»
Pour l'historien nigérian Ahmed Otto Dafulani, «nous devons aussi être honnêtes avec nous-mêmes et voir à quel point l'affaire Mugabe est révélatrice d'un problème africain plus large, celui de la crise de la gouvernance. Pourquoi certains s'accrochent-ils au pouvoir, pourquoi d'autres, plus intelligents, mieux formés, sont-ils empêchés d'y accéder...»