L'Afrique noire est mal partie. Au coeur des ténèbres
23.08.00
L'Afrique noire est mal partie , pronostiquait dès 1962 l'agronome René Dumont dans un livre qui fit grand bruit. Non seulement elle était mal partie, mais on peut dire aujourd'hui, sans risque de se tromper, qu'elle n'est jamais arrivée. A lui seul, le continent noir concentre tous les fléaux de la planète: famine, sécheresse, désertification, guerres, génocides, épidémies, etc.
Dans cette faillite générale, il existe toutefois une catégorie d'Africains qui prospère: les rois nègres, despotes corrompus installés au pouvoir par des puissances coloniales soucieuses de conserver un pied dans leurs anciens empires. C'est l'histoire de l'un de ces pantins sanguinaires que l'écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma nous narre dans En attendant le vote des bêtes sauvages.
Le roman est bâti à l'africaine: au cours d'une cérémonie purificatoire en six veillées, un griot raconte la vie édifiante et drolatique du général Koyaga, maître chasseur d'une tribu paléonégritique (celle des hommes nus ) devenu président de la République du Golfe. L'aventure du général-président commence en Indochine, où ce caporal tirailleur s'illustre en cassant du Viet. De retour au pays, grâce aux pouvoirs surnaturels que lui confèrent les gris-gris de sa maman et le Coran magique de son marabout préféré, le caporal Koyaga prend (brutalement) le pouvoir laissé vacant par les Français. Au cours d'un putsch militaire, il élimine le président Fricassa Santos, rival d'autant plus redoutable qu'il est lui aussi expert en vaudou et autres talismans : Le grand initié Fricassa Santos s'écroule et râle. Un soldat l'achève d'une rafale. Deux autres se penchent sur le corps. Ils déboutonnent le Président, l'émasculent, enfoncent le sexe ensanglanté entre les dents. C'est l'émasculation rituelle. Toute vie humaine porte une force immanente. Une force immanente qui venge le mort en s'attaquant à son tueur. Le tueur peut neutraliser la force immanente en émasculant la victime.
On le devine: le règne de Koyaga sera riche en émasculations, celle du président Santos n'étant que la première d'une longue série. Mais la sorcellerie est une chose, l'expérience en est une autre. Aussi Koyaga va-t-il prendre des leçons de tyrannie chez ses collègues africains: on reconnaîtra au passage (les pseudonymes sont transparents) Houphouët-Boigny, Sékou Touré, Mobutu, Bokassa... Dans un style qui surprendra le lecteur européen, à mi-chemin entre conte et épopée, Ahmadou croque ici un portrait féroce et plein d'humour (noir) de l'Afrique contemporaine.
ln " En attendant le vote des bêtes sauvages ". par Ahmadou Kourouma. aux éditions du Seuil. collection.Points. 382 pages.