Memorial Russie pierre KGB

Une petite pierre blanche pour la mémoire de dizaine de millions de victimes. Le texte au cas où la lecture de l'original serait difficile.

Dédié aux victimes du Goulag
Le monument qui défie le KGB

Le Figaro 31.10.1990
Une petite pierre blanche face à la Loubianka. Le monument dédié aux victimes du totalitarisme a trouvé hier sa place, face au siège central de la police secrète.

MOSCOU: de notre envoyée spéclale
Laure MANDEVILLE

Comparée aux gigantesques immeubles en bâton gris du KGB, la simple pierre blanche que l'organisation Memorial vient de sceller, place Dzerjinski, à la "mémoire des victimes du totalitarisme", paraît bien petite et vulnérable.

Mals sa présence même à quelques mètres du quartier général de la puissante et redoutée secrète soviétique, est en soi un événement extraordinaire. Jamais les Moscovites n'auraient pu imaginer que cet endroit - que l'on ne pouvait traverser, il y a quelques années encore, sans baisser la voix - pourrait devenir un lieu de commémoration pour les millions de victimes disparues dans les geôles et les Goulags d'Union Soviétique.

Hier pourtant, la pierre était en place, quand quelques milliers de manifestants brandissant des icônes et des slogans anti-KGB se sont rassemblés devanl l'lnstitut Polytechnlque pour l'inaugurer.

Ce sont les survivants des répressions, leurs amis et leurs petits-enfants qui sont venus se recueillir. Comme Tamara Sgiba, une vieille femme aux yeux brillants et aux rides profondes qui exhibe sur sa poitrine une liste de dix noms, "les noms de mes meilleurs amIs du monde, les noms des vrais saints", assura-t-elle.

Sglba a été arrêtée an 1947 à l'âge de 20 ans, parce que son père travaillait dans un Institut spécialisé dans la recherche ballistique. "On en a très vite déduit que j'étais une espionne qui travaillait à la solde de l'Inde et de la Grande-Bretagne", expllque-t-elle avec une ironie amére.

Une liste incomplète

L'organisation Memorial est l'un des pillers de la lutte pour la réhabilitation des prisonniers politiques. Sous sa pression, Mikhaïl Gorbatchev décidait en août de réhabiliter "toutes les victimes des répressions du milieu des années 20 à nos jours". Mais peut-on encore se limiter au milieu des années 20 quand on sait que des répressions effroyables ont commencé au lendemaln de le Révolution?

Verdict: neuf ans et sept mois de camp à régime sévére.

Beaucoup d'éminentes personnalités politiques et culturelles, d'anciens dissidents, avaient tenu à participer à cette journée du souvenir: l'écrivain Oleg Volkov, l'adjoint au maire Sergeï Stankievitch, le poéte Evtouchenko...

L'historien Yourl Afanasslev, l'une des figures de proue du mouvement démocratique, a rappelé que "seul le souvenir des victimes permettrait à l'hlstoire de ne pas se répéter (...) L'immeuble de la Loubianka (NDLR: autre nom du KGB) qui se dresse devant nous est un symbole d'arbitraire et de barbarie. Nous devons comprendre qu'un régime criminel n'est pas seulement construit contre les gens, mais par les gens. Nous devons donc passer par une période de repentir et de purification".

C'est Oleg Volkov, écrivain, 28 ans de Goulag, qui a retiré le drap blanc qui recouvrait la pierre commémorative. Tournant son beau vlsage barbu vers la foule, il a dit qu'il restait encore bien des combats à mener : "Pourquoi ne pouvons-nous toujours pas savoir exactement qui a péri et à quel moment? Pourquoi les archives du KGB ne sont-elles pas ouvertes? Je m'adresse au gouvernement de l'Union soviétique : rendez-nous ces noms!".

D'autres questions restent sans réponse. Toutes celles qui concernent l'activité passée et présente de l'hôte de la place Dzerjinski. Malgré les slogans de la perestroïka lancés par le KGB lui-même, les "Services", comme on les appelle bien souvent, restent un Etat dans l'Etat, opaques et incontrôlables.

La petite pierre blanche transportée spécialement des Iles Solovki, jadis l'un des plus terribles camps de concentration soviétiques, n'y change rien. Ou presque.

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