Le sténogramme des dernières réunions de Ceausescu avec le PC
LeTemps.ch, Joëlle Kuntz, roumanie jeudi 24 décembre 2009
Les archives dévoilent la paranoïa meurtrière du dictateur et la logique du putsch dans la révolution de 1989, qui était en fait un coup dEtat qui a fait un millier de morts.
Etait-ce une révolution? Une conspiration? Un putsch? Un énorme chaos dont les plus habiles ont su tirer parti heure par heure pour se hisser au pouvoir? Vingt ans après les «événements» qui ont abouti au renversement du régime dictatorial en Roumanie et lexécution du couple Ceausescu, le 25 décembre 1989, les Roumains ne connaissent toujours pas précisément lorigine ni les auteurs des décisions prises tout au long de ces journées dramatiques. Ils ne réussissent donc pas à sapproprier ces moments pour en faire «leur» histoire. Cétait lintérêt du régime qui a suivi quils ne le fassent pas.
Pourtant, quelques documents permettent maintenant de mieux comprendre la logique générale de cette sanglante révolution, qui aura fait environ 1000 morts. Lhistorien Michnea Berindei, qui travaille sur les archives du Parti communiste ouvertes par le président Traian Basescu (réélu de justesse fin novembre), publie cette semaine dans lhebdomadaire roumain 22 le sténogramme des dernières réunions du comité exécutif du PCR.
Les manifestations de soutien au pasteur Tökés menacé dexpulsion ont commencé le 16 décembre 1989 à Timisoara. Nicolae Ceausescu est en fureur. Le 17, devant la trentaine de responsables du comité exécutif, il sen prend au chef de la Securitate, Iulian Vlad, au ministre de lIntérieur, Tudor Postelnicu, et au ministre de la Défense, Vasile Milea: «Je vous avais dit de régler laffaire, gronde-t-il, et vous ne lavez pas fait!» Il leur reproche de ne pas avoir armé suffisamment les hommes envoyés sur place, de ne pas leur avoir donné des ordres précis: «Dabord envoyer des coups de semonce, puis tirer dans les jambes des récalcitrants» et, ajoute Elena, la femme du dictateur: «Mettre au trou ceux qui tombaient pour quils ne puissent jamais sortir de là.»
Une folle discussion sensuit, certains pleurent ou protestent, dautres renchérissent. Le chef de cabinet répète: «Il faut tirer, tirer
» Le ministre de la Défense rétorque: «Jai consulté le règlement militaire et je nai pas vu que larmée soit autorisée à tirer sur le peuple.»
Ceausescu sénerve et demande de préparer la démission des trois hommes. Ils sont plusieurs à lui faire remarquer que «ce nest pas le moment». Ceausescu pense avoir repris le contrôle. Il décide de partir comme prévu pour Téhéran, façon pour lui de prouver quil a les choses en main. Auparavant, il convoque en téléconférence tous les responsables du maintien de lordre dans le pays. Il exige que les troupes soient prêtes à intervenir, avec les armes et les munitions nécessaires.
En son absence, dit le Conducator, «ce sera Elena et Manea Manescu (le premier ministre) qui seront chargés dexécuter mes ordres». Il ordonne encore darmer les gardes patriotiques, ces unités présentes dans les usines, et dans les communes. Celles-ci devront faire partie dunités mixtes avec les forces de la Securitate (la police secrète) et celles de larmée. Ensemble, elles feront respecter lordre.
Quand le dictateur revient, deux jours plus tard, il constate que rien nest réglé. Au contraire, Timisoara est en grève générale et la révolte a pris dans une dizaine dautres villes du pays. Il pense alors avoir la preuve quun complot international est monté contre lui: George Bush et Mikhaïl Gorbatchev nont-ils pas parlé de la Roumanie lors de leur rencontre de Malte? Ne sont-ils pas en train de se mettre daccord pour lui enlever «son indépendance»? Il est convaincu que, contre cette «ingérence étrangères», le peuple le soutiendra. Cest pourquoi il convoque la manifestation du 21 décembre à Bucarest. La veille, il sadresse aux Roumains à la télévision pour les inviter à se rassembler derrière lui.
Entre-temps, larmée a tiré à Timisoara, laissant près dune centaine de personnes sur le sol. Les 4000 morts et plus annoncés par la presse sont un montage médiatique de la Securitate qui cherche à accabler Ceausescu car elle sest déjà rangée du côté de la conspiration qui va le liquider. Radio Free Europe, qui a tout de suite identifié les sources douteuses de linformation, nen a jamais parlé sur son antenne.