Il y a 65 ans, le massacre de Katyn

Section de Toulon de la LDH, http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article551, 25 avril 2005 [1].

Varsovie commémore le massacre de plusieurs milliers d’officiers polonais par les Soviétiques, en avril/mai 1940.

Jusqu’en 1990, les Soviétiques ont nié leur responsabilité dans ce crime de guerre.
Aujourd’hui encore, Moscou refuse de transmettre à la Pologne des documents sur ce massacre.
Et le Parlement européen n’a pas une minute (de silence) à perdre.

« Goebbels accusait le régime soviétique d’être responsable du massacre de Katyn; ce n’est pas parce que le ministre nazi était détestable que l’information cesse d’être exacte. » Tzvetan Todorov, Du bon et du mauvais usage de la mémoire [2]

Des cérémonies ont été organisées à Varsovie, le 5 mars 2005, pour marquer le 65e anniversaire des massacres à Katyn et en d’autres endroits [3], au cours desquels près de 22'000 officiers polonais furent exécutés par la police politique de Staline (le NKVD). [4]

Quelque 230'000 officiers et soldats polonais avaient été faits prisonniers par l'Armée rouge quand l'Union soviétique a envahi le 17 septembre 1939 les régions orientales de la Pologne, en application du pacte Ribbentrop-Molotov. Les simples soldats sont bientôt libérés, mais les presque 22 000 officiers, gardes-frontière et fonctionnaires de la police sont délibérément éliminés sur ordre de Staline, notamment dans la forêt de Katyn, à Kalinine (à présent Tver, en Russie), à Kharkov (aujourd'hui Kharkiv, en Ukraine) ... Selon les historiens polonais, Staline entendait ainsi détruire les élites polonaises pour empêcher la renaissance d'un état polonais souverain. Le crime fut révélé par les Allemands le 13 avril 1943, mais, jusqu’en 1990, l’URSS en avait rejeté la responsabilité sur l’Allemagne nazie. Il a fallu attendre avril 1990 pour que l’agence d’informations soviétique (TASS) reconnaisse la responsabilité de l’URSS.

Une clairière dans la forêt de Katyn

Refus de Moscou [5]

Le 4 mars 2005, l’Institut polonais de la mémoire nationale (IPN), chargé d’enquêter sur les crimes nazis et staliniens, annonçait que le parquet militaire de Moscou avait refusé de transmettre à la Pologne des documents sur ces massacres. Après 14 ans d’enquête, le parquet militaire russe a classé l’affaire en septembre 2004: il refuse de reconnaître dans ce massacre un crime de guerre ou un crime contre l’humanité - il n’y voit qu’un crime de droit commun, déjà prescrit.

Les archives russes relatives à ce crime restent donc inaccessibles aux chercheurs de l’IPN dont la mission était d’enquêter sur "les meurtres massifs d’au moins 21 768 Polonais fusillés, à partir du 5 mars 1940, par les fonctionnaires d’un Etat (soviétique) allié à l’époque au IIIe Reich".

"Nous demandons aux autorités russes de révéler les noms de ceux qui sont responsables du génocide au printemps 1940", a insisté le 5 mars Stefan Melak, président du Comité Katyn regroupant les proches des victimes. "Nous leur demandons de reconnaître ce crime comme un génocide".

Le Parlement européen n’a pas une minute à perdre [6]

Un eurodéputé, Zbigniew Zaleski a demandé au président du Parlement européen, Josep Borrell Fontelles, de commémorer le massacre de Katyn lors de l’ouverture de la session plénière de mars 2005. M. Borrell lui a répondu qu’il n’était pas possible de consacrer des minutes de silence à chacun des événements tragiques du passé.

Josep Borell Fontaneles, socialiste espagnol

Cette réponse a fortement déçu les Polonais, qui se sentent décidément incompris par leurs collègues de l’Ouest. Un autre eurodéputé polonais, Jacek Saryusz-Wolski, estime qu’"il faut éduquer l’Europe occidentale. Nous ne pouvons tolérer cette amnésie historique sur les actes commis par Staline". Il indique que "tous les députés des anciens pays de l’Est, quel que soit leur groupe politique, réclament un débat au Parlement européen, en mai, sur la fin de la seconde guerre mondiale. Nous voulons rappeler que la défaite de l’Allemagne nazie a signifié le début de l’occupation communiste pour une moitié du continent".

Katyn: archives d’un massacre

Par Alexandra Viatteau [7] Chargée de cours à la Sorbonne

Il y a soixante [cinq] ans, près de 22'000 prisonniers de guerre polonais étaient massacrés par les forces soviétiques sur ordre de Staline. A la découverte du charnier de Katyn, longtemps attribué aux nazis par la propagande soviétique, s’est adjointe celle de dizaines de nouvelles fosses. Des éléments accablants pour le régime communiste.

Le massacre de milliers d’officiers polonais à Katyn (dans l’actuelle Russie, à l’ouest de Smolensk), au printemps 1940, fut longtemps présenté par la propagande communiste comme un forfait " perpétré par les nazis ".

Katyn: fosse commune (1943)
Katyn: cadavres polonais. [9]

Révélé en 1943 par les Allemands qui occupaient la région depuis 1941, il a toujours été nié, contre toute évidence, par l’URSS [8]. Dès 1959 pourtant, le KGB avait remis à Nikita Khrouchtchev des détails chiffrés sur le crime soviétique de Katyn et d’autres endroits. Au Kremlin on estimait cependant qu’il était inutile de révéler la vérité, car l’Occident s’était habitué à la version de la culpabilité allemande !

La nuit du 12 au 13 avril 1943, la radio allemande annonce la découverte, dans la forêt de Katyn, près de Smolensk, d’un charnier contenant les corps de plusieurs milliers d’officiers polonais : "Il a été trouvé un fossé de 28 mètres sur 16 dans lequel étaient empilés en douze couches les cadavres de 3 000 officiers polonais [...] vêtus de leurs uniformes, certains étaient ligotés, tous avaient des blessures par balle dans la nuque. [...] Il n’y aura aucune difficulté à identifier ces cadavres car, grâce à la nature du terrain, ils sont complètement momifiés ..." [10]

Après avoir brièvement hésité, le gouvernement polonais en exil (à Londres) demande, le 17 avril, une enquête de la Croix-Rouge internationale. Mais il est pris de vitesse par une demande analogue formulée la veille par la Croix-Rouge du IIIe Reich. Le 23 avril, arguant de l’opposition de l’URSS, la Croix-Rouge internationale rejette la demande polonaise d’enquête. Mais les preuves de la culpabilité soviétique sont si confondantes que les nazis, experts en barbarie autant qu’en propagande, jouent sur le velours. Ils invitent à Katyn une commission internationale d’experts en médecine légale ainsi que des délégués de la Croix-Rouge polonaise. Mis à part ces derniers, seul le professeur Naville [11], de l'université de Genève, antinazi notoire qui a accepté l'offre allemande "pour rendre service aux Polonais et à la vérité", est ressortissant d'un pays non allié à l’Allemagne. Il déclarera après la guerre avoir pu, comme ses confrères, travailler librement et avoir signé le rapport d’expertises sans la moindre contrainte. [10]

Trente ans plus tard, en 1990, Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique, livra une partie, toujours édulcorée, mais plus précise, des archives concernant Katyn à son homologue polonais, Wojciech Jaruzelski. Ce n’est toutefois qu’en 1992, alors que l’URSS n’existait plus, que le président russe Boris Eltsine offrit au président polonais Lech Walesa le document contenant l’ordre que Staline avait donné au NKVD (la police politique) d’exterminer 25'700 combattants polonais prisonniers.

Aujourd'hui, l'ouverture des archives, les exhumations d’autres charniers permettent d'apporter d'utiles précisions sur ce drame.

Tout commença avec l'invasion de la Pologne par l’Armée rouge le 17 septembre 1939, conformément au protocole secret du pacte germano-soviétique du 23 août 1939 qui prévoyait le partage de la Pologne entre l’Allemagne et l’URSS. Soldats, officiers et civils polonais furent alors massivement arrêtés par le NKVD: 22'000 militaires furent retenus prisonniers dans les camps de Starobielsk, Kozielsk et Ostachkov, ainsi que dans les prisons d’Ukraine et de Biélorussie occidentales.

Face aux ordres de "désengorger" les camps, Lavrenti Beria, le chef du NKVD, proposa, dans une lettre " strictement confidentielle " adressée à Staline et datée du 5 mars 1940, l’extermination massive des prisonniers de guerre polonais. Sur quatre feuillets dactylographiés, il énumérait les " ennemis jurés du pouvoir soviétique " polonais détenus par le NKVD qui "méritaient la peine capitale - par fusillade". Cette proposition fut signée et approuvée par Staline, Vorochilov, Molotov, Mikoyan, Kalinine et Kaganovitch, membres du Politburo - l’organe suprême du parti communiste.

C'est donc à la suite du rapport de Beria que Staline, par la " décision du 5 mars 1940 ", ordonna la liquidation de 25'700 Polonais, " ennemis incorrigibles "qui" attendaient seulement d'être libérés pour participer activement à la lutte contre le pouvoir soviétique " - à l’époque, un pouvoir soviétique allié au pouvoir nazi. Cette décision donnait une apparence de légalité à la perpétration d’actes arbitraires et criminels commis à l’encontre de citoyens qui luttaient contre l’agression et l’occupation de leur pays par l’URSS.

Le NKVD avait noté les adresses des familles des prisonniers qui avaient pu maintenir le contact avec leurs proches. Ces familles furent inscrites dans les registres des Polonais destinés à la grande déportation d’avril 1940 vers la Sibérie et le Kazakhstan, ainsi qu’aux suivantes, notamment celles de juin et juillet 1940, qui, en s’ajoutant à celle de février, touchèrent près de 1 800 000 personnes dont peu survécurent.

C’est en mars-avril 1940 qu’une commission spéciale examina, conformément à la décision du Politburo, le cas de tous les prisonniers polonais. " Au fur et à mesure que les autorisations de liquidation arrivaient, témoigne Iouri Zoria, lieutenant-colonel du GRU (les renseignements militaires soviétiques), Soprounienko [directeur aux Affaires des prisonniers de guerre du NKVD] formait des groupes de 100-150 prisonniers qui étaient confiés, selon les ordres des directeurs des camps, aux commandants des régions du NKVD de Smolensk, de Kharkov et de Kalinine. " Toute l’opération était dirigée par Merkoulov, l’un des adjoints de Beria. La planification du transport par voie ferrée fut confiée au responsable de la direction supérieure des transports du NKVD, Milstein. L’organisation de la sécurité le long du trajet, quant à elle, incomba au commandant des soldats du train du NKVD, le général-major Charapov. L’expédition des Polonais hors des camps ressortit de la responsabilité directe de Soprounienko et de son adjoint Khokhlov.

Transférés à Katyn près de Smolensk, à Kharkov et à Kalinine, les militaires polonais furent tués d’une balle dans la nuque (et éventuellement achevés à coup de baïonnette, de crosse ou de hache).

De Kharkov, les corps des victimes étaient expédiés à Piatikhatki, au sixième quartier du parc forestier, aujourd’hui municipal, qui abritait à l’époque les résidences du maréchal Vorochilov, de Khrouchtchev, de Kaganovitch et d’autres membres de la nomenklatura, ce qui rendit difficile, en 1991 encore, l’approche de ce cimetière politique polonais et ukrainien. De la prison de Kalinine, les cadavres des officiers polonais étaient transférés au charnier de Miednoyé pour lequel, se souvient l’un des membres du NKVD, "Moscou avait livré une pelleteuse mécanique".

Une partie des prisonniers furent mis à mort à l’emplacement même des fosses. Après leur acheminement en gare de Gniezdovo, des militaires polonais du camp de Kozielsk furent emmenés au bois de Katyn, où ils furent abattus au bord et à l’intérieur des fosses communes. Le déroulement du massacre de Katyn a pu être reconstitué par des commissions d’enquête constituées dès 1943, par la résistance polonaise, par la commission du Congrès des Etats-Unis, par des témoins et des historiens qui ne se sont pas laissé intimider par les interdits soviétiques. Cependant, il fallut attendre 1991, puis 1995, pour que des équipes polonaises puissent travailler sur les charniers de Piatikhatki et de Miednoyé.

Les officiers abattus avaient en général une trentaine d’années, mais il y avait parmi eux des hommes âgés et des jeunes gens de moins de vingt ans. On a découvert en 1991 à Piatikhatki 14 fosses de gradés polonais, situées à côté de 60 fosses de civils ukrainiens liquidés là par la police politique (la Tcheka, le Guépéou puis le NKVD) depuis les années 1920.

Il existe désormais des heures de documentation filmée depuis 1991-1992 sur les lieux des exhumations, depuis près de Kalinine et Kharkov, à Miednoyé, à Piatikhatki, ou à Irkoutsk, où se trouvent trois fosses de Polonais sous la datcha de l’ex-NKVD, tout près de l’aéroport international. Nous disposons en outre du témoignage de membres du NKVD interrogés lors de récentes enquêtes : " Ce sont les nôtres qui ont fusillé les Polonais en 1940. Et aussi, une partie des religieux polonais qui ont été abattus dans les caves du NKVD à Smolensk" [12], déclare un fonctionnaire du NKVD de Smolensk, Klimov. Tokariev, chef du NKVD de Kalinine à l’époque, raconte, avec une conclusion extraordinaire : " Quand les Moscovites ont fini le massacre, ils ont fait un banquet, mais je n’y suis pas allé. [...] On tuait tous les jours, même le 1er mai. [...] 250 hommes par jour, tout un mois. Même le 1er mai! "

Finalement, sur les 230'000 prisonniers de guerre polonais, officiers ou simples soldats, officiellement déclarés par Staline à l’issue des combats de septembre 1939, on peut affirmer aujourd’hui que 4'404 officiers détenus à Kozielsk ont été assassinés à Katyn, 6 287 officiers d’Ostachkov ont été massacrés près de Kalinine (aujourd'hui Tver), 3'891 officiers prisonniers à Starobielsk ont été retrouvés morts près de Kharkov à Piatikhatki, au Lesopark (le parc forestier), 3 435 ont été tués dans les prisons d'Ukraine, 3 970 dans les prisons biélorusses, enfin, 2 595, ou plus, ont été exécutés sur place ou emmenés et achevés par le NKVD après l’attaque allemande contre l’URSS, le 21 juin 1941.

Si l’on ajoute à ces chiffres un millier de combattants et de résistants civils ou militaires antinazis traqués et assassinés par les Soviétiques, on obtient un total de 25'700 victimes, celui que souhaitait Staline. 42'000 prisonniers ont été donnés aux Allemands ou libérés, 75 000 ont rejoint les Forces polonaises d’Occident et 7 000 l’Armée rouge. Plus de 81'000 sont donc toujours manquants...

Par ordre secret n° 0011365 du 25 octobre 1940, fut dressée une liste des primes signée par Lavrenti Beria en personne, qui accordait à 44 fonctionnaires du NKVD une prime mensuelle de 800 roubles chacun " pour avoir exécuté de manière efficace des devoirs spéciaux ".

Notes

[1] Ce texte a été relu et corrigé, le 13 puis le 25 avril 2005, par le Professeur Kazimierz Karbowski que nous remercions pour l’aide qu’il nous a apportée.

[2] Le Monde Diplomatique, avril 2001.

[3] Depuis de nombreuses années, le terme de "massacre de Katyn" est utilisé pour désigner l’ensemble des massacres de militaires polonais par le NKVD stalinien en 1940.[Note du Prof. Karbowski.]

[4] Sur le site du NouvelObs : Il y a 65 ans, le massacre de Katyn .

[5] Sur le site du NouvelObs : Moscou refuse une enquête de la Pologne .

[6] Le refus du Parlement européen de commémorer le massacre de Katyn irrite les députés polonais par Rafaële Rivais, Le Monde daté du 10 mars 2005.

[7] L’Histoire, n° 243, mai 2000.

[8] Cf. A. Viatteau, Staline assassine la Pologne, 1939-1947, Paris, Le Seuil, 1999, et " Katyn : la négation d’un massacre ", L’Histoire n° 35, pp. 6-17.

[9] Photo extraite de l’ouvrage Amtliches Material zum Massenmord von Katyn, p. 279, Deutsche Informationsstelle, Deutscher Verlag, Berlin 1943.

[10] Il y a cinquante ans La découverte du charnier de Katyn par Stéphane Meylac, Le Monde du 11 avril 1993.

[11] Lire le texte dans lequel le Professeur Kazimierz Karbowski défend la mémoire de François Naville.

[12] Il s’agit des aumôniers, catholique, protestant, orthodoxe, ainsi que du rabbin de l’armée polonaise, qui ont été conduits dans des camps à la veille de Noël 1939.

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