Katyn: Monuments lyonnais à la honte de Staline

La déportation puis le massacre sur ordre de Staline de près de 15'000 Polonais en 1940 ne seront reconnus par le gouvernement soviétique que cinquante ans plus tard. De jeunes architectes lyonnais viennent de gagner un concours international pour réaliser les trois cimetières du souvenir sur les lieux de découverte des charniers.

Photo du projet

Pourquoi ne pas inclure des statues des décideurs de ce crime?

Radu Molnar et Pascal Piccinato sont de jeunes architectes installés sur les pentes de la Croix-Rousse. Fin 1995, ils prennent connaissance, grâce à Barbara Szyszko (1), d'un concours international assez discrètement divulgé, lancé par une association de défense pour la mémoire des victimes de Katyn, Miednoje et Kharkov. Il s'agit de concevoir trois cimetières polonais aux emplacements même où ont été retrouvés les charniers en 1943. Projet hautement symbolique pour la Pologne qui a obtenu de la Russie et de l'Ukraine que ces cimetières deviennent territoires polonais. Radu et Pascal conçoivent alors un triple projet très fort, basé d'abord sur l'idée que les trois cimetières seront conçus de la même manière puisqu'il s'agit du même drame. "L'idée du cataclysme est soulignée par un traitement entièrement minéral qui recouvre toute la surface. Du granite noir sur des hectares (2). Cette idée de vitrification du sol est comme une trace à jamais imprimée. Comme les corps ne sont plus identifiables, nous créons des fosses communes marquées par de grandes croix, mais aussi sur toute la surface du terrain des cénotaphes – tombes sans corps - (voir illustration). Chaque cénotaphe, creusé dans le granite sera gravé du nom d'une victime". Une organisation extrêmement rigide de l'espace, noire, glaciale, dont le côté très géométrique et strict exprime la tragédie de masse. Son systématisme "est à l'image de la façon dont les gens ont été assassinés". Seules quelques ruptures viennent déranger un ordonnancement lugubre. Tout d'abord, les arbres qui ont plus de cinquante ans et qui sont donc contemporains du drame, sont conservés. Ils percent la dalle de granite de manière aussi aléatoire que ces gros tumulus de fleurs rouges ou blanches qui indiquent l'emplacement des anciens charniers. Enfin, comme les corps ont été regroupés dans de nouvelles sépultures communes, ces emplacements sont marqués de grandes croix. "Tout notre travail a consisté à travailler sur le temps, sur l'histoire. Le terrain naturel est conservé. Il est recouvert par la dalle qui s'en décolle grâce à un système de poteau. Il ne fallait pas laisser les corps dans les fosses communes d'origine, et pourtant marquer celles-ci (les fleurs aux couleurs polonaises). Bref, montrer qu'en cinquante ans, l'Histoire est passée."

Silence radio pour les lauréats

En décembre 95, l'équipe apprend qu'elle a gagné "ex-aequo" avec deux autres équipes et elle fait le voyage à Varsovie. Un mois plus tard, un nouveau président polonais était élu. Depuis, c'est le silence radio. L'équipe lyonnaise est dans l'expectative. Se pourrait-il que la volonté polonaise soit mise à mal par de nouvelles orientations ? Le premier ministre polonais vient d'être accusé d'avoir fait partie des services secrets soviétiques. Non, entendent-ils, même s'il le voulait, ces cimetières comptent trop pour la population pour qu'un pouvoir prenne le risque de mépriser la conscience polonaise. Lenteur administrative ? Problèmes de protectionnisme ?

Importance du coût des travaux, 120 MF environ ? Ou un peu de tout ça ? Toujours est-il que, culturellement et symboliquement, Lyon aurait tout intérêt à ce que ce très beau projet aboutisse. Vous avez dit rayonnement culturel ?

Philippe Chaslot

(1) B. Szyszko travaillait à l'époque au consulat de Pologne à Lyon
(2) Katyn : 1, 5 hect; Miedinjoe : 2, 2 hect; Charkov : 1, 5 hect.


Le grand mensonge

Pendant cinquante ans, l'URSS a nié avoir commis les massacres de Katyn, Miednoje et Kharkov dont près de 15'000 polonais ont été les victimes. Avec la bénédiction des puissances alliées qui ont fermé les yeux.

Avril 1943 : l'armée allemande découvre le charnier de Katyn en URSS. Janvier 1996 : les autorités bosniaques révèlent les charniers de Srebrenica en Bosnie. Le XXe siècle bégaie dans ce qu'il a de plus horrible : le massacre systématique. Dans les deux cas, il ne reste plus aux familles et aux pays victimes qu'un simple espoir : que l'Histoire n'oublie pas. Or cela ne va pas de soi. Pour les familles polonaises, à la douleur du massacre du printemps 1940 s'est ajouté l'énorme mensonge de Staline et de l'URSS, qui pendant 50 ans ont nié leur responsabilité. Avec, il faut le souligner, l'incroyable complicité des Alliés qui - real politik oblige - ont préféré fermer les yeux et faire semblant de croire à la thèse soviétique qui rejetait la responsabilité du crime sur les Allemands.

Pourtant, la chute du mur de Berlin change tout et - enfin - en avril 1990, le gouvernement soviétique reconnaît à la face du monde sa culpabilité. Mikhaïl Gorbatchev nomme une commission d'enquête qui recueille la confession de deux anciens officiers du NKVD (ancêtre du KGB). L'histoire est rétablie dans sa vérité qui tient en quelques lignes.

Le 17 septembre 1939, l'URSS envahit l'est de la Pologne et fait des milliers de prisonniers qui sont déportés dans différents camps de concentration(1). Ces prisonniers envoient du courrier à leur famille pendant plusieurs mois, puis, brutalement au printemps 1940, 14'000 de ces familles cessent d'en recevoir. Que s'est-il passé ?

Systématiquement sur la base de listes pré-établies, Staline a donné l'ordre d'exécuter (2), entre autres, tous les soldats, policiers et officiers polonais. En tout 14'595 personnes (3), une à une conduites, menottées, dans des salles insonorisées et exécutées d'une balle dans la nuque. Pour être plus efficace, les bourreaux se se servent de revolvers allemands de type Walther 2. "Nos armes soviétiques n'étaient pas assez fiables : elles chauffaient en usage intensif". (4) a raconté Vladimir Stepanovitch en 1990, à la commission d'enquête. Chef du NKVD pour la région de Kalinine en 1940, il raconte aussi qu'après avoir enterré les morts, "trois hommes de Moscou ont organisé un grand banquet pour fêter ça". L'opération top secret s'est déroulée sans témoins et les corps sont enterrés dans les forêts de Katyn, Miednoje et Kharkov. En avril 1943, les Allemands qui ont envahi l'URSS découvrent les fosses communes de Katyn et dénoncent Staline. Celui-ci nie et accuse les nazis d'être responsables : il en donne pour preuve le fait que les Polonais ont été tués par des balles allemandes. Les alliés, sans illusion, font semblant de croire au mensonge. Staline ne fait-il pas partie de leur camp ?. En Pologne, sous la férule soviétique, le sujet devient tabou. "Le grand mensonge" s'installe pour 50 ans...

Philippe Chaslot

(1) Griazowietz, Ostachkow, Pawlichtchew Bor, Kozielsk, Starobielsk
(2) La lettre de Staline signant l'ordre du massacre est conservée au Kremlin.
(3) 3897 à Katyn, 4403 à Kharkov en Ukraine, 6295 à Kalinine.
(4) "Libération" du mercredi 9 octobre 1991


Témoignage d’André Pogorzelski est architecte à Vienne, en Isère. Son père a été une des victimes du massacre de Katyn. Il avait 11 ans.

"Mon père était capitaine-ingénieur" dans l'armement. En 194O, ma mère savait que tous les soirs il passait la frontière, il allait en Hongrie pour aller chercher des armes. Il aurait donc pu se sauver 36 fois. Il ne l'a pas fait.

Quand il s'est enfin décidé, il est venu nous dire adieu. Ils nous a dit : "Les Russes viennent de rentrer en Pologne, je vais essayer de me sauver" De la Hongrie, il serait parti en France. Mais il a fait le mauvais choix: il y avait un train qui est passé, il a choisi de partir en voiture et il s'est fait prendre. Début octobre. Peu de temps après sa déportation, j'ai vu dans la rue des militaires qui tout comme mon père étaient fait prisonniers. Ils marchaient dans la rue quatre par quatre. Il y en avait 100 ou 200. Ils étaient déguenillés, sales, mal rasés. Les gens leur jetaient des pommes, du pain. La marche était fermée par une mitrailleuse. J'avais 11 ans à l'époque.

Mon père nous écrivait alors de son camp. On correspondait, il nous avait tout raconté. Puis, au mois d'avril 1940, plus aucune lettre. Plus personne n'a rien pu savoir. Jusqu'en avril 43... Pendant ces trois ans, on ne savait pas, mais on avait toujours espoir..."

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