Analyse des buts et des conséquences de la politique culturelle de Jdanov
Le document www.parismoldavie.com/docs/01.doc n'étant plus accessible, cette recherche de Petru Negura (doctorant EHESS, Paris, petreneg2001@yahoo.fr) sur la répression d'après guerre est publiée ici. Cette fine analyse de la répression jdanovienne, valet de Staline, ne concerne pas seulement la petite Moldavie, mais l'URSS, le Kominform avec ses partis et officines inféodés.
Au profit de Staline et de sa Nomenklatura de larbins parasites comprenant son apparat de meurtriers
L'action de Jdanov fait partie d'une série de mesures pour serrer les boulons à la fin de la Grande guerre patrotique et renforcer la chappe de plomb du pouvoir communiste contre les peuples de l'URSS; et l'imposer sur les nouveaux territoires!
LUnion des Ecrivains moldaves à lépoque jdanovienne : de la répression à la violence symbolique
Le régime soviétique passe, après la seconde guerre mondiale, par un processus radical de reconstruction et de renforcement à tous les niveaux. Cette entreprise marque en Union Soviétique lapogée de la criminalisation des comportements sociaux [1] . La politique culturelle dite jdanovienne [2] sinscrit dans ce contexte hautement autoritaire et vise deux objectifs : dune part, la consolidation et la centralisation du champ culturel soviétique sous lautorité symbolique du réalisme socialiste, dautre part, lune des premières raisons politiques de lunification culturelle de lensemble de lURSS devient, dans le contexte de la réorganisation territoriale de laprès-guerre, lintégration des nationalités avec la primauté accordée au peuple russe .
Nous nous proposons ici de mener une analyse socio-historique de linstitution littéraire en Moldavie soviétique sous le jdanovisme. Ce cas permet de prendre en compte les deux aspects de la campagne jdanovienne : la consolidation institutionnelle et doctrinaire du réalisme socialiste et linstauration de la nouvelle politique ethnique et nationale dans une république soviétique. Parce que la production spécifique de linstitution étudiée doit toucher un large public, le modèle littéraire unique quelle promeut le réalisme socialiste est conçu comme un modèle de pensée et de comportement, voire didentité.
Létude du jdanovisme en tant quexemple historique daccentuation de la contrainte politique sur linstitution littéraire peut aider à comprendre les rapports entre les écrivains et le pouvoir politique au-delà de cette période [3]. La violence exacerbée déclenchée dans le milieu littéraire par une situation extraordinaire tel que le jdanovisme nest que laccentuation de violences ordinaires qui sexercent dans la République des Lettres en conditions normales [4]. Dans un état dhétéronomie prononcée du champ littéraire [5], les rapports entre agents et groupes tendent à se modifier. Dans les luttes symboliques entre pairs, ces derniers sont dautant plus enclins à recourir aux ressources extérieures politiques, dans ce cas quils sont démunis de capital spécifique [6]. Dans le contexte moldave, le jdanovisme ne fait quaccentuer la logique des prises de position au sein dune institution dont la hiérarchie est loin encore davoir atteint un équilibre.
Deux groupes décrivains se disputent le droit à lhégémonie au sein de lUnion des Ecrivains Moldaves (désormais UEM) au lendemain de la guerre. Leurs origines géographiques opposées la Transnistrie et la Bessarabie induisent une série de caractéristiques dordre social, idéologique et littéraire qui se répercutent sur les conditions et les modalités dadoption du canon littéraire officiel réaliste-socialiste. Les Transnistriens [7] ont déjà une expérience prolifique dans ce domaine, tandis que les Bessarabiens, formés dans un milieu de relative autonomie esthétique, sempressent daccomplir leur conversion. Une autre différence essentielle entre lethos des deux groupes réside dans le cadre identitaire ethnique et national dans lequel ils ont été éduqués. Les Transnistriens, originaires de la République Autonome Soviétique Socialiste Moldave (RASSM), se veulent des Moldaves irréductibles. Les Bessarabiens, en revanche, sont contraints à renoncer à un trait constitutif de leur culture : lidentité roumaine, puisque lidentité moldave est désormais la seule légitime. Que ce soit au niveau de la création littéraire ou du sentiment dappartenance nationale, le premier groupe se trouve dans une situation nettement privilégiée, pendant que le deuxième est stigmatisé du fait de ses origines. Pourtant, entre promotion et marginalisation, la dynamique institutionnelle ne suit pas une évolution linéaire. La compétence des Transnistriens en matière de réalisme socialiste est exposée au risque de routinisation. Le double discrédit esthétique et identitaire qui pèse sur les Bessarabiens les condamne en quelque sorte à réussir tant sur le plan littéraire quidéologique.
Linstitution littéraire en Moldavie soviétique à lépoque jdanovienne suscite dautant plus dintérêt que lhétéronomie imposée à cette institution est elle-même redoublée. Léconomie symbolique de lUnion des Écrivains est déterminée par une double extériorité : par rapport aux organes du pouvoir soviétique local et à légard des instances de décision centrales, responsables de laffaire des revues Zvezda (Étoile) et Leningrad [8], affaire qui représente lépicentre du jdanovisme.
Nous nous appuierons ici principalement sur un corpus de documents officiels recueillis dans les archives de Moldavie concernant lactivité de lUnion des Écrivains et sur les numéros de la revue Octombrie (Octobre) éditée par cette institution entre 1946 et 1953, de manière à analyser la double face de linstitution : le processus de production des textes littéraires et le produit littéraire fini.
LUnion des Ecrivains moldaves à la veille du jdanovisme : mécanisme de sélection et antagonisme des groupes
La création de la République Soviétique Socialiste Moldave (RSSM) en 1940 et son rétablissement en 1944 se font par lannexion de la Bessarabie, autrefois province roumaine, à laquelle est rajoutée une partie de lancienne République Autonome Soviétique Socialiste Moldave (RASSM), soit la Transnistrie. La RASSM est une entité territoriale administrative créée en 1924 en Union soviétique à la frontière de lEst de la Bessarabie (et donc de la Roumanie) dans le cadre de la République soviétique ukrainienne. Les objectifs de la création de la république autonome moldave, peuplée de quelque 70 % d allogènes dorigine slave, étaient ouvertement expansionnistes à légard des territoires roumains de lEst, cest-à-dire de la Bessarabie. Les institutions administratives et culturelles de la nouvelle Moldavie soviétique (RSSM) héritent en grande partie de la structure et des objectifs des institutions du même type de la RASSM. De ce fait, les fonctionnaires originaires de la RASSM obtiennent dans les institutions restaurées en 1940 un statut supérieur par rapport aux nouveaux venus dorigine bessarabienne.
Depuis sa formation en 1940, lUnion des Ecrivains moldaves se réclame de lactivité littéraire tout en se proposant des finalités ouvertement sociales et politiques. Les écrivains accueillis au sein de lUnion sengagent à produire les meilleures uvres littéraires et à servir avec abnégation les causes du Parti. Les membres de lUEM sont ainsi invités à participer avec efficacité au rétablissement de léconomie et surtout au redressement des consciences des hommes, ébranlées par la Guerre et par loccupation bourgeoise et roumaine . Dignes de lappellation stalinienne d ingénieurs des âmes , les écrivains moldaves sont finalement assignés à faire un travail de persuasion auprès de la population locale afin danimer la participation de celle-ci à la construction du monde nouveau . Il leur est dès lors recommandé de célébrer les grandes transformations sociales en train de se faire (il sagit en réalité de les annoncer) tout en combattant les vestiges de lancien monde. De ce fait, tous les penchants formalistes et apolitiques , cest-à-dire toutes les tentatives littéraires sans utilité politique immédiate, leur sont rigoureusement interdites. La soi-disant méthode littéraire du réalisme socialiste, dont cette institution se réclame, exclut les valeurs strictement esthétiques en faveur de lesprit populaire et de Parti des uvres.
Se contenter de souligner le caractère politique de lUnion des Ecrivains et de son activité reviendrait pourtant à dire une évidence et, en définitive, à reproduire le discours de linstitution sur elle-même. Il est plus intéressant dappréhender ce dernier comme un discours indigène , parmi dautres, pour tenter de comprendre quelles sont les conditions socio-historiques qui permettent à ces différents discours, et donc à ces logiques sociales, de cohabiter au sein dune même institution.
LUnion des Ecrivains moldaves est mise sur pied à Chisinau, dans la République Soviétique Socialiste Moldave (RSSM), immédiatement après la constitution de celle-ci en 1940. LUEM hérite directement de la structure administrative et des effectifs de lorganisation éponyme, instaurée en 1932 dans la RASSM et qui reproduit à son tour le modèle de lUnion des Ecrivains soviétiques dont les bases ont été posées la même année. Tous les membres de l'UEM de Transnistrie entrent automatiquement dans les rangs de lUnion des Ecrivains moldaves réorganisée en 1940. À côté de cette filière principale daccès à linstitution, une autre, non moins importante est celle empruntée par les écrivains locaux cest-à-dire dorigine bessarabienne qui ne se sont pas réfugiés en Roumanie après lannexion de la Bessarabie par lUnion Soviétique.
Si lon regarde de plus près le tableau de lorganisation de lUnion des Ecrivains moldaves en 1940, on observe que cette institution sérige sur la base dune double sélection de son recrutement social. Du côté des écrivains ressortissant de RASSM, un tri a été déjà opéré dans les années 1937-1939, lorsque lUEM de lépoque a été épurée de deux tiers. Parmi les écrivains bessarabiens, en revanche, adhèrent à lUEM ceux qui ont déclaré leur loyauté à légard du pouvoir bolchevique et des principes avancés par linstitution des écrivains soviétiques. Même parmi les écrivains bessarabiens qui ont manifesté leur volonté de rejoindre les rangs de lUEM après 1940, quelques-uns sont écartés pour leur passé compromettant. Dans les deux cas, lUnion des Ecrivains moldaves est censée accueillir finalement les meilleurs travailleurs littéraires et les combattants les plus ardents sur le front idéologique.
La sélection rigoureuse que les écrivains-candidats Transnistriens ou Bessarabiens ont dû subir pour accéder à lUEM, leur confère un sentiment dexcellence et de distinction. Le privilège des écrivains de lUEM est renforcé par les gratifications symboliques et matérielles que lÉtat leur offre : cartes alimentaires, maisons de repos ou, aux meilleurs, prix Staline ou même des hautes fonctions administratives. Ces bénéfices sont dautant plus prestigieux quils contrastent avec le traitement appliqué aux candidats écartés ou même avec létat de pénurie généralisée dans lequel se trouve la population moldave après la guerre.
Les deux grandes filières daccès à lUEM débouchent sur la formation de deux groupes décrivains qui, tout en se déclarant solidaires en vertu de leur communauté didéaux littéraires et politiques, se perçoivent comme antagonistes à cause de leur provenance despaces socio-politiques opposés. Les Transnistriens jouissent du statut favorisé de hérauts et de bâtisseurs du monde socialiste dans la RASSM, tandis que les Bessarabiens se voient disqualifiés à cause de leur appartenance récente au régime oppresseur bourgeois et roumain, même sils se présentent néanmoins comme ses victimes ou des éléments subversifs. Les premiers témoignent déjà dune expérience féconde de littérature prolétarienne ou réaliste socialiste, tandis que le mérite des seconds est assuré uniquement par le mépris quils manifestent à légard de la littérature décadente et nationaliste dominante dans leur milieu dorigine. Cette différence capitale dans lhistoire des représentants des deux groupes devient le critère clef des statuts accordés dans lUEM après 1940. Les Transnistriens sont normalement promus au rôle de tuteurs du réalisme socialiste, pendant que les Bessarabiens en deviennent les néophytes. Ce partage des rôles est dautant plus dégradant pour les écrivains dorigine bessarabienne que le capital scolaire et culturel quils détiennent, acquis dans les grands centres universitaires de Roumanie et leur prestige important sous lancien régime, jouent désormais comme un héritage négatif.
Entre contrainte politique et espace des possibles : des trajectoires paradoxales ?
LUnion des Ecrivains moldaves compte, à lépoque de laprès-guerre, une vingtaine dadhérents, qui peuvent être répartis socialement selon cinq catégories principales : origine géographique, origine sociale, classe dâge, appartenance ethnique et genre. Les deux groupes décrivains, ressortissant de Bessarabie et de la RASSM, comportent un nombre à peu près égal de représentants au sein de lUEM. La majorité des écrivains composant lUEM au lendemain de la guerre proviennent dun milieu rural, à quelques exceptions près néanmoins, que lon observe du côté des écrivains bessarabiens, originaires de Chisinau, devenue capitale de la Moldavie soviétique après 1940. Les membres de lUEM sont, à lépoque de sa création, principalement jeunes : la plupart dentre eux ont moins de 30 ans en 1940. Cependant, le groupe décrivains transnistriens est légèrement divisé de ce point de vue, car il comporte aussi deux représentants ayant un âge supérieur à la moyenne : ce fait légitime partiellement lhégémonie des Transnistriens par rapport aux Bessarabiens, lors de la campagne jdanovienne. Certains documents darchives fournissent aussi des renseignements sur lappartenance ethnique des écrivains moldaves. Ainsi, en 1949, les membres de lUEM sont à 40 % dorigine dite moldave, 30 % se déclarent dorigine juive et, enfin, 20 % se réclament dune identité ethnique russe et ukrainienne. Tous les écrivains de lUEM utilisent pourtant comme langue littéraire le moldave (cest-à-dire le roumain, non reconnu comme tel) et maîtrisent parfaitement le russe, en guise de langage administratif. Enfin, lUEM est une institution totalement masculine, du moins jusquau début des années 1950, lorsquelle recrute une nouvelle génération dadhérents. Ce trait social dominant correspond aux idéaux de virilité et dhéroïsme dont linstitution littéraire moldave se réclame, à plus forte raison dans les années 1940, à travers le canon esthétique du réalisme socialiste.
Des questions légitimes qui prennent souvent la forme de vrais défis théoriques apparaissent en étudiant les matériaux qui donnent la possibilité de reconstituer le parcours social des membres de lUEM avant le début de la campagne jdanovienne.
Le parcours social du groupe décrivains dorigine transnistrienne apparaît comme assez typique, voire linéaire. Ils étaient déjà membres de lUnion des Écrivains de la RASSM avant dentrer dans les rangs de lUEM reconstituée en 1940, à la suite du changement du régime politique en Bessarabie. Le transfert de ceux-ci de Tiraspol, la capitale de lancienne RASSM, à Chisinau, le nouveau centre administratif de la Moldavie soviétique à partir de 1940, ne fait que raffermir leur position sociale et idéologique : outre le fait quils occupent des postes clef dans la nouvelle UEM, les écrivains originaires de RASSM se voient aussi investis dun surcroît dautorité symbolique vis-à-vis des Bessarabiens, vu leurs compétences en matière du canon littéraire officiel et leur expérience de collaboration avec le pouvoir soviétique.
Lévolution des carrières de la plupart des écrivains bessarabiens connaît en revanche une vraie rupture lors de lannexion de la Bessarabie à lURSS. Du jour au lendemain, ceux-ci sont contraints à revoir plusieurs composantes de leur personnalité : le capital linguistique (au lieu du roumain littéraire ils doivent désormais utiliser le dialecte moldave, institué comme langue à part entière), le capital culturel (avant, leur référence légitime dans le plan culturel était la culture savante roumaine et celle européenne, dès lors, il sont invités à réorganiser leur savoir en faveur du patrimoine culturel moldave, au statut encore incertain, et de la culture russe et soviétique), les convictions esthétiques (ils doivent renoncer au modèle de la recherche formelle et de la suggestibilité des images auquel ils sont habitués pour adopter les règles rigides du réalisme socialiste). Dès les premiers mois depuis la création de la RSSM en juin 1940, les écrivains bessarabiens semblent complètement oublier leurs anciens principes de vie et valeurs en échange de ceux que leur proposait le nouveau régime. Tout paraît confirmer quil sagit dun cas exemplaire de conversion.
Cependant, ni le parcours des Transnistriens nest si linéaire ni celui des Bessarabiens nest tout autant paradoxal quun examen superficiel des documents pourrait le suggérer. Le groupe des écrivains transnistriens, comme celui des candidats dorigine bessarabienne, ont passé plusieurs étapes de sélection rigoureuse, jusquà ce que la composition de lUEM soit définitive à lépoque jdanovienne.
Le groupe des écrivains bessarabiens, tel quil se présente à la veille du jdanovisme, est le résultat dune triple épuration. Lannexion de la Bessarabie à lURSS en juin 1940 divise brutalement le milieu littéraire de Bessarabie : une partie des écrivains fuit le régime soviétique pour se réfugier en Roumanie, lautre choisit ou est forcée par les circonstances de rester en Bessarabie, pour collaborer, bon gré mal gré, avec le pouvoir bolchevique. Ensuite, lannée qui sépare lannexion de la Bessarabie (juin 1940) du déclenchement de la guerre entre lAllemagne nazie et lURSS (juin 1941) savère une période dépreuve pour les écrivains ressortissant de Bessarabie, devenus entre temps membres de lUEM réformée : une vague de déportation se déclenche peu avant la guerre, qui enlève quelques-uns parmi eux, suspectés de subversion contre le pouvoir soviétique. Enfin, une dernière mesure de filtrage est imposée lorsque plusieurs écrivains autochtones sont envoyés sur le front, en qualité de soldats ordinaires, où ils trouvent leur mort. Les écrivains qui échappent à ce cycle sévère dépreuves, autant dire les élus, sont évacués à côté de leurs confrères transnistriens à Moscou et ensuite en Asie centrale, où ils luttent avec leur plume et leur voix, sur les pages des périodiques ou à travers des émissions radiophoniques, pour remonter le moral des troupes et de la population civile. Ces écrivains autochtones comportent en commun trois traits définitoires de leur groupe : ils sont jeunes (et donc nont pas encore eu le temps de se compromettre en collaborant avec le pouvoir en place), ils ont participé au mouvement régionaliste local et, même, ont milité, plus ou moins activement, dans une formation politique de gauche.
Le groupe des écrivains transnistriens est censé à son tour rassembler les meilleurs parmi les membres de lancienne UEM lors de la restauration de celle-ci en 1940. De 1937 à 1939, lUEM de la RASSM est épurée de deux tiers. Le mérite littéraire nest pas le facteur principal de décision en faveur des écrivains épargnés par les grandes purges. Ceux-ci participent assidûment à la dénonciation des penchants antirévolutionnaires, nationalistes et trotskistes dun bon nombre de leurs collègues. Lactivité dénonciatrice est à la fin des années 1930 pour certains écrivains, à ressources littéraires relativement faibles et pourtant désireux dune ascension hiérarchique rapide, une manière efficace de se débarrasser des partenaires concurrents et en même temps un moyen de démontrer leur probité et leur loyauté à légard du pouvoir. Les écrivains transnistriens, notamment les aînés cest-à-dire ceux qui ont posé les bases de lorganisation littéraire en RASSM , reproduisent le scénario de la chasse aux éléments nuisibles une fois réinstallés dans des fonctions importantes de lUEM après 1940. La campagne jdanovienne devient de nouveau pour eux une conjoncture favorable à se manifester en juges et en témoins contre certains nouveaux venus ambitieux.
A partir de 1940 et surtout depuis 1945, lorsque lUEM est définitivement restaurée, les deux groupes décrivains, Bessarabiens et Transnistriens, se retrouvent côte à côte et sengagent à collaborer pour atteindre les objectifs avancés par linstitution littéraire et le Parti. Les réductions successives que chacun de ces groupes ont subies les rapproche et pourtant leur provenance de régimes politiques opposés, avec toutes les particularités sociales et politiques impliquées, les séparent au point de rendre leur coopération carrément difficile. Lintérêt du pouvoir nest pourtant pas de provoquer lhostilité mutuelle des groupes et des agents de linstitution littéraire, mais plutôt de créer des conditions propices à une concurrence productive, voire à un esprit déquipe entre différents écrivains.
La différence fondamentale entre les deux groupes réside dans le type de capital social et culturel dont ils sont détenteurs. Bien que les Bessarabiens soient munis dun capital scolaire et culturel élevé et assez prestigieux sous lancien régime, celui-ci se voit brusquement dévalorisé là où il nest pas stigmatisé dans le nouveau contexte socio-politique. Le capital culturel des écrivains bessarabiens, formé principalement dune langue roumaine littéraire bien maîtrisée et dun savoir livresque considérable, est officiellement rejeté comme tel mais il continue à exercer une certaine emprise dans le milieu littéraire, dans la mesure précisément où il constitue un potentiel de compétences esthétiques. Aussi recourent-ils à une stratégie consistant à refouler provisoirement leurs ressources propres, dévaluées dans le contexte historique immédiat, en attendant lavènement de temps plus favorables pour les mettre en valeur. Du reste, les écrivains bessarabiens ont à leur actif des preuves de subversion à légard des autorités roumaines, avant 1940, qui sont autant de facteurs de promotion dans lUEM : deux parmi eux ont milité dans le parti communiste roumain, dautres ont collaboré clandestinement avec des formations de jeunesse de gauche ou du moins ont publié des articles et des uvres littéraires se revendiquant des intérêts de la classe ouvrière et des paysans ; enfin, la plupart dentre eux ont fait partie du mouvement régionaliste, se prononçant pour lautonomisation culturelle de la Bessarabie.
Les écrivains provenant de RASSM sont plus dotés dun capital social et politique quen matière de savoir linguistique et littéraire. Le jdanovisme leur offre pourtant loccasion de mettre à profit des ressources extérieures, précisément politiques, pour lemporter sur le groupe concurrent, en dénonçant divers éléments du capital culturel de ce dernier comme langue de salon , tendances nationalistes ou bien, à laide détiquettes importées de laffaire des revues leningradoises, comme formalisme, décadentisme et art pour lart . La participation active de certains dentre eux aux purges de 1937 et de 1941, dans le camp du pouvoir, les aide à intervenir promptement au redressement de leurs collègues moins expérimentés, pendant la campagne jdanovienne.
Cet aperçu des parcours sociaux des deux groupes composant lUEM à partir de 1940 est nécessaire dans la mesure où les rapports de tension et de compétition qui les lient déclenchent un jeu de prises de position qui saccentue lors de la campagne jdanovienne. La rivalité des deux groupes à légard de la tierce instance le pouvoir détermine en fin de compte la structure et les contenus des productions littéraires aspirant à lappellation de réalisme socialiste.
Le jdanovisme ou la bureaucratisation de la littérature
Le jdanovisme coïncide avec une étape de restauration intensive et de consolidation des institutions économiques, culturelles et administratives, ébranlées par la guerre. Cest aussi une période de remise en place forcée du régime soviétique dans les territoires récupérés en 1944. Le volontarisme des premiers plans quinquennaux revient à lordre du jour, tant dans le domaine économique que culturel.
Plusieurs faits peuvent expliquer la priorité accordée à la culture dans ce contexte de crise généralisée de laprès-guerre. Par une acception plus poussée, voire inversée, de la théorie du reflet en littérature, certains hauts dirigeants bolcheviks, dont Staline en particulier, partagent la conviction selon laquelle luvre littéraire reflète la société de son époque et par-là participe directement à sa construction, par le biais de la conscience de son lectorat [9]: les écrivains sont ainsi les ingénieurs des âmes (Staline) [10] qui doivent aider lEtat (Jdanov) [11]. La mise en place dun contrôle rigoureux dans le domaine de la production culturelle est rendue nécessaire par la méfiance des hauts dirigeants communistes à légard de la réalité et de lintensité du sentiment patriotique des intellectuels et des artistes. Les directives du Comité Central du PCUS concernant la littérature, émises à partir de 1932, et les purges des écrivains en 1937-1939 confirment le soupçon continu dont les intellectuels et les gens de culture faisaient lobjet, avant et après la guerre.
La conviction de Staline est que les écrivains nont pas été suffisamment éduqués dans lesprit du patriotisme soviétique [12] : la campagne jdanovienne a pour mission de compenser ce défaut. Le soupçon du pouvoir à légard des écrivains atteint son paroxysme sous le jdanovisme, particulièrement entre 1946 et 1948. Les caractères décadent, formaliste ou apolitique des uvres littéraires sont autant de manifestations cosmopolites, cest-à-dire profondément antipatriotiques. Ces penchants sont dautant plus condamnables chez les écrivains quils cultivent auprès des lecteurs soviétiques le sentiment de la défaite et la tendance au prosternement devant lOccident.
En août 1946, une résolution du Comité Central du PCUS, émise au terme dun rapport prononcé par Andreï Jdanov, le secrétaire du CC du PCUS, dans le cadre du Politburo, condamne violemment deux revues littéraires soviétiques, Zvezda et Leningrad. Une série de fautes littéraires et politiques est attribuée aux rédacteurs de ces revues : pauvreté didées (bezydeïnost), prosternement devant la culture occidentale, éloignement des intérêts réels du peuple soviétique, etc. Dans le même temps, Anna Akhmatova et Mikhaïl Zochtchenko anciens représentants de lavant-garde littéraire pétersbourgeoise des années 1910-1920 sont mis au pilori pour avoir publié des écrits décadents et apolitiques (notamment dans Zvezda et Leningrad) alors que la Grande Guerre Patriotique (la seconde guerre mondiale) nétait pas encore finie. A la suite de cette résolution, tous les responsables de lédition des deux revues des collaborateurs ordinaires aux hauts dirigeants du Comité Régional du PC de Leningrad sont sévèrement blâmés ou même destitués de leur poste. Les écrivains Anna Akhmatova et Mikhaïl Zochtchenko sont désormais marginalisés de la vie publique. Un contrôle drastique est institué sur la rédaction de Zvezda, tandis que la revue Leningrad est entièrement fermée. Toutes les institutions culturelles et scientifiques des républiques soviétiques sont aussitôt secouées par des discours officiels imitant le style jdanovien et par des résolutions énoncées par les organismes administratifs locaux.
Dans lorganisation de la campagne de redressement de lUEM, les organes de pouvoir locaux utilisent le scénario appliqué sur les institutions littéraires de Moscou et de Leningrad [13]. Cependant, la comparaison systématique des principaux documents darchives concernant le redressement de lUnion des Ecrivains soviétiques à loccasion de laffaire des revues Zvezda et Leningrad , amorcée en août 1946, et du corpus darchives se référant à lentreprise du même ordre organisée dans le cadre de lUEM et de son organe de presse, la revue Octobre [14], fait apparaître, malgré les ressemblances structurelles, des particularités non négligeables dun côté et de lautre, aussi bien au niveau du comportement et du discours du pouvoir quau niveau des stratégies défensives adoptées par les écrivains. Le jdanovisme moldave trouve son originalité, dune part, dans la manière dont il a été adapté den haut aux conditions politiques locales et, dautre part, dans les stratégies spécifiques élaborées par les écrivains pour sadapter et pour adapter les ingérences du pouvoir à leurs intérêts propres.
Les archives entre discours officiel et logique littéraire
Les documents darchives examinés, qui datent daoût 1946 à décembre 1948 période qui correspond à la phase la plus intense du jdanovisme présentent une série déchanges officiels concernant létat de la littérature en Moldavie. Il sagit tout dabord des rapports rédigés par des hauts fonctionnaires de la section de lAgitation et de la Propagande (lAgitprop) à lattention du secrétaire du Comité Central du Parti Communiste de Moldavie (le CC du PCM). De nombreux documents, non moins importants, correspondent aux rapports des écrivains individuels ou collectifs rédigés, eux aussi, à lattention du CC du PCM. Quils soient préparés par les fonctionnaires de lAgitprop ou par les écrivains, ces documents rendent compte de létat de lUEM et de la revue Octobre, des fautes littéraires ou politiques perpétrées par les écrivains moldaves ; ils élucident les causes de ces déviations et proposent des mesures pour leur redressement.
Ainsi, comme le remarque Denis L. Babitchenko [15] à propos des rapports des hauts fonctionnaires soviétiques sur laffaire des revues Zvezda et Leningrad, les documents officiels rédigés à la même époque sur la situation de la littérature moldave souffrent dun certain schématisme dans lexposition des faits et dune évidente carence dargumentation. Dans leur ensemble, ce sont des discours tout faits, hérités des campagnes antérieures ou calqués sur les rapports officiels de laffaire des revues Zvezda et Leningrad.
Un document exemplaire à ce propos est le rapport sur la résolution du CC du PCUS, Sur les revues Zvezda et Leningrad , prononcé par le dirigeant de lAgitprop moldave le 6 septembre 1946 [16] lors dune séance du Politburo avec les écrivains moldaves. Après avoir souligner limportance de cette résolution, le responsable de lAgitprop moldave reprend, point par point, la logique du discours jdanovien. Le rapport est construit selon une structure premier temps, les erreurs commises par la revue Octobre et lUEM. Ensuite, il fait linventaire des causes qui ont mené à ces erreurs. Enfin, toutes les Unions de création [17] se voient sommées dadopter une série de voies de redressement de ces erreurs. La conclusion proclame le rétablissement de lidéologie bolchevique dans la création des écrivains, compositeurs et peintres moldaves.
Les défauts les plus importants de lactivité des écrivains moldaves découlent des traces laissées dans leur conscience par lidéologie bourgeoise , tout comme dans le cas des écrivains de Leningrad et de Moscou. Il sagit notamment de décadentisme , pessimisme , individualisme , non-engagement dans la réalité du peuple soviétique , esthétisme , art pour lart , etc. Le document établit ensuite une liste représentative décrivains manifestant des tendances impropres à la littérature soviétique moldave . Fait significatif, tous les écrivains mentionnés dans cette liste sont dorigine bessarabienne.
A lorigine des erreurs commises par ces écrivains, il y aurait une série de carences dans leur activité, à savoir : la mollesse de la lutte contre lidéologie bourgeoise dans le cadre de lUEM, le travail littéraire insuffisant de lUEM, la pression exercée par certains écrivains (allusion aux Bessarabiens) sur les écrivains-communistes (cest-à-dire les Transnistriens), la mauvaise application de la dernière résolution du CC du PCM du 7/XII-1944 sur lamélioration de lactivité de lUEM , le travail au sein de lUEM [18] établi non pas sur des principes bolcheviques mais à travers des rapports personnels : hypocrisie, flagornerie, égoïsme, etc., le manque dune véritable éducation marxiste-léniniste, labsence dans la revue Octobre et la presse communiste dune critique sérieuse, qualitative et, enfin, le travail insuffisant de la direction de lorganisation communiste de lUEM.
En revanche, les voies de redressement de ces erreurs ne sont pas clairement désignées dans ce premier document proclamant la réforme jdanovienne en Moldavie soviétique. Les propos esquissés sous cette rubrique renvoient vaguement à une meilleure planification du travail des Unions de création, une collaboration plus étroite entre lUEM et lAgitprop, etc. Cette question sera analysée et débattue dans dinnombrables séances communes de lUnion et de lAgitprop et à travers de longs échanges épistolaires entre écrivains et hauts fonctionnaires du Comité Central du PCUS, que ce document administratif ne fait quannoncer.
Les sources écrites, concernant lactivité de lUEM et la rédaction de la revue Octobre en 1946 [19], comprenant lettres, rapports, comptes rendus adressés aux responsables de lAgitprop ou du Comité Central du PCM, témoignent dun processus intense de restructuration de linstitution et de mise au pas des écrivains. Ces documents sont rédigés par les écrivains à la demande des responsables de lAgitprop ou du Comité Central du Parti et contiennent soit des critiques concernant lactivité des autres membres de lUnion soit des autocritiques ou même des apologies face aux dénonciations, implicites ou manifestes, dont leurs auteurs font lobjet. Parfois, la consigne thématique indiquée par le titre de ces rapports renvoie à une réalité assez générique, encore quils semblent se référer à un objet bien précis, comme par exemple Sur la littérature publiée dans tel journal ou Sur quelques aspects de luvre de tel écrivain . La généralité du sujet donne ici la possibilité au rapporteur dexprimer ses opinions et attitudes personnelles. Comme le caractère de ces correspondances est censé être confidentiel ce sont des textes adressés exclusivement à des agents du pouvoir leurs auteurs sattachent le plus souvent à mettre en valeur leurs propres mérites, réalisations ou projets à venir, en rabaissant en même temps lautorité des autres membres de lUnion, surtout des plus influents. Ainsi, les rédacteurs des rapports saisissent-ils loccasion qui leur est offerte du contact direct avec les dirigeants pour tenter dinfléchir la décision de ces derniers en faveur de leur ascension dans la hiérarchie de linstitution. Le courrier échangé entre membres de lUEM et représentants du pouvoir savère pourtant une activité bien risquée non seulement pour les écrivains contre lesquels les lettres peuvent porter déventuels témoignages compromettants mais aussi souvent pour certains émetteurs imprudents, qui à force de dénoncer les erreurs des autres collègues, laissent échapper des informations susceptibles de provoquer le soupçon à légard de leur propre personne. Cet exercice assidu de critique et dautocritique a pour but de produire chez les écrivains moldaves une prise de conscience individuelle des erreurs quils peuvent commettre dans la pratique littéraire. Mais dans la mesure où les rapporteurs sont aussi invités à parler de lactivité des autres écrivains et de linstitution en général, ils prennent conscience de la position de leur statut dans le cadre de la hiérarchie institutionnelle. Enfin, en sadressant à des hauts dirigeants de la république moldave pour parler de la littérature, de lUnion des Ecrivains et de leurs propres uvres, les écrivains apprennent à intégrer linstance du pouvoir dans leur activité littéraire.
La rédaction des rapports par les écrivains à lattention des hauts fonctionnaires dEtat, pratiquée le plus assidûment à lépoque jdanovienne, poursuit plusieurs objectifs complémentaires : instituer un contrôle permanent et direct de lInstitution littéraire par lorganisme de pouvoir central, stabiliser la hiérarchie de lUnion des Ecrivains moldaves et, enfin, consolider les normes esthétiques et idéologiques officielles du réalisme socialiste, censées être détériorées par loccupation et la guerre.
Chacune des tares dont le discours de Jdanov accuse lart et les lettres soviétiques de laprès-guerre (création axée sur la recherche esthétique, donc formelle , influences occidentales ou cosmopolitisme et caractère intime et pessimiste de luvre, cest-à-dire décadentisme ) acquiert des significations ajustées au contexte moldave. En Moldavie soviétique, par exemple, le cosmopolitisme désigne les modèles littéraires occidentaux mais aussi la culture roumaine. Lemploi dun langage de salon , cest-à-dire du roumain littéraire, serait ainsi imputable au même type derreur esthético-politique. Paradoxalement, en apparence, les mêmes fautes pourraient être condamnées comme relevant du nationalisme bourgeois-roumain ou du nationalisme tout court. Dans ce cas, cosmopolitisme et nationalisme deviennent analogues, car les deux mettent en péril lintégrité idéologique et le patriotisme soviétiques. Le réquisitoire dressé sur le modèle jdanovien prend ainsi en compte les paramètres socio-culturels locaux, mais aussi les enjeux géopolitiques dont la Bessarabie a fait lobjet avant son annexion à lURSS.
Une série de mesures de redressement des fautes de lUEM, de la revue Octobre, ainsi que de ses membres titulaires, est appliquée en 1946 (du début septembre à la fin de lannée). Un rapport [20], écrit le 14 novembre 1946 par le secrétaire général de lUEM, fait un bilan des principales activités entreprises par celle-ci et par Octobre dans le trimestre qui suit la résolution moscovite (daoût 1946), afin daméliorer leur fonctionnement. Ce nouveau rapport expose les mesures administratives prises pour restructurer lUEM et la rédaction dOctobre : établir une activité plus centralisée et donc mieux contrôlée, instaurer des rapports de collaboration entre les écrivains au sein de lUEM, encourager des contacts réguliers avec le public populaire, auquel les écrivains moldaves sont voués à sadresser en première instance, organiser pour les écrivains des cours théoriques obligatoires à lUniversité marxiste-léniniste.
En fait, toutes ces pratiques préventives reprennent point par point lagenda des activités les plus courantes de lUnion des Écrivains et de la revue Octobre, établies encore à lépoque de la RASSM et continuées après la reconstitution de lUEM en 1940. La spécificité du jdanovisme réside dans la mise en place dun contrôle permanent sur les institutions de culture de la part du CC du PCM par lintermédiaire de lAgitprop. Le fait que le pouvoir ait renoncé à lapplication de la violence physique contre les écrivains, témoigne dun changement de stratégie mais aussi dobjectifs quant aux travailleurs de la littérature et de lart . À létape de la sélection des années 1930 succède ainsi la phase de lencadrement des écrivains et des artistes, dans laprès-guerre. En même temps, cette procédure de mise au pas des institutions culturelles naurait pu être réalisée avec autant defficacité sans lexpérience punitive de la fin des années 1930. La violence bureaucratique exercée sur les écrivains à lépoque jdanovinenne joue sur la mémoire de la persécution physique des gens de culture lors des purges de 1937-1939.
La campagne de redressement de lUEM, effectuée tout au long de lautomne 1946 et qui reproduit un scénario historiquement concerté, sert à son tour dexemple pour dautres exercices de prise de contrôle sur les institutions culturelles, organisés désormais avec une régularité périodique. Les opérations ultérieures, dont lacharnement rappelle chaque fois le jdanovisme mais qui ne parviennent jamais à légaler, reprennent également ses accusations en les organisant conformément aux objectifs politiques du moment.
Le réalisme socialiste comme système de violence symbolique
La politique volontariste exercée dans le cadre de lUnion des Ecrivains moldaves peu après la fin de la seconde guerre mondiale sinscrit dans un long processus de centralisation et de bureaucratisation du champ culturel soviétique qui commence au début des années 1930 et se consolide pendant lépoque stalinienne de laprès-guerre [21]. Le jdanovisme, tout comme les autres campagnes coercitives qui reprennent ce modèle, comporte un double rôle régulateur au sein de lUEM, agissant sur la structure institutionnelle et sur le discours littéraire. Sa réalisation commence avec lavalanche de rapports préparés par les fonctionnaires administratifs et les écrivains sur létat de la littérature et les mesures de son redressement et sachèvent avec les célèbres postanovleniïa (résolutions) du Comité Central du Parti Communiste qui mettent un terme à la campagne et lui confèrent des cadres normatifs précis.
Linvention de la méthode du réalisme socialiste au début des années 1930 et son retour en force dans laprès-guerre jouent un rôle central dans le processus dinstitutionnalisation et dunification idéologique et esthétique du champ culturel soviétique à lépoque stalinienne. A cette époque, lhégémonie du réalisme socialiste dans le champ de production culturelle, soviétique et moldave, entraîne plusieurs changements de sa hiérarchie institutionnelle et symbolique : la subordination des arts à la littérature et ainsi la littérarisation formelle de ceux-ci [22], lalignement des genres littéraires sur les règles narratives de la prose et une réduction de la prose littéraire à son message idéologique explicite [23]. Ce sont autant deffets de lhétéronomie de lespace culturel par rapport au champ du pouvoir et, par conséquent, de la subordination des valeurs symboliques spécifiques aux valeurs temporelles, à savoir, dans ce cas, aux nécessités politiques.
La naissance du réalisme socialiste au début des années 1930 est complémentaire à la normalisation définitive de la politique de la langue et de la culture russes à cette époque [24] . Le jdanovisme a aussi pour but de placer la langue de Lénine au centre des autres langues et cultures nationales de lURSS [25], en même temps que dachever lhomogénéisation de ces dernières au sein dun système commun dappartenance : la patrie soviétique. En Moldavie soviétique, cette entreprise suppose la création dune langue et dune culture spécifiques par rapport à celles de la Bessarabie avant son annexion par lURSS. Ainsi, lUEM et sa revue Octobre avaient pour fonction de conférer une légitimité littéraire aux nouvelles normes linguistiques qui se démarquaient volontairement des règles de la langue roumaine.
A partir de lépoque jdanovienne, linstitution littéraire moldave est vouée à jeter à son tour les bases dun système rationalisé de violence symbolique [26] ayant comme objectif général la création de lidentité soviétique moldave [27]. Cette dernière devait être une construction incluant de multiples aspects : moral, affectif, idéologique et culturel. Lidentité moldave devait sarticuler, à un échelon supérieur, au sentiment du patriotisme soviétique à travers un rapport privilégié, voire dappartenance, avec les peuples slaves et, plus particulièrement, à la culture russe. Construire lidentité moldave supposait également un travail continu dexclusion afin de parvenir à lidentification des valeurs moldaves à létat pur. En ce qui concerne la littérature moldave, les éléments impurs relevaient de lhéritage néfaste du régime roumain et bourgeois de lentre-deux guerres. Par exemple, on fit alors lamalgame entre, dun côté, les tares dont les revues Zvezda et Leningrad sétaient rendues coupables (décadentisme, art pour lart, formalisme et cosmopolitisme) et, dautre part, les erreurs commises par les écrivains moldaves ( langue de salon , ethnocentrisme et nationalisme). Ces traits négatifs permettent de reconstruire a contrario les principaux attributs de la littérature réaliste socialiste dans la version moldave : lesprit populaire et de parti en littérature, la valorisation du patrimoine culturel authentique [28], lengagement enthousiaste dans la construction socialiste et lesprit douverture et dattachement fraternel (comme à légard dun frère aîné) envers les peuples russe et ukrainien. Ce sont aussi les éléments qui composent le noyau dur de lidentité soviétique moldave.
Lexamen des archives sur les affaires littéraires sous le stalinisme, comme la plupart des ouvrages sur ce sujet, font apparaître le réalisme socialiste comme un système culturel totalisant, dirigé par en-haut et qui laisse extrêmement peu de marge de liberté et de créativité littéraires [29]. Ce constat, incontestable tant quon se borne à une analyse globale du discours du pouvoir soviétique en matière littéraire, demande cependant à être nuancé. Une analyse par en-bas dune institution littéraire en état dhétéronomie prononcée conduit ainsi à déceler dans son activité dautres logiques qui se greffent sur celle du pouvoir. Même dans le contexte dune institution à prétention totalisante [30], comme lest lUnion des Ecrivains moldaves sous le jdanovisme, les agents élaborent des stratégies dans le but de convertir leurs compétences personnelles en un surcroît de capital spécifique ou politique en mettant à ce profit le contexte socio-politique (tout à fait défavorable, par ailleurs, à une production esthétique quelconque). Laccumulation de capital symbolique et temporel ouvre alors laccès à la promotion dans la hiérarchie institutionnelle et à la reconnaissance de la part du pouvoir, du public et des autres écrivains.
Dans le cas de lUEM de lépoque, les deux groupes décrivains les Transnistriens et les Bessarabiens qui se retrouvent côte à côte après 1940, tentent chacun de faire valoir leurs ressources et leurs compétences au détriment de celles du groupe concurrent. Bien que la situation socio-politique favorise de loin le groupe originaire de la RASSM (les Transnistriens), les Bessarabiens sont doublement motivés par le discrédit initial quils doivent surmonter : ils redoublent defforts pour conquérir la bienveillance du pouvoir. Là où les Transnistriens font figure de tuteurs, grâce à leur ancienneté en matière de réalisme socialiste, les écrivains bessarabiens acceptent leur statut provisoire de disciples mais, en bons élèves, nhésitent pas à montrer leur supériorité littéraire, acquise dans des conditions de libre formation et de recherches esthétiques.
Dans ce jeu dangereux et à léquilibre fragile, entre facteur de promotion et stigmate, les écrivains moldaves se frayent un chemin dans une institution où les conventions littéraires se confrontent aux exigences politiques, pour produire de la littérature malgré les (ou en tenant compte des) desiderata idéologiques du pouvoir politique.
Les enjeux de la campagne jdanovienne
Pour faire lanalyse socio-historique de lUnion des Ecrivains moldaves à lépoque jdanovienne, nous avons essayé de confronter deux perspectives, qui correspondent à deux pôles opposés de lespace social considéré : celle du pouvoir politique et celle des écrivains. Dans la mesure où la production spécifique de linstitution littéraire sadresse à un public de lecteurs, nous avons considéré ce dernier comme une troisième dimension de linstitution littéraire. Cependant, la réception de la littérature réaliste socialiste, dont lUEM se réclame, na pas été prise en compte empiriquement, car il reste assez peu de traces de la réaction concrète du public à légard de la création littéraire de lépoque. Nous avons tout de même repéré cette tierce perspective au moins dans limplicite, dans le cadre de lhorizon dattente [31] à travers lequel lauteur anticipe les exigences passives de son lectorat. Linstitution littéraire aurait la fonction de contrôler lemprise de ces trois instances, afin dassurer une création harmonieuse de la littérature.
En réalité, et surtout dans la réalité totalisante de lépoque stalinienne, lun des trois pôles composant léconomie de lUEM le pouvoir politique tâche dimposer le monopole sur les deux autres : les écrivains et le public. Lobjectif principal de la campagne jdanovienne est dinstaurer, par lintermédiaire du contrôle exercé sur lactivité de linstitution des écrivains moldaves, un système de violence symbolique [32] visant à reproduire au sein de la population civile moldave un système de normes et de représentations légitimes, favorable au pouvoir soviétique. Le jdanovisme poursuit notamment la construction et la diffusion de lidentité ethnique et nationale moldave, englobée par le sentiment du patriotisme soviétique, et opposée aux composantes de lidentité roumaine.
Deux groupes décrivains partagent lUEM après la guerre, provenant despaces géographiques et socio-politiques opposés : les Transnistriens et les Bessarabiens. Une étude des parcours sociaux des deux groupes révèle une série détapes de sélection de leur recrutement social qui sétend de 1937, le début des grandes purges, à la fin de la seconde guerre mondiale. Les étapes successives délimination des écrivains jugés contingents par rapport aux objectifs de lUEM restaurée en 1940, réduit en revanche les effectifs des deux groupes aux représentants détenant des dispositions viables pour faire face aux exigences de linstitution. Une concurrence acharnée se déclenche entre Transnistriens et Bessarabiens au lendemain de la guerre, en base de la spécificité de leurs capitaux sociaux : les écrivains dorigine transnistrienne disposent dun surcroît de capital politique par rapport aux écrivains bessarabiens, ces derniers étant munis spécialement de ressources littéraires. La campagne jdanovienne favorise davantage le groupe transnistrien, en lui permettant de valoriser ses ressources politiques (acquises pendant la période de la construction du socialisme et de la culture socialiste en RASSM), pour marginaliser le groupe concurrent et accéder aux postes clef de lUEM.
Lexamen des documents officiels des archives de lancien Comité Central du PC de Moldavie reconstitue le discours du pouvoir soviétique de lépoque jdanovienne sur la littérature et linstitution des écrivains moldaves. Ce discours donne des consignes précises, dordre idéologique et formel, dont les écrivains sont assignés à tenir compte dans la création de leurs uvres. Les documents examinés témoignent aussi dun travail soutenu de restructuration de linstitution, par une répartition des statuts en faveur des écrivains les plus loyaux à la ligne du Parti et en même temps pour créer des conditions propices à une concurrence positive entre groupes et agents opposés. Les archives officielles contiennent également un lot de rapports rédigés par les écrivains mêmes, à la demande des fonctionnaires de lAgitprop, qui rendent compte des stratégies individuelles et de groupe des écrivains afin de faire valoir leurs capitaux auprès des dirigeants et dinfluencer la décision de ceux-ci dans le sens de leur promotion dans la hiérarchie de linstitution.
Les tensions qui sexercent à lépoque jdanovienne entre le pouvoir politique et les écrivains et, à un autre niveau, entre les écrivains eux-mêmes, a comme enjeu principal le monopole sur la violence symbolique légitime qui suppose, précisément dans le contexte de la Moldavie soviétique, la définition des contenus de lidentité moldave, à travers la normalisation formelle et idéologique du réalisme socialiste.
(à paraître dans Sociétés et Représentations, no 14, mars 2003)