L’Union des Ecrivains moldaves à l’époque jdanovienne : de la répression à la violence symbolique

Petru Negura (doctorant EHESS, Paris) Cette fine analyse de la répression jdanovienne, valet de Staline, ne concerne pas seulement la petite Moldavie mais l'URSS et de nombreux par le biais du Kominform.

Notes

1) Nicolas Werth, cité par Jean-François Soulet, “L’Empire stalinien. L’URSS et les pays de l’Est depuis 1945”, Paris, Librairie Générale Française, 2000, p. 72.
2) Selon le nom du haut dirigeant soviétique, promoteur de la politique culturelle en URSS à cette époque, Andrei Jdanov. Malgré la mort de celui-ci en 1948, on entend par “ jdanovisme ” le volontarisme étatique exercé dans le domaine de la culture pendant la période comprise entre le début de la campagne des revues leningradoises Zvezda (l’Étoile) et Leningrad (1946) (voir infra) et la mort de Staline (1953). C’est aussi la période que nous prenons comme cadre temporel de notre analyse.
3) Nous adaptons ici à notre contexte l’hypothèse avancée par Gisèle Sapiro dans son livre sur les écrivains français sous l’Occupation : “La Guerre des écrivains 1940-1953”, Paris, Fayard, 1999, pp. 14-15.
4) Pierre Bourdieu, “ Le champ littéraire ”, ARSS, n° 89 – septembre, 1991, pp. 12-13.
5) Selon Pierre Bourdieu, “ (…) les champs de production culturelle (…) sont, à chaque moment, le lieu d’une lutte entre les deux principes de hiérarchisation, le principe hétéronome, favorable à ceux qui dominent le champ économiquement et politiquement (par exemple “ l’art bourgeois ”), et le principe autonome (par exemple “ l’art pour l’art) qui porte ses défenseurs les plus ardents à faire de l’échec temporel un signe d’élection (…) ”, “ Le champ littéraire ”, ARSS, n° 89 – septembre, 1991, p. 6.
6) Ibidem.
7) Nous désignerons dans cet article les écrivains provenant de la RASSM par Transnistriens. Après 1940, ceux-ci sont désignés en fait, d’après les documents d’archives, comme “ levobere_cy ” (en russe), c’est-à-dire les habitants de la rive gauche, pour se distinguer des “ pravobere_cy ”, les habitants de la rive droite (les Bessarabiens).
8) Voir plus loin, dans le paragraphe sur “Le jdanovisme ou la bureaucratisation de la littérature”, la note expliquant en grandes lignes l’affaire des revues Zvezda et Leningrad.
9) Voir à ce propos Elena U. Zubkova, Ob__estvo i reformy 1945-1964 (Société et réformes [en URSS] 1945-1964), Moscou, Éd. “ Rossija Molodaja ”, 1993, p. 84 ; Voir également Régine Robin, Le Réalisme socialiste, op.cit., p. 290.
10) Expression attribuée à Staline, reprise de manière récurrente dans les discours officiels de l’après-guerre sur la littérature.
11) “La tâche de la littérature est d’aider l’Etat” est un autre lieu commun du langage officiel sur la littérature, attribué à Jdanov lors du Premier Congrès des écrivains soviétiques en 1934 ; voir entre autres Émile Llorca, De la Russie à l’URSS 1900-1953, Histoire thématique en sept questions, Paris, Ellipses, 1998, p. 312.
12) Lors d’une réunion au Kremlin le 13 mai 1947 de quelques écrivains soviétiques avec les hauts dirigeants du Parti, Staline a esquissé la signification et l’envergure de la campagne contre le cosmopolitisme : “ Il y a un thème qui est très important qui devrait intéresser les écrivains. C’est le thème de notre patriotisme soviétique. Si vous prenez notre intelligentsia moyenne, l’intelligentsia scientifique, les professeurs, les médecins – (…) – ils n’ont pas été suffisamment éduqués au sentiment du patriotisme soviétique. Ils se prosternent de manière mal justifiée devant la culture étrangère. (…) ”, d’après la Postface de Leonid I. Lazarev, in Denis L. Babi_enko, Les écrivains et la censure, op.cit., p. 155.
13) Pour les archives concernant les affaires culturelles en URSS (Moscou et Leningrad) à l’époque stalinienne, nous faisons référence au recueil de documents d’archives édité par Denis L. Babi_enko, Literaturnyj front. Istorija politi_eskoj cenzury 1932-1946 (Le front littéraire, Histoire de la censure politique), Moscou, Éd.“ Enciklopedija rossijskih dereven’ ”, 1994.
14) Pour l’activité de l’UEM et de la rédaction de la revue Octobre pendant la période 1944-1953, nous avons consulté les sources conservées dans les Archives des Organisations Sociales et Politiques de la République de Moldavie (AOSPRM) : le fonds 51, l’inventaire 3, le dossier n° 248 (1944-1945), l’inv. 4, les dossiers n° 284, 303a, 312 (1946) ; inv. 7, dos. 287 (1947-1948), inv. 9, dos. 315 (1949-1950), inv. 12, dos. 331 (1951-1953). Nous avons dépouillé également un corpus des numéros de la revue Octobre (1945-1953).
15) Denis L. Babi_enko, Les écrivains et la censure, op.cit., p. 124.
16) AOSPRM, f. 51, inv. 4, dos. 312, pp. 160-161.
17) Appellation générique des Unions des Écrivains, des Artistes plastiques et des Compositeurs.
18) Cet acte stipule en fait la réorganisation de l’UEM.
19) Ces documents sont conservés dans les anciennes Archives du Comité Central du PCM, actuellement les Archives des Organisations Socio-Politiques de la République de Moldavie (AOSPRM).
20) “ Information concernant le travail effectué par l’UEM de mise en application de la directive du CC du PCUS sur les revues Zvezda et Leningrad ”, AOSPRM, F. 51, Inv. 4, Dos. 312.
21) Voir principalement pour l’organisation du champ culturel soviétique sous le jdanovisme Antoine Baudin, Leonid Heller, “ Le Réalisme socialiste comme organisation du champ culturel ”, Cahiers du monde russe et soviétique, XXXIV (3), juillet-septembre, 1993, pp. 307-344 et Denis L. Babi_enko, Pisateli i cenzory (Les écrivains et la censure), Moscou, Éd. “ Rossija Molodaja ”, pp. 111-149.
22) Cf. Antoine Baudin, Leonid Heller, ibid., p. 334.
23) Cf. Michel Aucouturier, Le Réalisme socialiste, Paris, P.U.F., coll. “ Que sais-je ? ”, 1998, p. 86.
24) Voir sur cet aspect Régine Robin, Le Réalisme socialiste. Une esthétique impossible, Paris, Payot, 1986, pp. 193-210.
25) Cf. Patrick Sériot, “ Linguistique nationale ou linguistique nationaliste ”, in La question russe. Essais sur le Nous nous référons ici au concept forgé par Pierre Bourdieu dans La Reproduction, Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Minuit, 1970.
26) Toutes les expressions officielles qui comprenaient les termes “ moldave ” et “ soviétique ” étaient agencées de manière à signifier laquelle de ces deux entités symboliques détenait la primauté, comme dans le cas de la formule “ République Soviétique Socialiste Moldave ” ou bien “ Union des Écrivains Soviétiques Moldaves ”.
27) La question du patrimoine culturel moldave est loin encore d’être définie après la création de la République Soviétique Socialiste Moldave (RSSM) en 1940. Selon l’usage qu’on en a fait en RASSM dans les années 1930, le patrimoine culturel de la nouvelle Moldavie soviétique comprenait le folklore local révisé selon la “ méthode matérialiste-dialectique ” ainsi que certains écrivains dits “ classiques ” d’origine moldave.
28) Voir à ce propos Igor Golomstock, L’Art totalitaire, Paris, Carré, 1991 et Boris Groys, Staline, œuvre d’art totale, Nîmes, Éd. Jacqueline Chambon, 1990.
29) Le concept d’“ institution totale ” développé par Erwing Goffman dans Asiles, pour désigner une institution qui applique à ses “ reclus ” un traitement d’ “ aliénation au second degré ” (Robert Castel, dans la Préface) tout en poursuivant une logique institutionnelle unique, est souvent utilisé pour penser le Parti communiste. Mais l’approche goffmanienne nous paraît également intéressante dans la mesure où elle s’attache à identifier les stratégies d’adaptation primaire ou secondaire des sujets pour garder leur personnalité propre, malgré la contrainte de l’institution. Cf. Erwing Goffman, Asiles, Etudes sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Paris, Minuit, 1968.
30) Cf. Wolfgang Iser, L’Acte de lecture. Théorie de l’effet esthétique, Pierre Mardaga Éditeur, Liège, 1988.
31) Cf. Pierre Bourdieu, La Reproduction, Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Minuit, 1970.

Texte
Retour