Article publié dans « Journal de Chisinau » le 2 mars 2007, traduit par Leonid Vilcu et corrigé par Michèle Chartier. www.moldavie.fr
La famine de 1946-1947 : Témoignages de lécrivain Mihail Gheorghe Cibotaru
La famine des années 1946-1947 a été une famine organisée: en effet, il y avait eu auparavant des sécheresses terribles de deux à trois années, mais personne nen était mort. Les gens avaient des réserves des produits alimentaires. Puis, il sest produit deux années de grande sécheresse, mais limpôt était prélevé de la même façon que sil y avait eu une très bonne récolte. En plus, on payait plusieurs fois le même impôt. On collectait aussi dans notre village (village de Varvareuca, district de Floresti, lancien district de Soroca) un fonds dit "fond oborony" (le fonds pour la défense). Les villageois, comme ils ne comprenaient pas le russe, lappelaient "fondul boroanei" ( le fonds de la herse).

Une fois, à notre retour des champs, quand on est entré dans la cour, on a trouvé tout notre maïs chargé sur plusieurs charrettes : il devait être emporté pour le "fonds de la herse". Mon père a fait alors beaucoup de bruit et il nous lont laissé. A ce moment, mon père a compris quil fallait faire quelque chose et il nous a demandé dégrener tout le maïs que nous possédions. Il la mis dans des tonneaux en les cachant dans un entrepôt et les a couverts de briques de fumier. Grâce à ce maïs-là, nous avons pu survivre pendant la famine - les parents et nous, les quatre enfants.
A cause de la famine le gens devenaient fous
Je me rappelle deux cas de ce temps de famine. Une fois, je marchais sur un chemin et je suis tombé en face du père Simionica Bumbac, un vieux du village. Il navait pas denfants et vivait avec sa vieille. Il portait une écuelle pleine de noyaux dabricot. Il men a proposé quelques-uns, mais jai refusé, parce que je savais que ce nétait pas bon.
Plus tard, jai appris que père Simionica était mort cette nuit-là. Il a été enterré une semaine plus tard, après quun voisin se fut aperçu que le vieux père ne sortait plus : il est allé lui rendre visite et il a appris de la vieille que le père était mort. Mais la vieille se taisait parce quelle ne voulait pas quil fût enterré : elle avait peur de la solitude. Le vieux père était mort sur le "lejanca" (un lit moulé en terre et chauffé par le poêle), mais la vieille dormait toujours à côté de lui. En général, les gens devenaient fous à cause de la famine. Il y a eu des cas de cannibalisme. Je sais quon parlait dune famille venue dailleurs et on racontait que les parents avaient tué lun des enfants et lavaient mangé ; les autres avaient fui la famille de peur dêtre mangés, eux-aussi.
Ils mangeaient des grains de maïs et mouraient
Je me rappelle avec beaucoup de douleur un des mes camarades décole, Gheorge Bordon. Cétait aux Pâques et je partais vers les champs pour mener paître la vache. Jai passé à côté de lui, il était si gonflé quon voyait à peine ses yeux. Il sest approché et ma dit :"Oh ! Micha, je crois que tu as dans ton sac du "pasca" (pain de Pâques, au fromage). Donne-moi sil te plait un morceau et je te donne en échange une betterave pour ta vache". Il na même pas attendu que je lui réponde et il ma amené une betterave. Jai refusé de la prendre, mais je lui ai donné un morceau de pain. Je revois toujours comment il dévorait ce morceau. Probablement, ne la-t-il même pas mâché, le pauvre ! Une semaine après, jai appris quil était mort. Et cétait des familles de propriétaires. Nombreux sont morts parce quils ne mangeaient rien ou quils mangeaient tout ce quils trouvaient. Je sais quon nous donnait un demi-kilo de grains de maïs par mois et par personne. Certains étaient tellement affamés quils mangeaient tous les grains avant darriver chez eux, et ils mouraient.
Le chou damour (une plante donc les feuilles sont comestibles) la sauvée de la mort
Mon frère cadet, Pavalas, est né en 1945. Et je me rappelle quavant larrivée de la famine, il y eut une maladie des poules, lors de laquelle presque toutes les poules dans le village sont mortes. Et Pavalas a mangé pour la première fois un oeuf quand il avait deux ans. Cest ma tante qui le lui a donné à "Duminica Mare" ( 40 jours après Pâques). Cela lui a tellement plu quil suivait ma mère et demandait quelle lui fasse un oeuf.
Pour se procurer de la nourriture, les gens vendaient tout ce quils possédaient de précieux. Ma tante a vendu un tapis pour un seau de pommes de terre gelées. Et ma femme a été sauvée grâce au chou damour. Quand il commençait à pousser, les gens ne mangeaient plus que cela et devenaient verts comme le « chou damour ». Depuis, la pauvre souffre de foie.
Il ny avait même pas de planches pour les cercueils
Cela fut un désastre comme on nen avait jamais vu. On navait même pas de planches pour fabriquer des cercueils. On fabriquait des cercueils à partir des planches de portails, pour pouvoir enterrer les morts. A la fin, ils en sont arrivés à enterrer leurs morts sans cercueil. Les gens étaient si maigres quils narrivaient même pas à porter les cercueils sur leurs épaules. Il y avait une charrette qui, dun bout à lautre, ramassait les morts. Les gens décédaient partout. Jétais en quatrième année de lécole et, alors, jai perdu beaucoup de mes camarades.
Il y a eu des morts aussi parmi les gens qui géraient bien leur propriété et qui en ont été dépouillés. Nous, nous avons eu la chance dhabiter près de la gare de Floresti où, jour et nuit, le pain était chargé pour être emporté en Russie. Les enfants partaient là, se mêlaient aux ouvriers et semparaient de poignées de grains de blé.
Je crois pas quil y ait eu dans lhistoire une destruction dun peuple plus cruelle que na été cette famine - une famine spécialement organisée, de même façon quen Ukraine, pour détruire la population. Grâce à Dieu, certains ont survécu. Je suis pas sûr quune pareille famine ne puisse être de nouveau organisée, parce que chez nous, les gens ne sont pas unis. Ils ne se rappellent plus le mal qui leur a été fait.