Les révoltés du Rideau de fer
L'Express du 21/10/1999, Livres, Critique,par Michel Crépu
Pasternak, Boukovski, Soljenitsyne, Martchenko... Ils sont quelques-uns à avoir payé cher leur opposition à l'ordre soviétique. Cécile Vaissié raconte leur histoire.
On compte deux landaus dans l'histoire de la Russie au XXe siècle. Le premier dévale l'escalier de Potemkine chez Eisenstein; le second traverse la place Rouge le 25 août 1968, au lendemain de l'intervention soviétique à Prague. Il est poussé par Natalia Gorbanevskaïa, son plus jeune fils est à l'intérieur, où se trouve également un petit drapeau tchèque. Ils seront sept à manifester publiquement leur désaccord durant trois minutes de rébellion pure autour d'une pancarte: «Pour votre liberté et pour la nôtre». Après quoi suivront arrestations et jugements divers - Natalia Gorbanevskaïa sera, un an plus tard, internée de force dans un hôpital psychiatrique. Nous n'avons pas de photographies de ce minuscule moment historique, qui n'était pas le premier depuis la fin du stalinisme. En matière d'Union soviétique, ce sont les voix qui parlent et qui transmettent: voix et papier, samizdat. Le sable du désert s'infiltre partout. On connaît la suite - du moins on croit la connaître - cette longue histoire de la dissidence que Mme Cécile Vaissié se trouve aujourd'hui être la première à récapituler de la sorte. Histoire secrète, fragile, qui ne dépasse, à aucun moment, la stricte dimension humaine, composée, dirait-on, d'une suite de décisions, peurs surmontées, sorties du bois, refus nets, exprimés tout à coup à la face d'un pouvoir reposant sur l'inverse: la peur, la soumission, le silence.
Cécile Vaissié en remonte le fil jusqu'aux toutes premières années qui suivent le fameux rapport Khrouchtchev du 20e Congrès. On est en 1956, Pasternak est encore vivant, Prix Nobel de littérature en 1958, puis soudain expulsé de l'Union des écrivains. Il est normal, il est même fortement conseillé de se demander si Pasternak «est un porc». L'auteur de Jivago meurt en mai 1960. Une photo montre Siniavski et Daniel portant son cercueil à travers la foule, «leur futur banc d'accusés», diront certains. Quelque chose commence là. Tandis qu'à Greenwich Village on écoute Ginsberg et Kerouac, le jeune Vladimir Boukovski anime les soirées poétiques de la place Maïakovski. Il y a un groupe littéraire - le Smog: «la plus jeune société de génies» ou encore «audace, pensée, manière, profondeur». Des revues apparaissent: Sintaxis, Boumerang, Phoenix. Etrange période où le possible et la grosse tête du kagébiste s'observent en chiens de faïence. Lorsque Soljenitsyne publie Une journée d'Ivan Denissovitch, l'ouvrage bénéficie d'une approbation officielle, il est bon pour le communisme de passer l'épreuve du miroir. Un instant seulement. Brejnev et Kossyguine déquillent Khrouchtchev en octobre 1964. Fin de la récréation.
En réalité, il n'y a pas eu de récréation. Il y a eu un moment d'hésitation du monstre. Staline mort, certaines choses étaient rendues visibles tout à coup. La peur moins puissante entrebâillait la porte; assez pour que l'on s'aperçoive qu'il y avait une porte et que celle-ci pouvait être poussée encore. Ce dont les dissidents de la première génération prennent conscience: il est possible de ne pas avoir peur; on peut s'avancer et, plus on s'avance, plus le durcissement d'en face se trahit pour ce qu'il est: en réalité, du mensonge bétonné, de la peur solidifiée. Voilà ce que les dissidents vont démontrer en trente années de lutte jamais découragée: mentir, avoir peur, comme dira Soljenitsyne, ce n'est pas une vie. Or si pour vivre, il ne faut pas vivre, à quoi bon vivre?
Ils seront quelques-uns à poser la question du haut d'un banc de tribunal clandestin, à l'abri des micros. Parmi d'autres, Amalrik, Siniavski, Daniel, Guinzbourg, Sakharov, Boukovski, Kouznetsov, l'extraordinaire Anatoli Martchenko, qui ne compte plus ses années de camp et dont on lira bientôt en Europe occidentale Mon témoignage, certainement l'un des textes les plus forts et bouleversants qui soient de cette période. Martchenko meurt en 1986 dans la prison de Tchistopol où il avait commencé une grève de la faim. On le surnommait «le Sourd»; sa femme, Larissa Bogoraz - ex de Iouri Daniel - n'a jamais baissé les bras. Elle réside à Moscou, tenant des séminaires pour former la société russe à la notion des droits de l'homme. Qui le sait dans la Russie mafieuse d'aujourd'hui?
Cela dit, on se tromperait lourdement si l'on croyait qu'il s'agit, au long de cette histoire, de bravades successives par des illuminés échappés de Dostoïevski. Cécile Vaissié insiste au contraire sur le caractère extrêmement raisonné et minutieux de la dissidence, répartie en une multitude de groupes qui n'ont jamais eu le souci véritable de s'unifier. Scientifiques, philosophes, littéraires, ouvriers circulent, se croisent. L'important, le dénominateur, c'est de ne rien laisser passer. Lorsque Natalia Gorbanevskaïa prépare, en avril 1968, La Chronique des événements en cours, il s'agit de dresser un répertoire exact, au détail près, de ce qui ne va pas en URSS. De même, lorsque la question psychiatrique sera à l'ordre du jour, on placera systématiquement les médecins devant des responsabilités précises. Jamais de propos en l'air; toujours prendre la prétendue rationalité du Parti à son propre jeu.
Sans lyrisme inopportun, Cécile Vaissié remet en lumière certains de ces visages aujourd'hui retirés de la scène ou disparus. Tel celui, si émouvant, de Vadim Delaunay, mort en exil à Paris à 35 ans en 1983. Delaunay était sur la place Rouge ce même 25 août 1968 de funeste mémoire, ne se pardonnant pas d'avoir craqué devant le KGB un an auparavant, lors d'une manifestation organisée à l'initiative de Boukovski, lequel vit aujourd'hui à Cambridge, sans illusion sur le présent. Oui, un effondrement a eu lieu. Mais lequel?
Autres parutions
- La Littérature oubliée du socialisme, par George Watson. Trad. par Hugues de Giorgis.
Préface de Jean-François Revel. Nil, 219 p., 110 F.
L'auteur, qui enseigne à Cambridge, examine impartialement la part d'ombre et de parenté qui relie au XIXe siècle l'idée socialiste avec les prémices génocidaires. Celles-ci feront par la suite le lit des futurs totalitarismes. L'auteur ne s'étonnera pas de susciter la discussion.
- Rouge-Brun, le mal du siècle, par Thierry Wolton. Lattès, 392 p., 135 F.
Thierry Wolton analyse l'actuelle dérive du communisme défunt vers le nationalisme à la lumière d'une parenté originelle dont le pacte Staline-Hitler constitue l'incontestable scène primitive. L'ouvrage, plus charpenté qu'à l'ordinaire chez Wolton, devrait relancer un débat ouvert par la publication du Livre noir du communisme.
La Littérature oubliée du socialisme, George Watson, éd. NIL, 219 pages
Pour votre liberté et pour la nôtre. Le combat des dissidents de Russie, Cécile Vaissié, éd. Robert Laffont