Brigadiste «sans remords»
Le Temps, Daniel Psenny, Paris, Jeudi 20 octobre 2011
Valerio Morucci, 62 ans, vit à Rome et travaille dans linformatique, écrit des livres sur son histoire et est père dun enfant de 11 ans.rome, 14 septembre 2001
Valerio Morucci, membre du commando Moro, qui a enlevé et exécuté le président de la Démocratie chrétienne en 1978, sest «dissocié» des Brigades rouges.Il fut libéré en 1994, après quinze ans de prison.Il nous replonge froidement dans les «années de plomb»
Plan de Paris à la main près du Quartier latin, Valerio Morucci ressemble à ces milliers de touristes venus dans la capitale en ce mois de septembre pour profiter des derniers rayons de soleil de lété indien. «Jadore Paris», dit-il en lissant sa moustache bien taillée. En France, hormis quelques spécialistes de lItalie contemporaine, personne ne le connaît. Et si de jeunes Italiens étaient amenés à le croiser, ils seraient bien incapables de dire qui il est. Seuls, peut-être, ceux qui sont nés au siècle dernier se souviennent encore de lui.
Pourtant, il y a près de trente-cinq ans, Valerio Morucci, dirigeant de la colonne romaine des Brigades rouges, a écrit une des pages les plus tragiques de lItalie. Il sen explique longuement dans le passionnant documentaire Ils étaient les Brigades rouges, réalisé par Mosco Levi-Boucault, qui a été diffusé sur Arte.
Le 16 mars 1978, vers neuf heures du matin, avec quatre de ses «camarades», il a tendu une embuscade meurtrière à Aldo Moro, le président de lancienne Démocratie chrétienne (DC), dans une rue dun quartier chic de Rome. Une attaque minutieusement préparée. Sous un déluge de feu, les cinq policiers qui escortaient Aldo Moro ont été tués et le chef de la DC a été capturé vivant. Ce fut la stupeur en Italie et à travers le monde. Dautant plus que les Brigades rouges navaient pas choisi par hasard ce 16 mars pour porter leur attaque «au cur de lEtat».
A dix heures, Aldo Moro devait se présenter devant la Chambre des députés pour demander aux parlementaires de voter la confiance à un nouveau gouvernement soutenu, pour la première fois, par le Parti communiste italien (PCI). Cétait le «compromis historique» entre la DC, au pouvoir sans discontinuer depuis la fin de la guerre, et le PCI qui représentait, à cette époque, près de 30% de lélectorat. Le cauchemar dAldo Moro commençait. Il allait durer cinquante-cinq jours, jusquà son exécution le 9 mai.
Trente-trois ans après les faits, sait-on tout de «laffaire Moro»? «Oui, tout a été dit et les enquêtes ont été menées jusquau bout», estime Valerio Morucci. Arrêté à Rome le 29 mai 1979, il fut condamné à la prison à perpétuité comme lensemble de ses camarades. Avant dêtre jugé, il sest «dissocié» publiquement de la lutte armée et des Brigades rouges. Reconnaissant les actes dont il était accusé mais refusant de donner les noms de ses camarades, il a bénéficié dune réduction de peine lors de son procès en appel en 1985. Après quinze ans derrière les barreaux, il est sorti libre en 1994. Aujourdhui, à 62 ans, il vit à Rome, travaille dans linformatique, écrit des livres sur son histoire et est père dun enfant de 11 ans. «Sans regrets ni remords» sur son passé politique et son engagement, il se positionne comme «un démocrate participatif partisan dune autogestion locale».
«Je ne participe plus activement à la vie politique, affirme Valerio Morucci. Laffaire Moro reste un vrai traumatisme avec ce qui sest passé avant et après. Pourtant, je continue à penser quà lépoque elle avait un sens. LItalie vivait une situation prérévolutionnaire et la lutte armée était une réponse stratégique au pouvoir de la Démocratie chrétienne et des fascistes. Nous étions en guerre contre lEtat.»
Il ajoute: «Il nest jamais facile de tirer sur un homme pour le tuer. Jétais conscient que je pouvais mourir aussi au cours de lattaque. Le jour de lenlèvement de Moro, jétais en apnée. Dans une action comme celle-là, limportant est de ne pas paniquer. Nous y sommes arrivés par la force de nos convictions, dautant plus que nous étions convaincus que lescorte était composée de flics hautement entraînés et surarmés, ce qui nétait pas le cas. Et puis, si Moro avait circulé dans une voiture blindée, nous naurions rien pu faire
»
Pourtant, laudace et linfrastructure mise en place pour cet enlèvement ont fait dire à de nombreux spécialistes que les Brigades rouges navaient pas pu agir seules. Plusieurs enquêtes ont tenté de démontrer que la CIA ou le KGB auraient pu manipuler lorganisation clandestine. Sans succès. A cette époque, lItalie était au cur de laffrontement Est-Ouest et ni les Etats-Unis ni lURSS ne voyaient dun bon il le rapprochement entre démocrates-chrétiens et communistes. «Je ne crois absolument pas que nous ayons pu être manipulés par les services secrets italiens ou ceux de létranger, car lhistoire et lorigine de tous les membres du commando sont transparentes», affirme Valerio Morucci.
Il reste toutefois plus flou sur lachat des armes nécessaires à lorganisation. «On salimentait sur le marché clandestin», dit-il, sans plus de précisions. Or, en Italie, ce marché était (et reste) tenu par des organisations mafieuses qui, à lépoque, se sont finalement bien accommodées du combat terroriste des Brigades rouges contre lEtat italien. «Plusieurs questions demeurent inexpliquées, notamment celles sur les incompréhensibles défections de lEtat italien et de sa police», explique lhistorien Marc Lazar. Pour ce spécialiste de lItalie et directeur de lécole doctorale de lIEP de Paris, «la vérité viendra, car nous sommes maintenant dans le temps de lHistoire et les archives commencent à souvrir».
Même sil nest plus en contact avec ses anciens camarades de la lutte armée, Valerio Morucci défend toujours ses engagements et tente de les justifier. «Avant le terrorisme de gauche, il y avait les bombes des fascistes», souligne-t-il en rappelant lattentat à la Banque de lagriculture, le 12 décembre 1969 à Milan (16 morts, 88 blessés), qui entraîna une importante répression contre des militants dextrême gauche accusés, à tort, davoir posé cette bombe. «Je me souviens que le soir de lenlèvement de Moro, beaucoup de sympathisants de gauche, qui ne se reconnaissaient pas dans les Brigades rouges, ont sabré le champagne», dit-il. Et il est vrai que dans les usines, où le PCI et les syndicats dénonçaient le terrorisme gauchiste, de nombreux ouvriers ne condamnaient pas ces actions violentes, tout en se déclarant «ni avec lEtat ni avec les Brigades rouges».
Constituées tout au plus dune centaine de «combattants» clandestins à travers lItalie, les Brigades rouges bénéficiaient, ici ou là, de relais. Notamment dans la myriade dorganisations dextrême gauche, parmi lesquelles certaines flirtaient déjà avec la lutte armée ou la délinquance comme le groupuscule Prolétaires armés pour le communisme, dont était membre Cesare Battisti, aujourdhui au Brésil après avoir longtemps vécu réfugié en France. «Je ne me prononce pas sur son cas, mais il ne peut pas rentrer en Italie en négociant une remise de peine comme la plupart des exilés italiens lont fait toutes ces dernières années», dit Valerio Morucci.
Selon les historiens, durant les «années de plomb» (entre 1976 et 1980), le nombre de partisans de laction violente aurait été de plusieurs dizaines de milliers de militants. Dailleurs, près de 4000 personnes en lien étroit avec le terrorisme furent arrêtées. «Nous nétions quune poignée de combattants, mais le travail de masse, comme on disait, avait été fait dans les usines et les universités. Lorsque jai constitué la colonne romaine des Brigades rouges, nous étions une petite dizaine et personne navait dexpérience de la lutte armée. On disposait simplement de trois appartements pour les clandestins et de deux voitures avec de fausses plaques», explique Valerio Morucci dans le film de Mosco Levi-Boucault.
Durant les cinquante-cinq jours que dura la séquestration dAldo Moro dans sa «prison du peuple» (un étroit couloir construit derrière la paroi dune bibliothèque dans un appartement romain), Valerio Morucci fut «le petit télégraphiste» qui porta à destination les lettres de Moro et «la voix des Brigades rouges» lors des conversations téléphoniques. Aldo Moro a beaucoup écrit pour tenter de sauver sa vie. «Mon sang rejaillira sur vous, sur le parti, sur tout le pays», a-t-il noté dans une de ses dernières lettres.
Interrogé, sans rien dévoiler, sur les secrets politiques de la Démocratie chrétienne, il fut condamné à mort par «le tribunal du peuple», comme «suppôt dun pouvoir bourgeois et impérialiste». «Je repense souvent à ces lettres qui étaient très dures contre la direction de la Démocratie chrétienne», dit Valerio Morucci. «Il avait compris, dès le début, que si ses amis ne faisaient pas un geste, il était condamné. Il estimait que son enlèvement était un acte de guerre et quun échange de prisonniers pouvait se justifier», témoigne lex-terroriste qui, durant la séquestration de Moro, a mené plusieurs tractations discrètes pour faire passer des messages auprès des représentants de lEtat italien. «Ils nont pas voulu céder et nous nous sommes retrouvés dans une impasse», dit-il.
Lexécution dAldo Moro ne fit pas lunanimité au sein de la colonne romaine. Elle fut décidée par le comité stratégique des Brigades rouges, à Florence. «Jétais contre son exécution, car Moro était un prisonnier et le tuer nétait en rien un acte révolutionnaire mais un acte criminel», assure Valerio Morucci.
Selon les différents récits, Aldo Moro fut abattu le 9 mai au matin par Mario Moretti, le chef du commando. Valerio Morucci transporta son cadavre dans le coffre dune 4 L jusquà une ruelle située à mi-distance du siège du PCI et de celui de la Démocratie chrétienne. Puis il téléphona à la famille pour indiquer où se trouvait son corps. «En exécutant Moro, nous nous sommes noyés dans le sang, dit-il aujourdhui. Nous avons utilisé les méthodes dune autre époque, celles de la Résistance, et notre défaite est historique. Il faut le reconnaître: nous sommes des vaincus.»