Moments d'Histoire. XXe siècle. L'ours soviétique trébuche à Budapest
L'insurrection hongroise de 1956 a-t-elle réellement pris de court le grand frère russe l'obligeant d'abord à se replier, puis à envoyer ses chars ? Toujours est-il qu'en 1989, c'est à nouveau en Hongrie que le "rideau de fer" commence à se déchirer. Cette fois définitivement.
Par Rémi Kauffer, http://www.historia.fr/data/mag/721/72104201.html
Le 11 septembre 1989, Budapest autorise les milliers de citoyens est-allemands présents sur le sol hongrois à passer sans visa en Autriche « capitaliste ». Adieu la solidarité entre « pays socialistes », bonjour la course à la liberté. La République démocratique allemande (RDA) perd ses forces vives. Bientôt même, sa raison d'exister. Décembre 1989, chute du mur de Berlin ; décembre 1991, fin de l'Union soviétique : deux ans de réactions en chaîne. Et, au final, la désintégration du plus vaste empire russe de l'Histoire. L'URSS est morte, et c'est bien en Hongrie qu'un des coups les plus décisifs lui aura été porté, cette même Hongrie où, entre le 23 octobre et la mi-novembre 1956, une violente secousse ébranlait le bloc de l'Est.
Tout commence... en Pologne. Le 28 juin 1956, des manifestations éclatent à Poznan. Les manifestants réclament non seulement de meilleures conditions de vie, mais aussi des élections libres et le retrait de l'Armée rouge. Les Soviétiques ouvrent le feu : cinquante morts et blessés graves. Sous Staline, une tuerie de ce style aurait débouché sur d'autres. Nikita Khrouchtchev, qui lui a succédé en 1953, joue, lui, la carte d'un libéralisme sous contrôle.
Sous contrôle, la Pologne l'est-elle encore ? En partie non, car l'aile réformiste (donc en principe khrouchtchévienne) du Parti ouvrier unifié polonais (POUP, en clair le parti communiste), taille si bien des croupières à son homologue stalinienne que Wladislaw Gomulka, un dirigeant qui vient de purger trois années de prison, est réintégré au sein du comité central tandis que les manifestants de Poznan écopent de peines légères - à l'aune du système. Le 19 octobre, un bras de fer épique oppose « Monsieur K » et les dirigeants du POUP. Deux jours plus tard, Gomulka est élu premier secrétaire du parti.
Moscou peut donc plier ! Depuis dix ans sous la botte du régime hyperstalinien de Matias Rakosi et d'Ernö Gerö qui a conduit le pays à la ruine, et 3 à 5 % de ses habitants derrière les barreaux, la Hongrie se met à espérer. Voire, dès l'après-midi du mardi 23 octobre, à descendre dans la rue. Les étudiants d'abord, puis les travailleurs. Dans la soirée, les événements s'enchaînent. Ils sont alors 200 000 à défiler dans les artères du centre de Budapest. Devant la maison de la radio, une fusillade oppose manifestants et hommes de la police secrète, l'AVH. Place des Héros, la statue géante de Staline est abattue. Place du Parlement, quelques instants plus tard, peu entendent le discours d'Imre Nagy, 60 ans, ancien Premier ministre communiste « placardisé » depuis 1955. Qu'importent les mots, il est vrai : en refusant de se porter sans attendre à la tête de la révolte, Nagy vient de louper le coche. Honnête patriote mais communiste loyal aussi, l'homme n'a pas pris la mesure de la révolte qui gronde. Car c'est la ville tout entière qui s'embrase, des cadets des deux écoles militaires aux ouvriers de l'île de Csepel, la grande zone industrielle.
Le lendemain matin dès 3 h 30, plusieurs centaines de chars T-34 et 6 000 à 7 000 soldats russes tentent d'investir la capitale. Et là, nouveau choc: l'émeute de la veille tourne à la résistance armée. Les Hongrois, des adolescents souvent, se battent comme des lions, faisant feu de tout combustible. Les « cocktails Molotov », par exemple, ironie du sort quand on pense que ces bouteilles d'essence à enflammer ont été utilisées pour la première fois en 1936 par les soldats marocains du général Franco contre leurs adversaires républicains devant la cité universitaire de Madrid ! Malgré l'annonce du limogeage définitif de Rakosi et de son remplacement par Nagy, les combats ne cessent de s'étendre. En quelques heures, on est passé de la révolte à la révolution. Au soir, tandis que deux envoyés du bureau politique soviétique, Anastase Mikoyan et Mikhaïl Souslov, tentent d'évaluer les dégâts, ceux-ci sont d'ores et déjà considérables. Et pires, les jours suivants avec la mort de 500 soldats soviétiques ; la destruction de dizaines de T-34, très vulnérables en combat de rue ; l'exécution sommaire de membres de l'AVH par la foule ; le passage à l'insurrection du ministre hongrois de la Défense, le colonel Pal Maléter ; le glissement de Nagy vers une ligne politique de moins en moins dépendante de Moscou.
Cette contagion de la révolte que craint par-dessus tout Khrouchtchev semble devenir réalité : on a même vu des unités de l'Armée rouge fraterniser avec les insurgés... De quoi renforcer le n° 1 soviétique dans sa conviction profonde : pour éviter la désintégration du bloc de l'Est, il faut frapper un grand coup (lire « Ce que l'on sait de nouveau »). Et cette fois, pas question d'échouer à nouveau ; on mettra le paquet. Voilà qui vaut bien quelques jours de répit.
Au plan militaire, l'Armée rouge doit en effet reprendre son souffle - ce sera, à partir du 29 octobre, la raison du repli des troupes soviétiques de Budapest. Simultanément, elle va rameuter les effectifs nécessaires à un assaut massif.
Au plan diplomatique, les Américains ont déjà fait comprendre qu'ils ne s'immisceraient pas dans une « affaire interne » au glacis soviétique. Le déclenchement de l'opération anglo-française sur le canal de Suez contre l'Egypte de Nasser vient en outre apporter son lot de cartes supplémentaires dans le jeu du Kremlin. Et peut-on véritablement parler de diplomatie quand l'ambassadeur soviétique à Budapest, le futur chef du KGB Youri Andropov, s'emploie à endormir la méfiance de Nagy et des dirigeants hongrois dans les rangs desquels il s'efforce de détecter les futurs collabos ?
Car à cette tragédie hongroise, il fallait bien un traître, ce sera Janos Kadar. Un personnage shakespearien. Né en 1912, Kadar, ministre de l'Intérieur de Rakosi, a d'abord livré au bourreau son meilleur ami Lazlo Rajk. Disgracié, accusé de « titisme » (sympathie supposée pour les thèses « hérétiques » du Yougoslave Tito), il a ensuite subi les pires tortures dans les locaux de la police politique. Revenu sur le devant de la scène, cet homme déconcertant prend le parti d'Imre Nagy, semble même épouser la révolte...
Ainsi dédouané aux yeux de ses compatriotes, Kadar serait un atout dans le jeu de « Monsieur K » s'il acceptait de prendre la tête d'un gouvernement fantoche, lequel appellerait l'Armée rouge au secours, laquelle Armée rouge... Certes, Khrouchtchev lui aurait préféré, Ferenc Münnich, une créature 100 % soviétique, mais lors de sa rencontre secrète avec Tito, le 2 novembre au soir, le n° 1 yougoslave a posé ses conditions : ce sera Kadar et personne d'autre. Quant aux Chinois qui, par antisoviétisme latent, avaient d'abord soutenu Gomulka et même Nagy, ils poussent désormais à la solution de force. Pour Mao, rien de plus important que de protéger les « intérêts vitaux » des pays communistes. Les historiens ne sont pas encore parvenus à éclaircir les conditions exactes du retournement de Kadar (peur d'une liquidation physique ? volonté d'« éviter le pire » ?). Seule certitude : Kadar est désormais prêt à jouer le rôle qu'on attend de lui. Plus même, puisque non content d'exiger la tête de Nagy ou de Maléter (pendus le 16 juin 1958), les premières années de son règne seront marquées par un nouveau déchaînement de violence.
Encore faut-il liquider la résistance. Le dimanche 4 novembre à l'aube, des dizaines de milliers de soldats soviétiques, des avions, des centaines de chars T-34 ou T-54, ces derniers beaucoup mieux protégés, passent à l'attaque, soutenus par des milliers de canons. L'Armée rouge détruit Budapest méthodiquement. Et le miracle, c'est que le combat désespéré d'une Hongrie coupée de l'extérieur ait encore duré trois semaines au prix d'un véritable bain de sang (on parle de 25 000 morts et 15 000 déportés). Assez pour marquer durablement les esprits. Assez également pour que Kadar, passée la période de répression sanglante, aille de concession économique en concession économique. Assez enfin pour que le 11 septembre 1989, c'est encore de Budapest que vienne l'ultime signal avant l'effondrement du bloc communiste...
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Rémi Kauffer a collaboré à l'ouvrage collectif Histoire secrète de la Ve République (La Découverte) avec Roger Faligot, Jean Guisnel, Renaud Lecadre, François Malye, Martine Orange et Francis Zamponi.
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Et ailleurs
En Pologne
Juin 1956 : révolte ouvrière de Poznan. Mars 1968 : répression du mouvement étudiant. Août 1980 : grève des chantiers navals de Gdansk. Décembre 1981 : état de guerre proclamé par Jaruzelski.
En RDA
Juin 1953 : manifestations à Berlin réprimées par la police est-allemande et les troupes soviétiques.
Août 1961 : construction du mur de Berlin. Juillet 1989 : début de l'exode des Allemands de l'Est par la Hongrie.
En Tchéco- slovaquie
Janvier-août 1968 : Printemps de Prague, intervention des armées du pacte de Varsovie. Janvier 1977 : Charte 77 en faveur des droits de l'homme. Novembre 1989 : révolution de Velours.
Ce que l'on sait de nouveau
Plusieurs ouvrages viennent de paraître pour le 40e anniversaire du soulèvement hongrois. Avec l'ouverture des archives soviétiques, certains apportent des éclairages légèrement différents.
Outre le témoignage d'André Farkas Budapest 1956 (Editions Tallandier) et la troisième édition du classique 1956, Budapest, l'insurrection. La première révolution antitotalitaire, de François Fetjö (Editions Complexe), deux titres inédits retiennent l'attention à propos de la révolte hongroise : Le Printemps en octobre. Une histoire de la révolution hongroise (Editions du Rocher), d'Henri-Christian Giraud, ancien directeur adjoint de la rédaction du Figaro Magazine, et Budapest 56, les 12 jours qui ébranlèrent l'empire soviétique (Calmann-Lévy) de Victor Sebestyen, rédacteur en chef du journal britannique Evening Standard. L'un comme l'autre ont dépouillé les archives soviétiques que la Russie a remises à l'institut hongrois « 1956 », chargé du travail historique sur les événements de cette année-là. Mais paradoxalement, ils n'en tirent pas les mêmes conclusions. Sebestyen en reste par exemple à l'analyse traditionnelle d'un Khrouchtchev hésitant plusieurs jours avant d'intervenir. Giraud se montre plus novateur. Ainsi recompose-t-il cette séquence tragique d'histoire : conscient que la survie de l'empire dépend de la capacité soviétique à tuer la contestation dans l'oeuf, Khrouchtchev veut frapper un grand coup dès le début des événements de Varsovie, donc avant ceux de Budapest. Coup qu'il entend naturellement porter en Pologne. Mais le 19 octobre, sa visite à Varsovie, flanqué de quatre de ses acolytes du bureau politique et des maréchaux Joukov et Koniev, montre que les Polonais n'entendent pas se laisser monter sur les pieds. Des troupes russes ont commencé à converger vers Varsovie en provenance de la Pologne même, mais aussi de l'Ukraine et de la Roumanie. Et surprise désagréable là encore : des troupes polonaises prennent position autour de la capitale pour la défendre.
Le 23 octobre, soit deux jours après la nomination de Gomulka à la tête du POUP (Parti ouvrier unifié de Pologne), « Monsieur K » reste décidé à intervenir contre la Pologne. Sur ce, les premiers incidents de Budapest éclatent en fin de journée. Les Hongrois veulent jouer au plus contestataire ? C'est eux qui feront les frais du coup de semonce destiné à l'ensemble des « démocraties populaires ». La cible vient de changer, mais pas la méthode : intervention militaire.
« Monsieur K » et les chefs de l'Armée rouge ayant mésestimé la détermination des Hongrois, des troupes russes insuffisamment étoffées essuient, le 24 octobre, un cuisant échec dans Budapest. Or l'Armée rouge, c'est la clé de voûte même du système. Son honneur militaire en jeu, les enchères ne peuvent que monter.
Le 27 octobre, le Hongrois Imre Nagy forme son gouvernement. Le 29 à l'aube, les Soviétiques annoncent qu'ils se retirent de Budapest. En fait, ils se regroupent à l'extérieur de la capitale : aucune armée n'aime s'engager dans une guérilla urbaine. Simultanément l'étrange ballet qui voit quelques unités quitter la Hongrie et d'autres, plus nombreuses, pénétrer dans le pays à partir de la Roumanie et de l'Ukraine s'accentue.
Ces allées et venues incontrôlées sont, notons-le au passage, une nouvelle application du concept militaire soviétique de « désinformation tactique », brouillard épais qui désoriente l'adversaire, camouflant les projets d'offensive en cours. Elles visent, second effet cherché, à renforcer les dirigeants hongrois conciliateurs, et notamment Nagy lui-même, dans leur croyance naïve qu'on finira bien par s'arranger : des retraits soviétiques, il y en a bien, pas vrai ?
Elément-clé de ce dispositif, l'ambassadeur russe à Budapest, Youri Andropov joue un jeu subtil d'intoxication. L'état-major a sûrement ses raisons que la raison civile ne connaît pas, prêche-t-il, bonasse. Mais peu importent les contingences techniques militaires, tout est en voie d'apaisement...
Certaine que les Américains n'interviendront pas, l'Armée rouge se prépare à obéir aux consignes de « Monsieur K », lequel s'est assuré la complicité des Yougoslaves et même l'appui des Chinois. Cette fois, pas question d'échouer ! Les Soviétiques concentrent des forces considérables : 75 000 hommes selon Giraud, et 150 000 selon Sebestyen... estimation beaucoup plus proche de la vérité qui, paradoxe supplémentaire, conforte de manière notable l'analyse de son confrère et (un peu) concurrent français : l'intervention armée a toujours été à l'ordre du jour. R. K.
Le PCF assiégé
Le 7 novembre 1956, des milliers de Parisiens indignés par le soutien total que la presse communiste française réserve à l'assaut russe sur Budapest convergent vers le 44, rue Le Pelletier, au carrefour Châteaudun, siège du comité central du Parti communiste français. Même si quelques membres du mouvement d'extrême droite Jeune Nation figurent parmi les plus virulents, la plupart des manifestants n'ont rien à voir avec des « fascistes ». Sous l'oeil approbateur des policiers, ils forcent l'entrée des lieux ou pénètrent à l'étage par les fenêtres. Le carrefour est rebaptisé « Carrefour Kossuth », du nom du héros national hongrois. Des assaillants tentent d'y mettre le feu, rapidement circonscrit il est vrai. D'autres locaux communistes sont attaqués. La bagarre se poursuit un peu plus tard devant ceux du quotidien L'Humanité, défendus par des militants du PCF. L'un d'eux est quasiment lynché par la foule. Rue Jean-Pierre-Timbaud, à la Maison des syndicats, Maurice Thorez, le secrétaire général du parti, tient un meeting sous la protection d'un imposant service d'ordre. Les gros bras profitent du climat de « forteresse assiégée » qui prévaut pour expulser tout contradicteur étiqueté « fasciste ». En approuvant l'écrasement de la révolution hongroise, le PCF a perdu son aura de « défenseur des libertés ». Ecoeurés, de nombreux militants, intellectuels notamment, déchirent leur carte. Mais le « patriotisme » du « parti en danger » jouant, l'hémorragie finira par être jugulée. Une conséquence imprévue des manifestations de cette soirée du 7 novembre...