L'article de Sylvie Arsever a le mérite de rappeler les nombreux drames humains provoqués par le retour de la normalisation soviétique dans une Hongrie qui ne voulait plus être une colonie de l'URSS.


Hongrie 56: les enfants otages

Après l'écrasement de la révolution de 1956, de nombreuses familles ont été divisées par l'exode. Le CICR s'est efforcé d'intervenir pour elles. Avec des succès comptés.

Le Temps, Sylvie Arsever, Jeudi 18 août 2005

«A l'aube, les troupes soviétiques ont lancé une attaque contre notre capitale, dans l'évidente intention de renverser le gouvernement démocratique hongrois légal. Nos troupes se battent, le gouvernement est à son poste. J'en informe le peuple du pays et l'opinion mondiale.» Si Imre Nagy, en lançant ces mots à la radio au matin du 4 novembre 1956, espère une aide des gouvernements occidentaux, il se trompe. Personne ne bouge. Au Conseil de sécurité de l'ONU, le veto soviétique bloque une résolution exigeant le retrait des troupes russes. Il faudra à ces dernières sept jours pour venir à bout de la précaire révolution hongroise, commencée le 23 octobre. Les combats font 2'700 morts et 20'000 blessés. Deux cent mille personnes fuient à l'étranger.*

Le CICR est à Budapest dès le 28 octobre, à l'appel de la Croix-Rouge hongroise. Il s'efforce, sans grand succès, d'intervenir en faveur des prisonniers politiques et, surtout, organise les secours pour la population de la capitale. A Vienne, les dons s'accumulent, plus qu'il n'en faut et il en faut pourtant beaucoup. A défaut de soutien militaire, c'est le seul acte de solidarité à la portée des Européens bouleversés. C'est, pour l'institution genevoise, une opération d'envergure qui se prolongera jusque dans les années 60.

Des mineurs en fuite

Parmi les réfugiés, on compte de nombreux mineurs non accompagnés. Ils sont hébergés dans les camps de fortune ouverts en Autriche ou acheminés dans d'autres pays d'accueils où ils sont confiés, suivant les cas, aux autorités tutélaires ou à des familles qui les prennent en charge. Dès le mois de novembre, le CICR est sollicité par Budapest de contribuer à leur rapatriement.

La situation est délicate. A priori, le regroupement familial est une tâche humanitaire honorable. A condition que ce soit bien de cela qu'il s'agisse: une partie des mineurs en fuite ont été mêlés aux événements et leur retour au pays pourrait se terminer en prison. Et beaucoup d'entre eux ne souhaitent tout simplement pas rentrer.

Mais le CICR, par ses actions de secours en Hongrie, a de bons contacts sur place. Plusieurs pays d'accueil, dont le principal, l'Autriche, souhaitent son intervention. De nombreux réfugiés, en outre, voudraient obtenir une autorisation d'émigration pour des membres de leur famille restés sur place: un échange de bons procédés est peut-être possible. Enfin, c'est peut-être une occasion de forcer la confiance du bloc de l'Est, résolument fermé depuis le début de la guerre froide. Ce souci n'est jamais exprimé officiellement. Mais il apparaît dans une lettre personnelle du délégué à Vienne, Melchior Borsinger, au président Léopold Boissier: «Si le comité fait certaines concessions au cours d'une action secondaire quelconque, il les fait sciemment et afin de garder le contact avec certains milieux qui se méfient de tout ce qui vient de nos régions, afin précisément de pouvoir agir efficacement au cas où le pire (une guerre Est-Ouest, ndlr) viendrait à se produire.»**

Malentendus en chaîne

La méfiance est réciproque. Dès les premiers contacts avec les autorités hongroises, début 1957, le CICR a à cœur de ne pas laisser la Croix-Rouge hongroise, épurée après l'écrasement de la révolution, recueillir l'avis des parents dont les enfants sont à l'étranger. Comme le dit Thérèse Mathez, membre de la direction exécutive, dans une note du 2 avril, «Il paraît douteux que les pays d'accueil acceptent que ce soit la Croix-Rouge hongroise qui enquête auprès des familles [...]. Comment pourrions-nous, nous-mêmes, admettre cette collaboration [...]. Il ne faut en effet pas oublier qu'une partie des familles en cause ne désire en fait pas le retour de leurs enfants. [...] Comment pourraient-elles s'exprimer en toute liberté lorsqu'elles sont opposées à ces retours?»

Pour Budapest, faire gérer l'opération par la Croix-Rouge hongroise est au contraire un point d'honneur, sur lequel il n'est pas question de céder. Un autre point ne souffre pas la discussion: les éventuelles autorisations d'émigrer délivrées en vue d'un regroupement familial le seront dans le cadre des dispositions légales ordinaires.

Les discussions s'enlisent vite dans le malentendu. Le gouvernement hongrois veut des listes de mineurs réfugiés à l'étranger et une participation aux frais de rapatriement. Sur ces deux points, le CICR temporise: il ne veut pas livrer de listes mais préférerait ne pas le dire ouvertement car cela constituerait un signe clair de méfiance envers la Croix-Rouge hongroise, avec laquelle il collabore dans le cadre de son action de secours. Quant au financement, il répète qu'il n'est qu'un intermédiaire et que cette question n'est pas de son ressort.

Le temps presse

Le 3 avril, le délégué Arthur Guillermet revient d'une mission de trois semaines à Budapest. Son rapport, délivré le 17, n'est pas encourageant: il n'espère guère de percée sur le terrain des autorisations d'émigration – la légation suisse a émis un préavis favorable à un grand nombre de demandes mais aucun visa de sortie n'a été délivré. Quant à la Croix-Rouge hongroise, elle «ne jouit d'aucune indépendance». Il croit même avoir repéré l'œil du gouvernement en son sein, une certaine Mme Thury. Bref: «toute procédure, quelle qu'elle soit», exposerait les parents des enfants émigrés.

Cela fait maintenant plus de quatre mois que le dossier est ouvert et rien ne bouge. L'Autriche s'impatiente, comme le manifeste un télex par lequel Melchior Borsinger, annonce le 10 mai qu'il est prié d'informer «au plus vite, je répète, au plus vite» le gouvernement de la suite des événements.

Le 25 avril, Arthur Guillermet repart pour Budapest. Cette fois, il est porteur d'un projet d'accord. «Le principe du regroupement des familles dispersées à la suite des événements d'octobre 1956, y est-il précisé, constituera la base de l'action humanitaire» à déployer. C'est la première fois que ce principe est posé aussi clairement. Jusque-là, le CICR s'est efforcé d'obtenir des concessions en matière d'émigration mais n'en a pas fait une condition de son intervention.

C'est inacceptable pour le gouvernement hongrois. Les mineurs qui ont émigré à l'étranger, fait-il valoir, «ont quitté leur pays contre la volonté de leur père, alors que c'est avec le consentement de celui-ci que des mineurs sont restés en Hongrie». Bref, «les parents hongrois qui obsèdent la Croix-Rouge hongroise et d'autres organismes par les demandes de rapatriement de leurs enfants évadés à l'étranger ne peuvent pas, naturellement, se résigner à ce que leurs justes demandes, qui sont urgentes du point de vue humanitaire et moral, soient liées aux affaires des personnes qui, en allant à l'étranger et en abandonnant leurs enfants, ont démontré à l'époque autre chose que leur attachement à leurs enfants.»

L'honneur de la Croix-Rouge

Le 16 mai, le comité se réunit pour débattre de sa position. Les Hongrois, font valoir certains, ont quelques arguments juridiques solides sur la question de la réciprocité. Mais la majorité décide de ne pas céder sur ce point, désormais central. Le même jour, un télex signé Léopold Boissier part pour Budapest. Il rappelle que le principe de réciprocité – regroupement familial mis sur le même pied qu'il intervienne en Hongrie ou à l'étranger – était central pour lui. Faute d'accord du gouvernement hongrois sur ce point, il «ne veut pas courir le risque, en prolongeant les négociations, de retarder des rapatriements qui pourraient être opérés par accord direct.» Il se retire donc mais reste à disposition de façon ponctuelle, si on le lui demande, tout en rappelant que «sa nature particulière, sa tradition et les principe de la Croix-Rouge» lui imposent d'«envisager le problème du regroupement des familles sous tous les aspects tout en étant prêt à examiner si les circonstances particulières ou le degré d'urgence demandent qu'une certaine priorité soit attribuée au rapatriement d'enfants mineurs ayant quitté la Hongrie sans leurs parents».

Cette position sera également communiquée, dans une note rappelant les circonstances de son intervention, aux gouvernements et aux organismes qui ont sollicité l'intervention du CICR. Comme le commente Ernest Gloor, membre du Comité, au cours de la réunion du 16 mai, elle «permet au Comité de se tirer avec élégance d'une affaire remplie d'éléments passionnels et dans laquelle il s'était engagé prématurément».

Premiers visas

Ce n'est pas le mot de la fin. Pendant que les discussions s'enferraient, les choses ont évolué. De nombreux émigrés hongrois sont revenus de leur propre chef au pays. Des mineurs ont aussi été rapatriés, pour le meilleur ou pour le pire. D'Autriche. De Yougoslavie, qui a traité directement avec Budapest. Et aussi, notamment, de Grande-Bretagne. Ce dernier pays a rapatrié 500 personnes, dont de nombreux jeunes. Et, signe plus encourageant, il a obtenu l'émigration de deux mineurs dont les parents se trouvaient sur son territoire.

Ces mouvements vont lentement s'amplifier. En août 1958, Jean-Pierre Maunoir, en mission à Budapest dans le cadre des actions de secours, reçoit une liste de 185 personnes autorisées à émigrer. Onze d'entre elles sont signalées comme mineures. La plus jeune, Marta Ecsedi, en partance pour le Canada, a trois ans.

Des appels ambigus

La Croix-Rouge hongroise, qui tient à préciser qu'elle est intervenue pour la résolution de ces dossiers, revient à la charge s'agissant du retour de mineurs hongrois. Le 6 octobre, une série de lettres arrivent à Genève, signées par des mineurs exilés. «Je ne voulais faire rien d'autre que rentrer», écrit l'un d'eux, enfermé dans une maison de correction en France. Un autre écrit de New York qu'il préférerait travailler pour rien à construire son pays que pour 1000 dollars par jour aux Etats-Unis. Mais il précise aussi qu'il est sans emploi, n'a pas mangé depuis trois jours et reste couché pour ménager ses forces... D'autres évoquent la propagande de Radio Free Europe, qui dissuade les mineurs de rentrer. Georgette Körössy, 18 ans, écrit de São Paolo que «le consul d'Europe» lui a pronostiqué, en cas de retour, un interrogatoire «auquel vous succomberez».

Le CICR interviendra dans quelques cas particulièrement clairs, comme celui d'une jeune malade mentale que sa famille réclame avec insistance. Dans l'autre sens, Jean-Pierre Maunoir peut annoncer, en avril 1961, que 139 mineurs ont pu quitter la Hongrie pour rejoindre leur famille depuis la révolution.

Tout va mieux

En février 1963, Eve Koltai, directrice du département des relations extérieures de la Croix-Rouge hongroise est à Genève pour un entretien. L'émigration, relève le compte rendu de la rencontre, est devenue plus facile. Des émigrés ont rendu visite à leur famille en Hongrie et sont revenus. Près de 45 000 réfugiés sont rentrés, sur les 200 000 qui avaient quitté la Hongrie après les événements. «La Croix-Rouge hongroise s'est efforcée de donner suite aux demandes d'émigration appuyées par le CICR, en sorte qu'on peut considérer que peu à peu ce problème, qui paraissait insoluble en 1957, a finalement été réglé à la satisfaction de tous.»

Il y a six ans et demi que la révolution hongroise a été écrasée. Grâce au «socialisme goulasch» de Janos Kadar, la Hongrie va s'assurer une modeste autonomie dans le bloc de l'Est. En mai 1989, elle lancera le signal de l'émancipation en détruisant le rideau de fer qui la sépare de l'Autriche. Et le 16 juin, elle offrira des funérailles officielles à Imre Nagy, exécuté 31 ans plus tôt.

*L'Octobre hongrois: entre croix rouge et drapeau rouge. Isabelle Vonèche Cardia, Bruylant, Bruxelles, 1996.
** Lettre du 8 juin 1957.

1956, une année au bord du gouffre, Sylvie Arsever

24-25 février – Pendant la nuit, Nikita Khrouchtchev lit aux délégués du XXe congrès du Parti communiste de l'URSS un rapport secret qui détaille les crimes de Staline.

16 mars – Le New York Times publie des extraits du rapport Krouchtchev.

26 mai – Nikita Krouchtchev reconnaît à Belgrade les torts de l'URSS face à la Yougoslavie titiste.

28 juin – Des émeutes sanglantes éclatent à Poznan (Pologne).

26 juillet – Gamal Abdel Nasser, président égyptien depuis le début de l'année, nationalise le Canal de Suez.

20 octobre – Wladislaw Gomulka parvient au pouvoir à Varsovie, une concession aux contestataires.

23 octobre – Les manifestants envahissent les rues de Budapest. La police politique fait feu. On se bat dans les rues. A l'aube, l'Armée rouge intervient.

24 octobre – Imre Nagy, écarté du pouvoir en 1955 et réclamé par les manifestants, prend la tête du gouvernement. Les combats entre l'armée russe et les insurgés continuent.

27 octobre – Imre Nagy forme un gouvernement national.

29 octobre – Israël occupe Gaza et le Sinaï. La Grande-Bretagne et la France en prennent prétexte pour monter une expédition à Suez.

1er novembre – Imre Nagy annonce le retrait hongrois du pacte de Varsovie.

4 novembre – Les chars russes, qui s'étaient retirés, occupent Budapest. Janos Kadar annonce qu'il prend la tête d'un gouvernement pro-russe. Les combats continueront jusqu'au 12 novembre. Des grèves se poursuivront jusqu'au début 1957.

7 novembre – Lâchés par les Etats-Unis, les Franco-britanniques doivent se retirer de Suez. Une force onusienne les remplacera.

22 novembre – Imre Nagy est arrêté.

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