Résumé des pages 85-96
La famine en Éthiopie
Bernard Lugan
à la une - Éd Atlas - volume 10
Les années 80

Le plus vieil état d'Afrique
En 1960, Hailé Sélassié, le “ roi des rois ”, déjoue un coup d'état militaire organisé par des officiers progressistes. (P.86)
De 1971 à 1973, la province septentrionale du Wollo est affectée par une terrible famine, conséquence de la sécheresse qui s'abat alors sur les pays sahéliens. (P.86)

Les ravages de la guerre civile
En 1974, une forte agitation estudiantine pousse l'armée à prendre le pouvoir (12 septembre 1974) (Derg :Comité militaire administratif provisoire, 108 hommes). Hailé Mariam Mengistu surnommé le “ négus rouge ”, parvient à éliminer ses rivaux révolutionnaires (21 décembre 1974) et à vaincre la dissidence armée (1976-1978). Au cours de ces évènements, l'Érythrée et l'Ogaden ont fait sécession. L'Érythrée, soutenue par l'URSS et le monde arabe fait face jusqu'au 1978. En 1977, la Somalie aidée par l'URSS, envahit l'Ogaden; l'Éthiopie aux abois, se tourna alors vers Moscou qui se retourna contre tous ses anciens alliés. Les Soviétiques mais aussi les Cubains permirent au colonel Mengistu de reconquérir les positions perdues. La soviétisation du pays s'accompagnant de la collectivisation des terres, deux nouvelles provinces se rebellèrent, le Wollo et le Tigré, celles précisément où la famine exerce actuellement [ 1984-1985] ses plus forts ravages.

Les origines du fléau
Au total, moins de 10% du territoire éthiopien et une proportion identique de la population du pays se trouvent frappés par le fléau.
Dans les pays du Sahel, la sècheresse a débuté il y a plusieurs milliers d'années; les hommes ont toujours su s'adapter, car, à l'exception de certaines zones totalement désertiques, toute l'Afrique aride connaît une saison des pluies.Le risque d'accident n'apparaît que lorsqu'il “ pleut mal ”, c'est-à-dire quand les pluies ont de l'avance ou du retard.

Une politique agraire aberrante
Une fois encore, il est utile de préciser que cette réalité n'est pas propre à l'Éthiopie; une grande majorité des pays d'Afrique connaissent les mêmes problèmes. De tous temps, l'Éthiopie a connu des crises alimentaires, mais elle n'a souffert qu'exceptionnellement de famine. La raison en est simple: ce pays aux régions profondément individualisées au point de vue climatique ne pouvait pas voir toutes ses provinces touchées au même moment par le phénomène.Au moment où le Wollo subissait une disette, le Choa ou le Godjam produisaient des excédents.
La première cause de la famine réside dans la collectivisation des terres qui incita les paysans à n'exploiter que le minimum vital pour faire vivre la famille (les lopins).
..l'état, ne tenant aucun compte des lamentables expériences de socialisme agraire tentées par d'autres pays africains, en Tanzanie notamment, engloutissait 90% des crédits consacrés à l'agriculture dans des coopératives ou des exploitations collectives dont les rendements étaient inversement proportionnels aux sommes nécessaires à leur fonctionnement.
Au Tigré et au Wollo, la sècheresse a détruit les récoltes....Les surplus qui auraient pu permettre d'enrayer la disette...sont donc inexistants.Comme ces régions sont de plus en rébellion, les autorités d'Addis-Abeba n'ont aucun intérêt à intervenir pour stopper un processus qui leur est favorable puisqu'il contribue activement à affaiblir les guérillas.

Le chantage à la charité
Durant des mois, le monde ignore le drame.....à la fin de l'année 1984, vers Noël, le gouvernement éthiopien autorise une équipe de la BBC à filmer et à transmettre les terribles images de la famine au monde entier....Le chantage à la charité peut alors s'exercer......les nations du monde libre se précipitent pour réparer les erreurs du marxisme et les hasards du climat. Bientôt la charité engendre ses propres circuits économiques....Les profits sont importants aussi bien en Europe et en Amérique pour les sponsors qu'en Éthiopie pour le régime, qui bénéficie ainsi d'une manne céleste, une sorte de plan Marshall....Au même moment, les bombardements incessants se poursuivent au Tigré, et les populations sous-alimentées continuent de mourir. Du moins ont-elles la consolation d'expirer en direct, sous l'objectif des caméras.
Comment le génocide aurait-il pu cesser quand seule une partie infime de l'aide internationale parvenait aux sinistrés, l'essentiel étant attribué aux soldats gouvernementaux s'employant à écraser les rébellions de l'Ogaden, de l'Érythrée et du Tigré. Plus incroyable encore, une partie des vivres collectés en Europe et en Amérique ne faisaient que transiter par les ports éthiopiens. Déchargés des navires venus d'Occident, ils étaient aussitôt tranférés à bord de bâtiments appartenant aux pays du bloc de l'Est. Ainsi le gouvernement marxiste d'Addis-Abeba payait-il la dette contractée auprès de ses alliés cubains et soviétiques..

Depuis 1984, le gouvernement éthiopien s'emploie à déporter les populations des provinces du Tigré et du Wollo, ce afin de priver les mouvements de guérilla de tout soutien civil. Selon l'organisation humanitaire “ Médecins sans frontières ”, entre les mois d'octobre 1984 et d'août 1985, 500 000 personnes auraient ainsi été déportées et 100 000 auraient trouvé la mort lors du voyage en raison ders terribles conditions de transport.

Des populations déplacées
Les autorités éthiopiennes justifient cet exode forcé en affirmant que les terres des régions touchées par la famine sont à ce point épuisées qu'elles ne pourront plus nourrir une importante population, même en cas de retour à une pluviométrie normale. Selon Addis-Abeba, la seule solution est donc bien de transférer les populations concernées vers des terres fertiles et non occupées situées dans le sud du pays. Là, aidées par le gouvernement, elles pourront coloniser des espaces vierges et assurer ainsi leur subsistance.
Cette présentation des faits est très largement critiquée dans un document émanant de l'organisation humanitaire “ Médecins sans forntières ”, publié dans Le Figaro Magazine du 21 décembre 1985.
L'organisation humanitaire y affirme que les raisons réelles, non avouées, du gouvernement éthiopien sont militaires et politiques, et que ses préoccupations essentielles visent à supprimer les ressources de la guérilla : “ Si le déplacement massif de population actuel est justifié par la famine dans les zones de départ, la coïncidence est alors extraordinaire et providentielle pour le gouvernement. Cette famine va lui permettre en effet :
* de déplacer des centaines de milliers de paysans des zones où leur soutien à la guérilla gêne considérablement les expéditions militaires répétés de la junte depuis dix ans;
* de les envoyer dans les sites de peuplement où ils seront affectés à des fermes collectives et pendant longtemps entièrement dépendant des autorités, ne serait-ce que sur le plan essentiel de la subsistance alimentaire ;
* enfin, d'opérer une colonisation très importante des basses terres habitées aujourd'hui par les Oromos, extrêmement méfiants vis-àvis du pouvoir central amhara, en y amenant des paysans de langue amharique, qui, une fois séparés des mouvements de guérilla du Nord, seront sans doute plus faciles à pacifier par la suite.....”

“ Le goulag de la faim ”
“ Si les excès du goulag sont une perversion du communisme, il ne faut pas oublier de dénoncer également cette monstruosité du système capitaliste, la faim dans le monde, qui fait cinquante millions de morts par an; cela aussi c'est un sacré goulag, et cela c'est bien le capitalisme ”, déclarait M.Louis Mermaz (1) en juillet 1981 au “ Club de la presse ” d'Europe 1. Cinquante millions, c'est en fait le chiffre de la mortalité globale dans le monde toutes causes confondues.
Les plus grandes famines du siècle appartiennent au système socialiste. En Chine populaire, 20 millions de personnes périrent de faim(2) de 1958 à 1961, victimes de l'utopie meurtrière du “ grand bond en avant ”. Pour les punir de leur résistance à la collectivisation, Staline affama les paysans d'Ukraine. Bilan : 5 millions de morts(3). Mais, voici deux exemples plus actuels : l'Éthiopie, l'Afghanistan.
Déjà 300'000 morts en Éthiopie, peut-être 600'000 dans les mois à venir. Causes en partie traditionnelles (sécheresse, archaïsme, etc.). Mais le régime communiste instauré en 1974 porte une très grande responsabilité dans l'ampleur sans précédent de cette famine. Celle de 1973, du temps de l'empereur Hailé Sélassié, n'avait fait “ que 150'000 morts ”, la production des années antérieures ayant permis de réduire les dimensions du drame. Rien de tel aujourd'hui. Depuis dix ans, en effet, la production alimentaire n'a cessé de baisser. La collectivisation d'une partie des terres, l'insuffisance des prix payés par l'État aux paysans, de très lourds impôts ont découragé l'initiative paysanne.
De 1978 à 1982, l'Éthiopie a reçu de l'Occident un milliard de dollars d'aides. Essentiellement utilisées à faire la guerre, qui n'a cessé de s'étendre. Érythrée, Tigré, Ogaden, et récemment guérillas Sidamo et Oromos dans le Centre et l'Ouest : la carte des combats recouvre celle de la famine. Comme naguère en Ouganda, et aujourd'hui au Tchad, où la guérilla cherche à brûler les récoltes du Sud.
Dès le mois de juin, des observateurs étrangers alertèrent les autorités de l'imminence d'une famine. Mais les priorités étaient ailleurs : tenir en septembre le premier congrès du parti ouvrier d'Éthiopie ; célébrer le Xe anniversaire de la révolution, puis faire honneur au sommet de l'O.U.A. Coût total : 150 millions de dollars.
L'U.R.S.S. livre des armes. En matière alimentaire, c'est à l'occident de tout faire, avec en prime l'accusation de na pas faire assez. La C.E.E. et les États-Unis ont envoyé 160 000 tonnes de ravitaillement, soit 50 000 par mois. Aide qui sera prochainement portée à plus de 100 000 tonnes par mois, mais qui ne couvre que la moitié des besoins.
Puisqu'il n'y en a pas assez pour tout le monde, il faut choisir qui va survivre. Étant presque totalement entre les mains du parti unique éthiopien, la répartition se fait sur critères politiques. Les adhérents des associations paysannes qu'il contrôle bénéficient en priorité de cette aide alimentaire.
Une part en est détournée pour nourrir les 12 000 cubains encore présents dans le pays. Le carburant livré gracieusement par les États-Unis aux Éthiopiens pour acheminer les secours vadans les réservoirs des avions de combat sur le front d'Érythrée. Une part est utilisée par le Parti pour réaliser son grand projet : déplacer 1,5 millions de réfugiès, venus des zones de famine du Nord, pour les installer dans des fermes d'État au Sud. Double bénéfice : renforcer la collectivisation, dépeupler les zones contrôlées par la guérilla.
Des recruteurs viennent dans les camps réquisitionner les hommes les plus valides, au rythme de 2000 par jour au camp de Korem : 15 000 ont fui récemment celui-ci (sur un total de 50 000réfugiés). Ces affamés préféraient la mort sur leur terre natale à cette déportation. Des norias de camions onr déjà déplacé 300 000 personnes prélevées dans les différents camps. Autant de véhicules en moins pour acheminer les vivres.

Jacques Broyelle - Valeurs actuelles
28 janvier 1985

Des millions d'Éthiopiens arrachés à leur terre
Le programme de réinstallation décidé par le gouvernement éthiopien vise en principe à déplacer les populations vivant dans les zones les plus touchées par la sécheresse (nord et centre du pays) et dont les terres ont été épuisées par la culture millénaires vers des régions plus fertiles au sud et à l'ouest du pays (voir Libération du 28 main).
Ce programme, quoique inscrit dans les objectifs de la révolution de 1974, n'a vraiment débuté qu'il y a six ans avant que le mouvement s'accélère entre 1984 et 1985, au plus fort de la famine. Environ 200 000 famines ont été déplacées dans des conditions décriées par les organisations humanitaires. Le moment était particulièrement mal choisi dans la mesure où ces opérations ont mobilisé à grande échelle des moyens de transport nécessaires pour l'acheminement des vivres dans des zones critiques.
Pour l'instant, 600 000 Éthiopiens ont été ainsi nouvellement installés dans des endroits qui ne présentent pas toujours les facilités les plus élémentaires. Soucieux de remplir les quotas, des fonctionnaires locaux trop zélés ont souvent employé la force pour mener à bien les opérations de transfert.
Aujourd'hui, le gouvernement éthiopien reconnaît qu'il y a eu des "erreurs" et des "excès de zèle". Il a interrompu ses opérations de réinstallation au début de l'année, officiellement pour entrer dans une "phase de consolidation", mais en réalité à cause de la pression internationale.
Reconnaissant implicitement que des familles ont été séparées au cours de ces opérations, le gouvernement éthiopien a annoncé récemment la création d'une commission spéciale pour la "réhabilitation des familles", sous l'égide de la Commission de secours et de réhabilitation (R.R.C.).
"Médecins sans frontières" a affirmé que le programme de réinstallation a entraïné la mort de 100'000 personnes (chiffre unanimement jugé "exagéré " par les représentants des organisations humanitaires travaillant en Éthiopie), ce qui lui a valu d'être expulsé d'Éthiopie.
La villagisation programmée de plus de 30 millions d'Éthiopiens soit la quasi-totalité de la population rurale, est également inscrite comme une des priorité du gouvernement d'Addis-Abeba. Les autorités éthiopiennes justifient ce programme par la nécessité d'introduire un plan cohérent d'utilisation des sols et de fournir des services sociaux à une population dispersée dans les régions montagneuses, à l'accès particulièrement difficile.
Six provinces du pays ont été partiellement ou totalement villagisées et trois millions de paysans déplacés au cours de l'année écoulée. Dans la province du Harar, au sud-est du pays, la villagisation est à présent totalement achevée; 1,8 millions de paysans qui vivaient dans leurs toucouls - maisons traditionnelles - perchées dans les montagnes sont désormais installés dans des villages aux formes géométriques. Outre le Harar, deux autres provinces ont été largement villagisées, l'Arsi (1000 villages) et le Choa, où 2'000 villages ont été établis.
Les critiques estiment que l'abandon de leur habitat traditionnel conduit de nombreux paysans à se désintéresser en grande partie de leur production, destinée à passer à brève échéance dans le domaine de l'exploitation coopérative ou collective.Depuis le début de l'année, des milliers de paysans Oromos originaires de cette région affluent dans des camps de réfugiés en Somalie, faisant état de persécutions religieuses, viols et autres exactions.
De nombreux organismes humanitaires notent que leprogramme de villagisation a été mis en vigueur à une telle cadence qu'il n'a pas tenu compte des cycles naturels des cultures. Il a conduit également, dans certains cas, à l'endettement des paysans, qui doivent dépenser des sommes énormes pour la construction de leurs nouvelles maisons.

Maria Booker - Libération
16 juillet 1986

La faim, l'exode et la guerre
Les efforts du F.P.L.T. (Front populaire de libération du Tigré) pour alimenter les populations sous son contrôle se heurtent par ailleurs à de sérieux obstacles, comme le montre la contreverse qui vient d'éclater autour d'un cargo battant pavillon libérien, le Golden Venture. Ce navire, venant d'Australie, avec à son bord pour un million et demi de dollars d'aide humanitaire destinée aux victimes de la famine en Éthiopie, est immobilisé depuis plusieurs jours à quai dans le port éthiopien d'Assab, sous la haute surveillance de soldats éthiopiens armés. Son crime, aux yeux des autorités éthiopiennes, est qu'une grande partie de l'aide qu'il transporte est destinée aux populations sinistrées des zones contrôlées par la guérilla en Érythrée et au Tigré.

Pierre Haski - Libération
17 janvier 1985

Claude Malhuret condamne le tiers-mondisme
Devenu en 1986 secrétaire d'État aux droits de l'Homme, le docteur Claude Malhuret était auparavant président de la fondation "Libertés sans frontières", issue de l'organisation "Médecins sans frontières". En janvier 1985, il donnait à Michel de Jaeghere une interview au cours de laquelle il condamnait vigoureusement les illusions tiers-mondistes.
Pourquoi avez-vous pris l'initiative de créer une structure de réflexion sur le tiers monde ?
Lorsque nous avons lancé "Médecins sans frontières", en décembre 1971, nous avions les idées de tout le monde sur le développement. Or, depuis plus de douze ans, toute notre expérience du terrain nous a montré que les situations concrètes étaient sans rapport avec les slogans du tiers- mondisme militant. Au contraire, le prêt-à-porter idéologique humanitaire fait obstacle à la réflexion en imposant des slogans caricaturaux tels que “la vache du riche mange le soja du pauvre” ou “l’Occident a ses goulags, les goulags de la faim.”

Quels sont les thèmes majeurs de ce courant de pensée ?
L’analyse tiers-mondiste repose sur deux postulats : l’économisme, qui attribue à toute situation une origine économique (ainsi les famines sont-elles présentées comme la conséquence du système économique dominé par les puissances industrielles) ; le dolorisme, qui enferme les habitants du Sud dans un éternel rôle de victimes, damnés de la terre dont tous les efforts se heurtent à l’égoïsme et au cynisme des nantis du Nord. Dans ce système de représentation, l’Occident est coupable de tous les malheurs du tiers-monde, et pour instruire son procès la formule rituelle tient lieu de pièce à conviction ; la culpabilité est établie par la répétition incantatoire des chefs d’accusation : “ Le monde développé est riche parce qu’il a pillé le monde sous-développé ” ; "nos libertés publiques sont la face ensoleillée d'une inégalité économique qui plonge les trois quarts du monde dans la misère".

Quelles critiques formulez-vous contre ses thèses ?
Le premier reproche qu'on doit leur faire est de jouer artificiellement sur la mauvaise conscience des sociétés industrialisées pour combattre le modèle politique occidental. On sait ce que valent les régimes politiques qui se sont “ libérés ” de nos libertés, sous prétexte qu'elles étaient formelles. L'analyse est, de plus, sans fondement, car si l'Occident était l'unique responsable du sous-développement, comment expliquer les succès des pays du Sud-Est asiatique ou de la Côte-d'Ivoire par exemple ? Le second reproche, le plus grave, est de postuler un certain nombre de choix (la ventilation des transferts Nord-Sud par les instances internationales, le développement << autocentré >> fondé sur la diminution des cultures d'exportation au profit des cultures vivrières, la valorisation des droits économiques et sociaux par rapport aux libertés politiques) qui ont systématiquement entraîné des drames tant en ce qui concerne le développement que les droits de l'homme.
Un exemple frappant en est fourni par la Tanzanie. Pendant vingt ans, ce pays a été considéré comme un phare du tiers-mondisme, à cause de ses communautés de base, coopératives de production (Ugemaa). Or, le chef de l'État tanzanien, M. Julius Nyeréré, vient d'avouer que cela se traduisait par un échec économique cuisant ; et on a découvert que ces "coopératives" avaient été constituées par la déportation des populations.

Pourquoi les praticiens de l'action d'urgence que vous êtes ont-ils estimé qu'il fallait dénoncer ces errements ?
D'abord parce que, en dépossédant les habitants du tiers monde de toute responsabilité dans leur propre histoire, on les confine dans un rôle d'assistés dui les détourne des intiatives qui pourraient favoriser leur développement.
Ensuite, parce que le décalage entre la rhétorique tiers-mondiste et la réalité risque de décourager, en Occident, tout élan de solidarité et de fraternité, et d'alimenter au contraire la tentation de repli sur soi.

Propos recueillis par Michel de JAEGHERE
Valeurs actuelles, 28 janvier 1985

Éthiopie 1985
Il est à souhaiter que le gouvernement éthiopien accepte leur aide [ ONG ] et que, malgré les divergences politiques, les pays occidentaux et les organisations non gouvernementales de ces pays fassent, en direction de l'Éthiopie, tout l'effort nécessaire.
Les erreurs du gouvernement, les erreurs des cultivateurs éthiopiens eux-mêmes ne doivent pas nous détourner de les aider.[....]
Il ne s'agit donc pas de choisir entre l'aide d'urgence et le développement. Il s'agit de faire les deux, dès aujourd'hui. Les deux dans le respect et avec la participation de ces populations, ce qui fera qu'elles ne seront pas des << assistés >>, mais des << partenaires >>, parce qu'elles sont les premières concernées.
[......]
Cela ne semble pas exagéré. Tout un peuple fuit les villages où nous n'avons d'ailleurs pas le droit, nous, Européens, de nous rendre.[.....]
43 avions et hélicoptères et six cents hommes d'équipage ont été mis à disposition par l'URSS et quelques pays de l'Est, mais ces derniers semblent surtout affectés au transfert des populations.....[....]
On objecte parfois, que l'aide est détournée au profit de l'armée, au profit du marché noir, etc. Ce n'est pas prouvé. Ce n'est pas impossible non plus. Mais l'aide arrive aussi à destination. J'ai vu les sacs [....]
On s'interroge aussi, parfois, parce qu'on va aider un pays dont le gouvernement n'est pas démocratique. Au-delà des appréciations politiques, ne faut-il pas d'abord considérer les hommes, les femmes, les enfants qui souffrent ?
Il est vrai que la seule manière de ne plus avoir, demain, à fournir de secours d'urgence est de relancer l'agriculture.

François Régis Hutin
Ouest-France du mercredi 23 janvier 1985

A comparer avec l'article de Jacques Broyelle, "Le goulag de la faim" de Valeurs actuelles, écrit sensiblement à la même date: on n'a pas l'impression que F. R. Hutin parle de la même chose ! Sous une dictature communiste, les cultivateurs auraient eu la liberté de commettre des erreurs; de la destructuration du monde rurale, de la villagisation , de la déportation en masse des paysans : F. R. Hutin n'en parle pas ; F. R. Hutin met en doute le détournement de l'aide occidentale notamment pour nourrir les mercenaires cubains ; s'interroger sur le caractère totalitaire du règime communiste éthiopien, ce n'est pour M. Hutin que "appréciations politiques" de "divergences politiques".

Louis Mermaz

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