Sartre et Beauvoir en Estonie

Sur un site consacré à la gloire de ce couple à http://www.autourdebeauvoir.net/articles/beauvoir_sartre_estonie.html, Marek Tamm écrit:

«À l'époque de ce premier voyage de Sartre en Union soviétique, la situation qui y régnait réellement était plus ou moins connue de tous ceux qui souhaitaient s'en informer. Les témoignages sur la terreur stalinienne, les persécutions, les camps d'emprisonnement et de travaux forcés étaient arrivés en Occident par de multiples voies. Les témoignages de ceux qui avaient fui l'Empire étaient accablants. En France, le livre de Viktor Kravtchenko J'ai choisi la liberté !, où sont décrits les camps d'emprisonnement soviétiques et les horreurs perpétrées par l'État, avait soulevé une grande émotion à la fin des années quarante. Le premier voyage de Sartre le conduisit à Moscou, à Léningrad et en Ouzbékistan. L'agenda était chargé, mais, de l'aveu même de Sartre, les moments de détente - fêtes et beuveries - furent les plus fatigants. À l'issue d'une de ces fêtes, des problèmes de santé se manifestèrent et il dut passer dix jours dans un hôpital moscovite, victime d'une sévère crise d'hypertension.

En rentrant en France, Sartre fut assailli par les journalistes. Le retour d'Union soviétique était entouré d'un rituel qui devait être respecté. Les commentaires de Sartre surprirent tout le monde: les cinq longs entretiens parus du 15 au 20 juillet 1954 dans le quotidien Libération se présentaient comme un grandiose panégyrique à l'adresse de ses hôtes; le titre du premier entretien en résume bien tout le pathos : "La liberté de critique est pleine et entière en URSS".

Ce premier voyage ne fut pas sans suite. La plupart du temps avec Simone de Beauvoir, Sartre visita l'Union soviétique neuf fois entre juin 1962 et septembre 1966. Chaque été, ils entreprenaient un voyage de plusieurs semaines, visitant Moscou, Léningrad, l'Ukraine, la Géorgie, l'Estonie, la Lituanie.. ., rencontrant les écrivains soviétiques les plus importants. On leur faisait voir nombre de films, de pièces de théâtre, des curiosités en tout genre ; ils furent invités dans la villa d'été de Krouchtchev.

Les motivations des voyages de Sartre en Union soviétique ne sont pas parfaitement claires. Elles n'étaient certainement pas au premier chef idéologiques: Sartre était bien trop lucide pour cela, et de nombreuses démarches ou prises de contact sur place nous le confirment. Il devait bien sûr être conscient du fait que leur signification idéologique débordait le cadre de ses simples visites et que celles-ci accréditaient l'image d'une URSS ouverte au dialogue et respectueuse de la liberté d'expression. Ses lecteurs soviétiques constituaient l'essentiel de son auditoire: ses oeuvres faisaient l'objet de tirages gigantesques et les droits d'auteur qui en découlaient représentaient une grande part de ses revenus. Sartre et de Beauvoir avaient noué, à Moscou comme dans d'autres villes, des liens d'amitié ayant leur origine dans la politique, la création artistique, ou d'ordre plus intime, et le désir de les entretenir les incitait également à entreprendre de nouvelles visites Enfin, l'Union soviétique était pour Sartre le lieu sur lequel il pouvait projeter ses visions d'une société meilleure (par la suite Cuba reprendrait ce rôle, puis la Chine): le présent misérable n'excluait pas les lendemains qui chantent.

Sartre et Beauvoir en Estonie

C'est Jean Cathala (1905-1991) qui persuada Sartre et Beauvoir de visiter l'Estonie. Cathala avait enseigné le français en Estonie de 1929 à 1941 et travaillait maintenant à Moscou comme journaliste et traducteur. Le livre de souvenirs de Simone de Beauvoir Tout compte fait, dans lequelles cinquante pages du chapitre VI sont consacrées aux voyages du couple en Union soviétique dans les années 1963-66, en réserve une dizaine à l'Estonie. Ces mémoires sont la source principale sur laquelle nous pouvons fonder notre évocation du périple estonien des deux écrivains. À cela s'ajoutent quelques articles de journaux et des souvenirs - hélas bien rares - dus à des plumes estoniennes.

Le compte rendu estonien de Simone de Beauvoir ne donne nullement une image complète de ce séjour d'une semaine en Estonie : il présente plutôt plusieurs descriptions détaillées et rapporte quelques échanges avec des écrivains estoniens. Il faut reconnaître qu'elle a su décrire la domination politique et le sentiment social de l'époque assez exactement : "L'Estonie n'a connu qu'une vingtaine d'années d'indépendance, de 1921 à 1940. Pendant cinq siècles, elle avait passé jadis des mains des Allemands à celles des Danois, des Polonais, des Suédois. À partir de 1721 elle a été gouvernée politiquement par les Russes, économiquement elle était dominée par une féodalité allemande qui l'a occidentalisée. Après la guerre, elle a été rattachée à l'Union soviétique. Mais les traditions bourgeoises de la république de 1921-1940 s'y sont conservées. L'hôtel était de style européen, très élégant, la cuisine, soignée ; on se plaisait dans la salle à manger dont les baies vitrées donnaient sur un parc aux riches frondaisons. Le soir l'orchestre jouait avec discrétion." Et un peu plus loin : "Nous avons été étonnés de voir dans plusieurs vitrines des affiches qui représentaient des paysages d'Australie. C'est que beaucoup d'Estoniens ont émigré, après la guerre, au Canada et en Australie. On nous parlait d'eux avec une sympathie qui nous a d'abord surpris. Demandant une interview à Sartre, un journaliste lui a dit : "Notre journal est surtout destiné à nos compatriotes du dehors." Les Estoniens du dedans ont à leur égard un sentiment d'infériorité ; ils ne considèrent pas que les exilés ont refusé le socialisme mais qu'ils ont manifesté leur patriotisme : c'est au joug du tyran séculaire, la Russie, qu'ils se sont soustraits, et, sans qu'ils le disent explicitement, on sentait que ceux qui sont restés les approuvaient. Les Russes ont déporté beaucoup d'Estoniens au lendemain de la guerre, tout simplement parce qu'ils étaient Estoniens, donc suspects d'inimitié à l'égard de la Russie".

NB: Mais cela ne dérange pas Simone de Beauvoir.

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