La loi de la mémoire historique ne résoud pas tout!

A nouveau, l'aveu que cette loi est hémiplégique car elle ne sert que "les victimes du franquisme et leurs descendants", les victimes du camp républicain et celles de la période 1931-1936 sont, dès le départ, oubliées! Une justice à deux vitesses!

Cet article pointe le cas de "les condamnations franquistes des anarchistes Delgado et Granados n'étaient pas révisables" malgré qu'ils furent condamnés par erreur, les vrais responsables des attentats, Antonio Martín Bellido et Sergio Hernández, qui venaient d'avouer leur culpabilité trente ans plus tard. Loi de la mémoire historique ou pas, la justice devrait être reconnaître cette grave erreur!


LA RÉVISION DES PROCÈS DU FRANQUISME EST-ELLE POSSIBLE?

Le Courrier (Genève) du Mardi 26 Février 2008 , Mari Carmen Rodriguez, Historienne    

ESPAGNE - Les anarchistes Delgado et Granados, exécutés en 1963, étaient réhabilités en 2004 avant que leur procès soit finalement jugé non révisable.

Le 31 octobre dernier, l'approbation en Espagne du projet de «Loi de récupération de la mémoire historique» a soulevé une vague d'espoir parmi les victimes du franquisme et leurs descendants. Mise en discussion depuis 2005 par le gouvernement du socialiste José Luis Rodríguez Zapatero, cette législation a pour but de rendre justice aux victimes de la persécution et de la violence subies durant la guerre civile et la dictature (1). Le travail de réparation des crimes d'Etat, éludé au cours de la transition démocratique qui suivit la mort du Caudillo, en 1975, allait enfin être mis en place. C'est dans cet élan que s'est inscrit la demande de révision de la condamnation à la peine capitale par le Conseil de guerre franquiste, en 1963, de deux jeunes anarchistes sur simple dénonciation et sans aucune forme de procès.

Le 29 juillet 1963, en pleines vacances estivales, deux bombes éclataient dans la capitale espagnole, alors que le régime de Franco claironnait la victoire de la réconciliation nationale et se préparait à célébrer, quelques mois plus tard, les «vingt-cinq ans de paix» apportés au pays par le Caudillo... La première avait été placée à la Direction générale de la sécurité, symbole de la répression policière qu'exerçait le régime depuis la fin de la guerre. L'autre avait explosé dans les locaux de la Délégation des syndicats (franquistes), emblème du contrôle corporatiste.

Quarante-huit heures plus tard, deux jeunes, Joaquín Delgado et Francisco Granados, affiliés à la Fédération ibérique des jeunesses libertaires étaient arrêtés à leur domicile madrilène. Dénoncés par un informateur de la police, Jacinto Guerrero qui s'était infiltré à la CNT (Confédération nationale des travailleurs), les jeunes anarchistes furent mis à disposition de la juridiction militaire. La prison de Carabanchel retentit ce jour-là des cris de torture que le service de répression du régime leur prodigua à maintes reprises jusqu'à leur arracher les aveux attendus.

Une seule heure de procès

Sans autre forme d'enquête, le Conseil de guerre fut réuni. Sans avoir la possibilité d'apporter les preuves de leur innocence, les prévenus furent condamnés à mort après une heure de procès. Ils furent exécutés quatre jours plus tard. La mort de Delgado et Granados se voulut exemplaire. Les autorités choisirent le «garrote vil», une peine datant du Moyen Age et réservée aux non-nobles qui n'avaient pas «droit» à la décapitation par l'épée. Le garrot consistait en un système de compression du cou de la victime à l'aide d'un collier de fer que le bourreau serrait à l'aide d'une vis. La mort de l'accusé arrivait par dislocation des vertèbres. Pour ceux qui tenteraient de défier la dictature, la peine devait être exemplaire...

Deux membres de leur famille, la veuve de Granados, Raquel Vaquerizo, et François Delgado, déposèrent immédiatement recours devant le Tribunal militaire suprême pour protester contre ce crime inique. Aucune réponse ne leur fut donnée.

A la mort du dictateur et durant la transition démocratique, l'Espagne choisit d'évacuer des débats politiques les questions liées à la guerre civile et les responsables de la répression durant le franquisme furent amnistiés. Les réparations étaient impossibles, dans une société dominée par la peur d'un retour du passé et en présence des «vainqueurs» de la guerre.

Les familles de Delgado et Granados attendirent trente-six ans pour recevoir une réponse du tribunal, le 3 mars 1999, et celle-ci fut négative. Les juges considéraient que le jugement avait été prononcé selon les lois en vigueur à l'époque et que le procès avait produit des preuves suffisantes..., malgré les déclarations des véritables auteurs des attentats, Antonio Martín Bellido et Sergio Hernández, qui venaient d'avouer leur culpabilité trente ans plus tard (2). Il n'était pas question de revenir sur les crimes du franquisme.

Réparation du passé ou retour de balancier?

Des groupes de soutien à la révision du procès ont dès lors tenté d'aider les familles de Delgado et Granados à obtenir gain de cause. A l'occasion de la préparation du 25e anniversaire de la Constitution espagnole (1978-2003), le Congrès des députés a donné un signal d'ouverture. Le 20 novembre 2002, il a voté à l'unanimité une résolution qui vise à soutenir institutionnellement les initiatives rendant hommage aux victimes de la guerre civile et du franquisme. Le 14 avril 2003, le Groupe pour la révision du procès Delgado-Granados a adressé au président du Tribunal constitutionnel, Manuel Jiménez de Parga, une lettre ouverte des familles des militants politiques Delgado, Granados, Peiró et Puig Antich afin que les sentences franquistes les concernant soient revues et qu'ils soient réhabilités.

Le recours des familles devant le Tribunal constitutionnel a abouti, en 2004, à l'annulation de la décision du Tribunal franquiste. Cette sentence est un précédent car, pour la première fois, un jugement prononcé durant la période franquiste a été remis en question. Elle a ouvert la voie légale à un véritable travail de mémoire dans la société civile espagnole, et l'espoir que les plaies encore ouvertes de la guerre civile puissent être refermées.

Dans cette lancée, le projet de loi pour la récupération de la mémoire historique du gouvernement Zapatero, petit-fils de républicain [NDLR: Son autre grand-père, Faustino Zapatero Ballesteros dans les rangs franquistes!], était de bon augure. Le ciel paraissait finalement s'éclaircir pour les victimes ou leurs descendants, trente ans après la mort du dictateur. Or, au début de l'année 2007, coup de théâtre! Les militaires ont provoqué un retour de balancier. Quelques mois avant la ratification de la loi par le gouvernement, le Tribunal militaire, composé en majorité de représentants de la droite politique, annonçait par la voix de son président, Ángel Calderón, que les condamnations franquistes des anarchistes Delgado et Granados n'étaient pas révisables (3).

Cette affaire nous rappelle, une fois encore, que l'Espagne contemporaine ne parvient pas à assurer un travail de reconnaissance des mémoires de son passé traumatique, en particulier concernant les crimes franquistes (4.) La société est encore très divisée sur son passé et la polarisation politique qui a pris place depuis le double mandat du parti populaire de José María Aznar ne s'est pas atténuée avec la présidence socialiste de Zapatero.

La condamnation des procès pour crimes d'opinion durant la dictature dérange toujours une partie de la société civile, fidèle au mythe de la réconciliation basée sur l'oubli «nécessaire» ou, pire encore, sur l'admiration de la justice de Franco. Cela a été le cas pour l'annulation de la révision du procès Delgado-Granados et on peut le craindre pour d'autres condamnations en attente de réparation (notamment celle du ministre républicain Juan Peiró ou de l'anarchiste Puig Antich).

Aujourd'hui, c'est peut-être la société civile qui va à nouveau provoquer le débat. En effet, depuis quelques temps, la prison de Carabanchel, à Madrid, qui a servi de tombe à Delgado et Granados, n'est plus qu'un vaste espace abandonné. Ce témoin silencieux est à nouveau l'objet d'attention et il est question de transformer le lieu en hôpital, les établissements de santé étant largement saturés dans la capitale. Ce terrain, acheté par le gouvernement franquiste pour servir de lieu d'enfermement, de torture et d'exécution de dissidents ou, simplement, d'individus «dérangeants», va donc probablement être recyclé en un lieu de guérison.

On peut donc espérer que cette transformation permette de ne pas enterrer une fois de plus un «passé qui ne passe pas» et de rappeler d'une manière ou d'une autre le sens de ce lieu d'histoire et de mémoire à ceux qui le visiteront. Le travail de mémoire doit tenir compte de la nécessité de mieux faire connaître les crimes du franquisme en réhabilitant leurs victimes et en leur redonnant une place dans la mémoire collective. C'est en tout cas ce que prévoit l'article 18 de la «loi de récupération de la mémoire historique» pour des monuments plus prestigieux comme le Valle de los Caídos, héritiers du culte mémoriel franquiste!

Depuis le 31 octobre 2007, le 1er article de la loi donne droit à une réparation morale et à la récupération de la mémoire personnelle et familiale de ceux qui ont subi la persécution ou la violence pour des raisons idéologiques. Une nouvelle opportunité est donc offerte aux forces politiques qui gagneront les élections qui se tiendront dans quelques jours d'entamer ce face à face avec les zones d'ombre de l'histoire espagnole. Espérons que les instances judiciaires ne s'arrêteront pas au seuil de ce droit de mémoire.

La bataille est encore rude

Il faut saisir cette occasion d'annuler la sentence de 2007 qui a condamné le réexamen du procès Delgado-Granados. Il est temps de mieux reconnaître les crimes du franquisme et de réhabiliter les victimes en affrontant les erreurs d'un passé non démocratique.

Mais la bataille est rude car les réactions au processus sont encore vives. Il y a quelques jours, le général de brigade des forces militaires en Galice, Blas Piñar Gutiérrez, a été remis à l'ordre par sa hiérarchie, pour avoir rédigé, le 8 janvier dernier, un pamphlet contre la «loi de récupération de la mémoire historique» défendant les «valeurs» (sic) d'une «Deuxième République qui n'avait été autre chose qu'un coup d'Etat civil» (5).

L'auteur suggère également que les autorités doivent assurer «la permanence des symboles qui font partie de l'authentique mémoire historique». Ce militaire, qui avait appuyé la tentative de coup d'Etat de Tejero, en 1981, et qui avait profité de l'amnistie de la Transition, continue à réfuter les institutions démocratiques contemporaines. Pour l'instant, il a été destitué de ses fonctions en raison de ses attaques publiques à la loi, mais l'affaire n'est pas terminée...

Souhaitons que la justice, malgré les réticences encore fortes de certains individus, prenne désormais le chemin de la véritable démocratie et offre aux victimes des crimes passés, comme les jeunes Delgado et Granados, le respect de leur mémoire.

Note :

1. Sur la répression franquiste, voir l'ouvrage collectif Morir, matar, sobrevivir, la violencia en la dictadura de Franco, Barcelona, ed. Crítica, 2002.
2 Ces déclarations ont été diffusées en 1993 dans le documentaire de Xavier Monanyà, Granados y Delgado, un crime légal.
3 Communiqué par le quotidien El País, 11 mars 2007.
4 Sur les concurrences mémorielles, voir l'article «Guerre de la mémoire en Espagne» dans Le Courrier du 30 janvier 2007.
5 Extrait de la lettre in Miguel González, Madrid, El País, 22 février 2008.

Commentaires
LA RÉVISION DES PROCÈS DU FRANQUISME EST-ELLE POSSIBLE? | 0 Commentaires
ZERO; un sujet qui passionne!

Retour