Smersh (tuer les espions, un apparat du NKVD, un de plus pour liquider les ennemis de l'URSS, en fait ceux du Polituro, un gang d'assassins dirigés par Staline)
Quelques extraits du livre de Ronald Seth publié en 1970 par les éditions Stock.
Terreur en Espagne, chapitre 10, page 105
D'autre part, afin de ne pas décevoir le communisme mondial, il [Staline] lui fallait agir pour aider les communistes espagnols, et son esprit subtil ne tarda pas à trouver la solution du problème. Tout en annonçant que la Russie adhérait à la politique de non-intervention et allant même jusqu'à dire à la France qu'il allait décréter un embargo sur les armes destinés aux républicains espagnols, il présenta au Politburo un plan en vue d'une intervention en Espagne, mais d'un caractère très particulier. Il faut bien comprendre que la base de ce plan fut la vieille lutte entre Trotsky et Staline. Toutes les influences de Trotsky devaient être détruites en Espagne, et pour être certain d'atteindre ce but, Staline devait exercer la plus forte sur la situation intérieure espagnole, autrement dit il devait réellement contrôler la révolution. D'autre part, il fut entendu que les Russes ne fourniraient des armes aux républicains que moyennant paiement en or.
Yagoda, qui était encore le chef du NKVD, réunit une conférence le 14 septembre [1936] pour mettre au point dans tous ses détails le plan proposé par Staline. Afin de permettre aux Soviets de contrôler la situation en Espagne, le NKVD allait avoir à installer une de ses branches les plus importantes. Quant au reste, qu'il ne convient pas ici de développer, les communistes étrangers seraient organisés en brigades internationales afin de fournir les unités combattantes nécessaires, cependant que les armes seraient acheminées en Espagne à leur intention mais en contrebande, ainsi que les officiers techniciens et un petit contigent de l'Armée rouge, hautement spécialisé, qui aurait pour principale mission de défendre Madrid. Tous ces gens devraient se présenter comme des volontaires, mais il convenait de maintenir leur présence en Espagne aussi discrète que possible. Staline nomma le général Berzin responsable de l'exécution du plan dans le domaine strictement militaire; cet officier général, qui jusque-là dirigeait le GRU (service de renseignements militaires de l'Armée rouge), aurait pour mission de diriger les opérations, avec l'aide d'un commissaire politique, ancien officier de l'Armée rouge, nommé Stachevsky. Les directives que Staline donna à ces deux chefs furent brèves et précises: « Restez toujours hors de portée de l'artillerie», ce qui signifiait en d'autres termes: «Ne participez pas à la guerre.»
Quant au service du NKVD en Espagne, Staline en confia la direction à Alexander Orlov, l'ancien chef des services de renseignements économiques des forces de sécurité, et le seul des déserteurs du NKVD qui ait par la suite réussi à échapper aux exécuteurs. Malheureusement, Yagoda fut à ce moment remplacé par le maniaque Yejov, qui ordonna à Orlov de s'introduire dans tous les milieux de l'Etat espagnol, afin d'y exécuter un effarant programme de meurtres, d'enlèvements et d'actions terroristes, dans le but de démolir le régime que Berzine s'efforçait précisément d'établir. Orlov n'avait pas encore commencé à mettre en doute les véritables motifs de Staline, encore qu'il ne tardât pas à éprouver de grandes déceptions; aussi s'efforça-t-il d'appliquer à la lettre des barbares directives de Yejov.
[Un paragraphe consacré à la lutte de Staline contre Trotsky dont l'influence est trè surévaluée
à cause de la paranoïa du chef du Kremlin qui, sans cesse, atrribue ses propres erreurs et crimes à d'autres]
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Pour comprendre l'organisation communiste espagnole, il faut connaître un ou deux éléments essentiels. Avant qu'éclatât la guerre civile, le parti communiste espagnol avait peu de prise sur la classe ouvrière, car celle-ci était en majeure partie contrôlée par les anarchistes et les socialistes. Le plus dangereux adversaire du PCE était le POUM, ces quatre lettres étant les initiales de «parti ouvrier d'unification marxiste». Ce parti avait été constitué par d'anciens membres du parti stalinien qui avaient rompu avec Staline. Apparemment, le POUM était trotskiste, sans pour autant s'aligner sur les idées de Trotsky; de son côté, Trotsky désapprouvait la politique fondamentale du POUM. Au début de la lutte, le POUM était numériquement faible en comparaison des anarchistes et des socialistes; cependant il était beaucoup plus fort que le PCE et, dès le premiers de la guerre civile, il devient rapidement un grand parti de masses populaires, sous la direction d'Andréas Nin. |
[Un paragraphe décrit la vie de Nin, réfugié en URSS. En 1928, il arrêté par l'OGPU, emprisonné et expulsé en 1930. De retour à Barcelone en 1931, son témoignage décida de nombreux communistes à quitter le PCE pour fonder le POUM].
La Catalogne étant la principale région industrielle d'Espagne, le NKVD jugea essentiel d'exercer un contrôle sur elle. Mais c'est précisément en Catalogne que le POUM était le plus puissant, en sorte que le POUM devient l'objectif numéro que le NKVD se proposa d'abattre. Il commença par une campagne de dénigrement verbal, au cours de laquelle il demanda aux communistes staliniens orthodoxes de coopérer avec ses agents; puis il passa à des méthodes d'intimidation physiques plus radicales. Il ne fait aucun doute que le NKVD réussit à s'introduire à l'intérieur de l'organisation du POUM, et que c'est lui qui fomenta ce qu'on a appelé le soulèvement de mai 1937, à la faveur duquel il put perpétrer un grand nombre d'enlèvements et de meurtres. Le soulèvement de mai fut une révolte des antistaliniens - c'est-à-dire le POUM, les anarchistes et les socialistes - contre le contrôle absolu exercé dans l'administration républicaine par le parti stalinien. Ce soulèvement échoua, et une de ses conséquences fut une intensification de l'activité du NKVD contre tous les éléments non staliniens.
Sur le plan pratique, cette activité se traduisit par un ordre émanant de l'administration stalinienne de la républicaine, qui s'intitulait «loyaliste», et selon lequel tous les dirigeants du POUM devaient être arrêtés. L'inculpation formulée contre eux fut d'avoir «espionné pour le compte de Franco», et les prisonniers furent «jugés» à Barcelone, en octobre 1938, dans un procès calqué sur ceux de Moscou. Cependant le tribunal résista dans une certaine mesure à la pression exercée sur lui par le NKVD. Etant donné le long passé d'activistes antifascistes des accusés, il était trop ridicule de prétendre qu'ils étaient devenus des espions à la solde de Franco. On ne condamna pas les prévenus à mort, mais le NKVD obtint de lourdes peines de prison pour cinq des accusés, les deux autres étant acquittés.
Andréas Nin ne se trouvait pas dans le box, car il avait réussi à échapper à l'arrestation et disparu. Toutefois, le gouvernement loyaliste retrouva sa trace dans une villa d'Alcala de Henares que le NKVD avait transformé en une de ses nombreuses «loubyanka» en Espagne. On n'entendit plus parler de lui jusqu'au jour où son cadavre fut découvert dans une rue de Madrid.
Beaucoup d'antistaliniens moins importants furent exterminés par le Smersh à la suite du soulèvement de mai de Barcelone et du procès, avant même la disparition de Nin. Mais sa mort semble avoir donné le signal d'une purge stalinienne typique, destinée à affaiblir l'oppposition et si possible à la détruire par la liquidation de ses principaux dirigeants. Par conséquent, entre la mort de Nin et la fin de 1937, de nombreux enlèvements et meurtres de personnalités trotskistes et antistaliniennes furent exécutés par le Smersh, comme on a pu le prouver depuis lors.
Il convient dans cette longue liste de citer ici les principales victimes. Il y eut Kurt Landau, un Autrichien qui avait fui le nazisme et dirigé la revue trotskiste Der Funke; il fut enlevé et exécuté. José Robles, professeur d'espagnol à l'Université John Hopkins de Baltimore, aux USA, se trouvait en vacances en Espagne quand la guerre civile éclata. Il offrit aussitôt ses services en qualité d'interprète au général Goriev qui commandait les forces à Madrid. La dernière fois qu'on le vit, ce fut à Valence, en septembre 1937, et plus tard on devait apprendre qu'il avait été fusillé «pour espionnage pour le compte de Franco». Il y eut aussi Marc Rein, le fils du dirigeant menchevik Raphaël Ambramovitch, alors en exil, qui disparut sans laisser de trace. Il faut citer de même Walter Schwartz, un des chefs du POUM et ancien membre du PC allemand qui, après avoir travaillé pendant une année comme commissaire politique de la 29e division («Lénine») sur le front d'Aragon, fut arrêté en août 1937, accusé d'être un espion de la Gestapo, et ne reparut jamais. Camillo Berneri, chef du mouvement anarchiste italien, avait fui l'Italie pour gagner l'Espagne et y militer pour la Révolution. Le soir du 5 novembre 1937, des agents du Smersh firent irruption à son domicile, l'emmenèrent, et l'on trouva le lendemain matin dans une rue voisine.
[Suite
Hamilton Gold, Bob Smilie (membre du parti travailliste anglais), Russell Blackwell, Erwin Wolf (ancien secrétaire de Trotsky)].
Tous les cas je viens d'évoquer sont connus. Mais il est impossible de chiffrer le nombre de personnes qui ont subi un sort semblable; il y en eu certainement des milliers. J'ai déjà indiqué dans les pages précédentes les innombrables victimes des purges exterminatrices qui eurent lieu à cette époque en Russie; comparativement, celles d'Espagne furent aussi considérables. Dans la sombre histoire du Smersh, le chapitre espagnol fut certes un des plus sinistres.
Des milliers de victimes chapitre 9, page 94
On rappela ainsi d'Espagne à Moscou, pour les faire disparaître, l'ambassadeur Geikhis et le directeur-résident Mikhail Kholtzof, ce dernier étant officiellement le correspondant de la Pravda dans ce pays. Il en va de même pour le général Kleiber, commandant la Légion des volontaires russes en Espagne, et du général B. I. Gorev, pionnier des études sociologiques soviétiques pendant la guerre d'Espagne.