Stephen Koch, Enseignant américain à l'Université Columbia (New-York). Auteur, notamment, de The End of Innocence, The Free Press, New-York, 1994, La fin de l'innocence, les intellectuels d'Occident et la tentation stalinienne : 30 ans de guerre secrète, Grasset, Paris, 1995.

Extrait 0, p. 166-167

Dans le domaine de la grande politique, l'épreuve du feu que traversait le Front était la Guerre d'Espagne, où des hommes de Münzenberg parmi les plus importants, comme Katz et Julio Alvarez del Vayo ont joué un grand rôle. L'Espagne étant le théâtre d'une guerre menée par le Front populaire, ce pays devint aussi le principal avant-poste européen de la terreur.

Extrait 1 p. 322-323-324

La mainmise de Staline sur le gouvernement espagnol se déroula en plusieurs phases. D'abord l'appareil infiltra chacun des éléments - militaires ou politiques - qui formaient la base du pouvoir de la République espagnole. Il fallait écarter Caballero et le remplacer par un être aussi docile et corrompu que Negrin. Simultanément, toute force capable de s'opposer à cette prise du pouvoir, tout adversaire éventuel fut éliminé de la vie publique espagnole ou réduit au silence par la violence.

Comme les communistes ne représentaient qu'une petite minorité de la gauche espagnole, cela exigea un assaut soudain, vaste et concerté, accompagné par une vague de terreur massive - non pas contre les fascistes mais surtout contre les principaux alliés de la République. Staline avait été averti du fait que, bien entendu, cela porterait un coup fatal à l'effort de guerre contre Franco. Il avait compris l'objection avec une clairvoyance parfaite. Mais la chose ne le troublait pas du tout. ...

Mais il ne suffisait pas de mesurer à l'Espagne une étroite liberté de manœuvre dans le domaine financier. Sachant qu'il tenait le gouvernement espagnol à sa merci, Staline prétendait désormais, tout bonnement, mettre la main sur son Trésor national. Ce n'était pas pour rien qu'il avait commencé sa carrière chez les bolcheviks en attaquant des banques. Pour mettre à exécution un acte de piraterie internationale aussi considérable, Staline put compter sur le concours d'un important collaborateur, celui de Negrin, le ministre des Finances de Caballero: en aidant l'apparat à piller le Trésor espagnol Negrin acheta en fait sa place au soleil et sa charge de Premier ministre.

Krivitsky était l'un des principaux artisans du pillage de l'or contenu dans les coffres de la République espagnole; il a décrit en détail comment cela se passa. L'opération consista à mettre la main sur les lingots d'or du Trésor national de l'Espagne, pour expédier le tout en Union soviétique; il était parfaitement entendu que rien n'en serait jamais rendu. L'histoire de cette entreprise est incroyable. Depuis le règne de Philippe II, le patrimoine national espagnol était essentiellement constitué par l'une des plus importantes réserves d'or du monde entier. Grâce à Negrin et à l'apparat, les Soviétiques persuadèrent le gouvernement de Caballero de transférer d'énormes quantités de cet or à Moscou, en partie pour « le mettre à l'abri » en cas de victoire franquiste, et en partie pour « garantir» les emprunts souscrits à l'occasion des achats d'armement.

Bien entendu Staline n'avait nullement l'intention de restituer quoi que ce soit. La disparition de la République espagnole ne pouvait que contribuer à justifier ce refus. Au pillage du Trésor, s'ajoutèrent, sous prétexte d'une «aide à l'Espagne », bien d'autres détournements qui affectaient tous les aspects de l'effort républicain. Entre autres services qu'il rendit aux Soviétiques, Anthony Blunt, au cours de cette même période, prodigua ses conseils à l'appareil quant au recel de maintes œuvres d'art volées à l'Espagne précisément dans le même but frauduleux que l'usurpation des lingots dérobés°.

Extrait 2 p. 329

C'est alors que l'apparat mit en scène le renversement de Largo Caballero. Le prétexte officiel invoqué au sujet de ce changement de gouvernement fut une demande faite à Largo par le parti communiste espagnol; une exigence qui, en fait, aurait signifié la liquidation ou l'interdiction de presque toute la gauche non stalinienne alliée au gouvernement. Largo refusa bien entendu, purement et simplement, de cautionner ce qui menait la République à une défaite certaine, de sorte qu'il fut renversé pour défaitisme et remplacé par Negrin, chef du parti de la « Victoire ».

Le nouveau langage communiste utilisé dans la presse en dit long sur cette histoire. Parce qu'il voulait la victoire, il avait fallu remplacer Largo pour défaitisme. Negrin, lui, parce qu'il était prêt à endosser la défaite, dirigeait le parti de la « Victoire ».

Et une nouvelle vague de terreur s'abattit aussitôt sur le pays. En juin les massacres prirent une ampleur criante à Barcelone. Des milliers d'anarchistes espagnols, réunis sous la bannière d'une organisation appelée le POUM, furent exécutés. Le chef du POUM, Andrés Nin, fut arrêté.

Comme il ne passait pas aux «aveux» sous la torture, Orlov, grand expert en la matière, l'assassina tout simplement de ses propres mains dans les jardins du Prado.

Extrait 3 p. 331

Vers 1935, c'est-à-dire parallèlement à la création du Front populaire, l'appareil jeta son dévolu sur Emest Hemingway qui jouissait désormais d'une célébrité incontestée. Il représentait la personnalité idéale du Front populaire: à sa manière, Hemingway comptait autant en Amérique que Gide en France. Les instigateurs du Front populaire espéraient faire de lui le plus éminent de tous leurs compagnons de route dans le monde littéraire.

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