Guerre de la mémoire en Espagne

Le Courrier (Genève), Mari Carmen Rodriguez, Historienne, Mardi 30 Janvier 2007 

QUAND ON PROTESTE CONTRE LA MANIPULATION DE L'HISTOIRE POUR IMPOSER UNE AUTRE MANIPULATION. DE LA PURE HYPOCRISIE!!!

* Encore le retour du révisionnisme. Par exemple, occulter les combats de mai 1937 à Barcelone, l'assassinat d'Andreas NIN, le sort tragique des réfugiés espagnols en URSS, est-du révisionnisme?

** A comparer avec la transition démocratique en URSS et les "démocraties populaires".

*** Le passé de dirigeant communiste de Jorge Semprun est "oublié"!

**** A noter le choix très amnésique des références! Encore du révisionnisme? Peut-être qu'elle n'est pas encore au courant de la faillite de l'URSS!

Une affiche de Izquierda Republicana défendant la petite propriété et demandant la peine de mort pour les voleurs!

FRANQUISME - La guerre civile espagnole (1936-1939) donne lieu à des travaux historiques nombreux et féconds. Elle reste pourtant l'objet d'instrumentalisation politique. Les commémorations de 2006 n'ont pas fait exception.

L'année 2006 s'achève et, avec elle, une année de commémorations du 70e anniversaire du début de la guerre civile espagnole. Ce conflit a éclaté en 1936 à la suite du coup d'Etat militaire du 17 juillet contre la IIe République démocratiquement élue. Les auteurs du soulèvement, parmi lesquels le général Franco, ont bénéficié de l'aide massive d'Hitler et de Mussolini dont ils partageaient les idées. Le camp républicain a obtenu une aide de l'URSS, inférieure à celle de l'Axe, en échange de la livraison des réserves d'or de la banque d'Espagne, et la solidarité des Brigades internationales, des volontaires venus combattre le fascisme en Espagne. Les démocraties occidentales, après quelques tergiversations, ont opté pour la non-intervention et abandonné la République à son sort. Trois ans plus tard, au terme d'une guerre civile qui a fait plus de 500'000 morts, la victoire des troupes franquistes victorieuses condamnait les républicains à l'exil et ouvrait la voie à un régime dictatorial qui a pris fin à la mort de Franco, en 1975.

Retour du révisionnisme *

L'année commémorative qui prend fin s'insère dans un contexte d'instrumentalisation politique du débat historiographique. Le conflit ayant quitté son espace géographique et temporel des années trente, il se trouve aujourd'hui transposé au plan des idées et des enjeux contemporains où la polémique fait rage. Il a donné naissance à une nouvelle guerre: celle de la mémoire.
Plus encore, cet éclatement du champ de l'histoire mémorielle a provoqué un retour en force du révisionnisme. Des auteurs néofranquistes revisitent l'histoire de la guerre civile en recyclant de vieux fantômes de propagande que l'on croyait disparus. Ils justifient par exemple, le coup d'Etat de la droite militaire contre une République espagnole qui aurait été prétendument prête à instaurer une révolution bolchévique. En réalité, le Parti communiste était extrêmement minoritaire en Espagne au cours des années trente et la République de 1936 devait son élection à une large coalition des gauches: le Front Populaire. Cette interprétation reprend l'histoire officielle imposée par Franco.

Les mémoires de la guerre civile

Dès les premières heures du conflit, les mémoires de la guerre civile ont été élaborées. Les deux camps ont raconté la guerre dans un vaste effort de propagande. L'histoire s'est souvent mêlée au mythe, écrit l'historien François Godicheau dans une récente synthèse très éclairante [1]: pour les républicains, il fallait défendre la démocratie contre le fascisme et pour les franquistes, la civilisation occidentale contre le bolchévisme.

Après le conflit, la mémoire des vainqueurs s'est imposée. Le franquisme était une «Croisade de libération nationale». Paul Preston a montré qu'il s'agissait d'effacer les succès révolutionnaires de la classe ouvrière de 1936 à 1939 [2]. La mémoire des vaincus a subsisté clandestinement ou en exil, comme dans les travaux de l'historien Manuel Tuñón de Lara ou dans les premières analyses critiques étrangères comme Le labyrinthe espagnol de Gerald Brennan (1943).

Au cours des années 1950, la mémoire officielle du régime de Franco célébrait un autre mythe: «les vingt-cinq ans de paix». Cependant, nous dit l'historien Santos Juliá, dès 1956, les étudiants antifranquistes dénonçaient les mensonges des vainqueurs [3]. Puis, des recherches historiques pionnières proposant une analyse critique globale du conflit, échappant à la censure, sont arrivées de l'étranger (anglophones et francophones). Leur succès vers 1960 a provoqué une réponse des franquistes qui ont mandaté un ex-jésuite, Ricardo de la Cierva, afin de réactualiser la version officielle...

Transition démocratique **

A la mort de Franco, en 1975, la transition démocratique a été marquée par une amnistie excluant du débat les arguments politiques liés à la guerre civile. Mais il n'y a pas eu de «pacte de silence», car les opposants à la dictature ont publié leurs recherches dès 1980. Ils ont affiné le décompte des victimes (grâce notamment à la localisation de fosses dès 1977). Ces années ont aussi révélé des données nouvelles sur l'aide économique extérieure aux deux camps (Angel Viñas) ou l'apport de l'histoire orale à l'analyse du conflit (Ronald Fraser).

L'année du coup d'Etat manqué du militaire Antonio Tejero (1981), l'élan d'ouverture de la transition a failli basculer. Mais l'ère socialiste qui a suivi a maintenu les parutions au rythme des commémorations avec les premières études de ceux qui, n'ayant pas vécu la guerre, ont apporté un regard plus distancié.

Vers 1990, à l'approche du 60e anniversaire, de nombreuses associations ont tenté de récupérer la mémoire des «anciens», disparaissant peu à peu, par des témoignages et documents. Ces derniers ont remis en scène «ces grands-parents dont les souvenirs sont absents des livres», selon l'expression de François Godicheau [4]. De plus, est apparu un intérêt pour la vie quotidienne dans l'arrière-garde, les réfugiés, la santé, l'éducation, l'histoire de genre, l'histoire socioculturelle. L'idée de dépasser des bornes chronologiques de la guerre pour une analyse à long terme (violence politique d'après-guerre, maquis antifranquistes, etc.) est également apparue dans cette période.

L'arrivée au pouvoir de la droite (Partido Popular d'Aznar) en 1996 a provoqué une résurgence de versions néofranquistes représentées, entre autres, par Pio Moa, reprenant la propagande de l'époque de la dictature. Avec le retour du Parti socialiste en 2004 (Zapatero), l'élan mémoriel ne s'est pas éteint. Un projet de «loi de récupération de la mémoire historique» a été rédigé en 2005 et est actuellement examiné par le parlement.

Les médias et les politiques ont exploité la conjoncture. Tandis que le révisionnisme a proliféré au nom de la pluralité d'opinion, d'autres acteurs ont su jouer du spectaculaire en mettant à jour des fosses communes pour sensibiliser la population aux crimes de guerre. Dans ce contexte, le 70e anniversaire de 2006 a connu une frénésie d'expositions, colloques internationaux et publications, représentant une société espagnole qui n'a toujours pas réglé ses comptes avec le passé.

Congrès et contre-congrès

Parmi les nombreuses rencontres scientifiques de 2006, il faut relever le congrès de la Société de commémorations culturelles espagnoles et de l'UNED (université espagnole à distance) à Madrid en novembre. Il a réuni près de 200 intervenants présentant leurs dernières recherches sur cette période charnière de l'histoire européenne. Le site du congrès, au coeur de la cité universitaire, était lui-même un double symbole. C'est là que s'est déroulée la bataille de Madrid, un moment fort de la résistance républicaine, immortalisé par l'appel antifasciste «¡No pasarán!» (Ils ne passeront pas!). Ce lieu est également proche de celui où furent fusillés en 1814 les résistants espagnols luttant contre l'occupation napoléonienne, peints par Goya (Los fusilamientos del 3 de mayo).

Le congrès s'est ouvert et clos sur une présentation historiographique par son principal organisateur: Santos Juliá. Son message clair contre le mythe de l'oubli a montré la présence continue de la guerre civile dans la conscience collective espagnole. Le défi des organisateurs était de rassembler tous ceux qui avaient de nouvelles pistes de recherches à proposer, sans instrumentalisation politique.

La séance inaugurale a donné la parole à un témoin de la première heure, Jorge Semprún ***, qui a connu l'exil, la résistance et la déportation. Il a appelé à ne pas confier le récit de la guerre aux anciens combattants, à rejeter les mythes, en paraphrasant L'Espoir de Malraux: «Il y a des guerres justes, mais pas d'armées justes.» Les conférences et ateliers ont débattu de thèmes comme les origines du conflit, l'économie, les collectivisations républicaines, l'intervention et non-intervention étrangère, les mentalités des militaires, de l'église, la propagande, la presse, la littérature, les arts face à la guerre, la répression, la société civile, la lutte des femmes, la répression, l'exil, la mémoire de la guerre et les archives.

Mais l'air du temps, comme nous l'avons vu, est au déferlement de toutes les révisions possibles. Ce qui n'a pas manqué, puisque la CEU (l'université catholique madrilène) avait convoqué 5 jours plus tôt un «autre congrès»: La République et la guerre civile, septante ans après, réunissant un parterre de conférenciers adeptes du néofranquisme, dont Pío Moa.

L'année de commémoration qui vient de s'achever a donc été marquée par une vague d'instrumentalisation de l'histoire, un processus qui a malheureusement toujours été présent depuis le début du conflit espagnol. Cette situation révèle la difficulté d'une dialectique entre histoire et mémoire. Pour l'historien Eric Hobsbawm, de passage en Espagne, il faut en tout cas «laisser l'histoire aux mains des historiens [5]». Dans la perspective de la polémique décrite ici, il reste à savoir qui peut être considéré comme historien.

Notes ****
[1] François Godicheau, La guerre d'Espagne, de la démocratie à la dictature, Paris, Découvertes Gallimard, 2006, pp.116-119.
[2] Paul Preston, «L'historiographie de la guerre civile espagnole: de Franco à la démocratie» in J.-L. De La Granja, R. Millares, A. Reig, Tuñón de Lara y la historiografía española, Madrid, Siglo XXI, 1999, p.164.
[3] Entretien avec l'historien Santos Julià publié par José Andrés Rojo, «No hubo olvido ni silencio», El País, 02.01.2007.
[4] François Godicheau, La guerre d'Espagne, ibid, p.119.
[5] Propos rapportés par José Andrés Rojo, «La mirada de los nietos», in El País, 30.11.06.

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