Lutte de palais, terreur et “culte de l'être suprême”

Au-delà d'une lutte de palais dont fait partie l'assassinat, propre à tout régime communiste, régime qui prétend être l'héritier de la Révolution française, dont on oublie presque toujours la terreur et le “culte de l'être suprême”, deux autres caractéristiques de ces impostures.


Le successeur de Kim Jong-il a-t-il voulu éliminer son frère?

Le Temps, Michel Temman Tokyo, Corée du nord, samedi 20 juin 2009

Le fils aîné du «Cher leader» aurait été victime d’une tentative d’assassinat à Macao. A la tête de l’opération, son jeune frère Kim Jong-un appelé à diriger le pays. Pékin a déjoué le complot
En début de semaine dernière, Kim Jong-nam, 38 ans, premier fils de Kim Jong-il, aurait échappé à une tentative d’assassinat à Macao (plaque tournante des trafics et transferts nord-coréens), où Kim Jong-nam vit en partie depuis 2007. L’information a été révélée lundi par la chaîne de télé sud-coréenne KBS, citant des «sources gouvernementales chinoises».

Pour l’heure, peu de détails ont filtré sur la façon dont le complot a été monté et déjoué. Selon KBS, citant ses sources chinoises anonymes, le commanditaire de cette tentative d’assassinat n’est autre que Kim Jong-un, 26 ans, le petit frère de Kim Jong-nam, décrit comme «le nouvel homme fort de Pyongyang» selon le site sud-coréen Daily NK.

En deux temps

Selon les officiels chinois cités, les auteurs de l’attentat raté sont des «hommes de main» de Kim Jong-un. Une autre chose semble sûre: l’assassinat devait être conduit en deux temps. Des «soutiens» de Kim Jong-nam, proches du pouvoir à Pyongyang, devaient d’abord être éliminés. Puis, le plan prévoyait d’attirer Kim Jong-nam dans un guet-apens pour l’éliminer. Le complot aurait été déjoué à temps par Pékin. Selon KBS, citant ses sources, «le gouvernement chinois a mis en garde la Corée du Nord, exigé qu’elle mette un terme à la tentative d’assassinat, et a envoyé des agents et des officiers militaires à Macao qui ont emmené Kim Jong-nam en lieu sûr».

Frasques, provocations

Mais pourquoi donc Kim Jong-un aurait-il cherché à avoir la peau de son frère aîné? Peut-être, d’abord, parce que dans la famille des Kim, Jong-nam est le mal-aimé. Il n’est plus le bienvenu à Pyongyang. Il est notamment rejeté par son père depuis qu’il s’est fait arrêter à Tokyo, en 2001, alors qu’il tentait d’aller à Disneyland muni d’un faux passeport. Ses frasques, provocations et gaffes répétées exaspèrent le «Cher leader». Elles semblent aussi agacer le petit frère et nouveau «leader» du régime.

Ces derniers mois, en effet, Kim Jong-nam a multiplié les voyages en Asie et en Europe. A chaque fois, il a semblé prendre du plaisir à répondre aux questions des reporters – japonais souvent – qui le suivaient, le harcelaient et le coinçaient dans une rue, le hall d’un aéroport… Dans plusieurs vidéos en ligne, sur YouTube et autres sites, le rondelet Kim Jong-nam, presque tendance avec ses lunettes de soleil et son bonnet de laine, en jean ou en costume ivoire, a l’air tantôt d’un homme d’affaires pressé, d’un touriste esseulé, d’un adolescent attardé, un rien benêt écervelé. Devant les caméras, on le voit répondre, sans agressivité dans la voix, avec un semblant de sincérité qui déconcerte.

Déclaration de trop

En octobre 2008, à Paris, la chaîne japonaise Fuji TV réussit à le filmer. Quelques semaines plus tard, les chaînes nippones NHK et TV Asahi obtiennent à leur tour des commentaires «exclusifs» de sa part. A TV Asahi, il dit «ne pas [s]’intéresser à la politique», «ne pas vouloir succéder» à son père… A tel autre reporter nippon, il dévoile son mal-être, son malaise. «De toute façon, mon père préfère mon plus jeune frère», lâche-t-il, le sourire gêné.

Puis vient la déclaration de trop, le 30 mars dernier. A Fuji TV encore, qui le guettait, et réussit (deux fois le même jour) à lui arracher quelques mots dans un hall de l’aéroport international de Pékin et à Macao, il estime carrément «justifiée» la réaction du Japon (armée en alerte, saisies d’instances de l’ONU) avant le test imminent d’un missile balistique nord-coréen. A Pyongyang, c’en est trop.

Quand il étudiait en Suisse, à Berne, dans les années 1990, Kim Jong-un était présenté par ses maîtres comme «réservé» et «placide» – il y apprenait l’anglais, l’allemand et le français sous le nom de Park Choy. Aujourd’hui, il est décrit par un spécialiste sud-coréen, à Séoul, comme atteint «du même grain de folie dictatorial que ses pères». Kim Jong-il et Kim Il-sung étaient, pour leur part, experts en machinations politiques, intrigues de palais, purges sanglantes, et assassinats ciblés. A Pyongyang, à chaque passation de pouvoir, «les rivaux et éléments peu sûrs sont éloignés, voire éliminés», estime le chercheur sud-coréen Oh Kong-dan. Lorsque Kim Jong-il prit du grade, ses demi-frères et sœurs furent assassinés.

Kim Jong-un, lui, a bel et bien été adoubé comme «successeur» de Kim Jong-il. Selon le NIS (les services secrets sud-coréens), Pyongyang a même envoyé ces dernières semaines des télégrammes à ses ambassades à l’étranger pour confirmer la désignation et exiger de ses diplomates qu’ils fassent «allégeance». Aux côtés de son père, “Grand Soleil du XXIe siècle”, Kim Jong-un est désormais, en Corée du Nord, «l’étoile du XXIe siècle».

Pékin furieux

Mais l’apparent coup tordu et attentat raté pourrait aussi lui coûter cher. Car les Chinois en sont persuadés: Kim Jong-il n’était pas au courant du complot. Pékin est en tout cas furieux de la tentative d’assassinat fomentée sur son territoire et promet de «punir» le régime nord-coréen, en annulant des contrats de coopération économique, en pleine «Année d’amitié sino-nord-coréenne». Kim Jong-nam est au secret en lieu sûr, tandis que “l’étoile” Kim Jong-un ne brille déjà plus dans le ciel de l’Empire du Milieu.

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