Du riz contre les bombes nord-coréennes
Cérémonie militaire devant le mémorial de Kim Il-sung. Peut-on négocier avec un régime dynastique ayant provoqué la mort de 7 millions de Nord-Coréens?

COREE DU NORD. Les pourparlers sur le dossier nucléaire reprennent ce mardi à Pékin. Séoul propose une aide massive en cas d'accord.

INTERNATIONAL Le Temps Frédéric Koller Mardi 26 juillet 2005

C'est un plan Marshall – un de plus – que propose Séoul en échange de l'abandon des ambitions nucléaires de son voisin du nord: 500 000 tonnes de riz en sus de 2000 mégawatts d'électricité et du pétrole. Le chantage à l'aide sous la menace d'un «déluge de feu» que promet régulièrement Kim Jong-il s'avérerait-il payant? Un an après avoir claqué la porte aux pourparlers, le leader nord-coréen vient de faire savoir par son voisin chinois qu'il était ainsi prêt à retourner à la table des négociations. Résultat: Les six pays (les deux Corées, les Etats-Unis, la Chine, la Russie et le Japon) associés depuis 2003 à la résolution du problème nucléaire nord-coréen se retrouvent mardi à Pékin pour un quatrième round de discussions.

Malgré la satisfaction affichée des diplomates chinois et sud-coréens d'être parvenus à relancer le processus, l'optimisme n'est pas de mise. Pyongyang et Washington campent sur leurs positions. D'un côté, les Nord-Coréens demandent des garanties de sécurité ainsi qu'une aide énergétique et alimentaire comme préalable à un démantèlement de leur arsenal nucléaire. De l'autre, les Etats-Unis inversent la logique et exigent l'abandon complet et vérifiable du programme nucléaire nord-coréen qui, ensuite seulement, sera compensé par des aides.

De toute évidence, Washington n'a pas l'intention de céder. Cela reviendrait à récompenser un régime faisant partie de l'«Axe du mal» et que la secrétaire d'Etat américain, Condoleezza Rice, a encore qualifié «d'avant-poste de la tyrannie» en début d'année. Si l'administration Bush maintient un discours très ferme, elle sait également qu'elle a peu de chance de pouvoir porter l'affaire devant les instances de l'ONU – comme elle avait menacé de le faire l'an dernier – face à l'opposition de la Chine et de la Corée du Sud. Quant à l'option militaire, elle paraît peu réaliste étant donné l'engagement actuel de ses troupes en Irak et en Afghanistan. Dès lors les diplomates réoccupent le terrain.

Pyongyang, pour sa part, a fait monter les enchères en février dernier en annonçant détenir la bombe nucléaire. Simple bluff? De sources américaines, les Nord-Coréens posséderaient déjà une ou deux bombes. Mohamed el-Baradei, directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), avait récemment estimé leur nombre à six. La semaine dernière, un transfuge nord-coréen affirmait que Pyongyang avait fabriqué une bombe d'une tonne en employant 4 kilogrammes de plutonium et travaillait à sa miniaturisation. Deux programmes – l'un au plutonium et l'autre à l'uranium – ont été développés avec l'aide du Pakistan. Mais aucun essai nucléaire n'a jusqu'ici été effectué.

L'économie nord-coréenne demeure dans un état catastrophique même si des réformes limitées sont entreprises. La situation alimentaire est toujours préoccupante. Sans égard pour les souffrances de sa population, Kim Jong-il peut temporiser. Mais il veut aussi réintégrer la communauté internationale et – qui sait? – se construire une nouvelle respectabilité en dénucléarisant la péninsule coréenne.

Restait donc, pour sortir de l'impasse, à donner l'impulsion nouvelle: c'est le plan sud-coréen. En échange du renoncement à la bombe atomique par Pyongyang, Séoul offre de fournir non seulement l'énergie nécessaire au redressement du Nord – dont il est séparé depuis 1948 – mais également la plus importante aide alimentaire jamais accordée à ce jour. A cela devrait s'ajouter une coopération économique tous azimuts allant de l'exploitation commune de minerais à la fabrication de produits de première nécessité comme les vêtements et chaussures en passant par une zone économique spéciale au nord – Kaesong – qui accueillera des entreprises du sud.

Concrètement, Séoul construira à ses frais les installations nécessaires pour transférer 2000 mégawatts d'électricité de l'autre côté du 38e parallèle. Cette fourniture remplacera la construction de deux réacteurs à eau légère d'une capacité de 1000 mégawatts chacun, projet négocié en 1994 lors d'une précédente crise mais qui ne s'est jamais réalisé. La Corée du Sud écoulera gratuitement le pétrole dont le nord a besoin, remplaçant ainsi la Chine dans ce rôle. Enfin, Séoul promet de construire une usine d'engrais géante pour aider le nord à surmonter la famine.

Pour l'heure, les Etats-Unis ont salué l'initiative sans toutefois l'entériner. Mais, indique la presse japonaise, Washington serait décidé à abandonner les pourparlers à six si aucun résultat concret ne devait résulter de la rencontre de Pékin.

Livre réquisitoire contre le despote paranoïaque
Jasper Becker accuse l'ONU de complaisance envers le régime stalinien.

Frédéric Koller
Peut-on négocier avec un despote paranoïaque à la tête d'une dictature dynastique ayant provoqué la mort de 7 millions de personnes et qui vit dans une débauche de luxe, alors que son peuple terrorisé est au bord de la famine? La réponse – qui semble aller de soit d'un point de vue moral – se complique lorsque l'on sait que ledit tyran subsiste à l'abri du parapluie chinois et qu'il dispose d'un atout imparable dans son jeu: le chantage de l'arme nucléaire.

Pour Jasper Becker, auteur d'un livre réquisitoire contre le régime nord-coréen intitulé L'Etat voyou*, il n'y a pourtant plus de place pour le doute: «Les quinze dernières années montrent qu'un réel changement ne pourra venir que lorsque Kim Jong-il et sa famille seront reconnus comme des tirants maléfiques, destitués du pouvoir et jugés. Sans quoi Kim Jong-il transmettra le pouvoir à l'un de ses fils et perpétuera cette dynastie.»

Rappelons le bilan: Kim Il-sung et son fils, Kim Jong-il, sont responsables de la mort de 3 millions de civils durant la guerre de Corée (1950-1953) – provoquée par le Nord – auxquels s'ajoutent 3 millions de morts de la famine depuis les années 1990 – due à l'incurie économique – et un million de morts dans les camps de prisonniers politiques depuis les années 1950, estime le journaliste britannique qui avait révélé, il y a quelques années, les détails de la grande famine provoquée par le maoïsme dans la Chine de la fin des années 1950, un autre désastre humain déguisé en catastrophe naturelle.

En sus de la cour de Kim Jong-il, Jasper Becker ne se prive pas de critiquer la plupart des acteurs en prise avec le problème nord-coréen. A commencer par les Nations unies et le Programme alimentaire mondial (PAM) accusés d'avoir soutenu indirectement le Parti des travailleurs au pouvoir en acceptant aveuglément ses règles du jeu. Malgré son idéologie nationaliste d'autosubsistance appelée Juche, un tiers des Nord-Coréens vivent sous perfusion de l'aide internationale depuis dix ans. Or, celle-ci a principalement profité aux fidèles de Kim Jong-il.

Faire plier Kim Jong-il

Avec sa politique d'engagement du sunshine qui lui a valu le Prix Nobel de la paix, l'ex-président Kim Dae-jung est pour sa part soupçonné d'avoir empêché l'effondrement du régime nord-coréen pourtant au bord du précipice en 1998. De même, Jasper Becker estime que Pékin aurait les moyens de faire plier Kim Jong-il contrairement à ce qu'affirment les Chinois. Quant au chantage nucléaire – nul ne sait où en est véritablement ce programme – Pyongyang n'a jamais tenu ses promesses. Alors pourquoi continuer à discuter?

Contrairement à la majorité des observateurs qui défendent malgré tout un engagement pour faire évoluer le régime nord-coréen à la façon chinoise, Jasper Becker estime qu'en fin de compte seul George Bush est cohérent lorsqu'il maintient la fermeté contre Kim Jong-il.

On pourra rétorquer que la politique d'engagement de Kim Dae-jung et du président démocrate Bill Clinton n'a précisément pas pu déployer tous ses effets du fait de l'arrivée de George Bush à la Maison-Blanche en 2001. L'inclusion de la Corée du Nord dans l'«Axe du mal» explique en partie l'impasse actuelle. Reste que Jasper Becker n'a pas tort de souligner que si la guerre a jusqu'ici été évitée, c'est au prix exorbitant de millions de vies nord-coréennes.

* «Rogue Regime, Kim Jong-il and the Looming Threat of North Korea», Jasper Becker, Oxford University Press, 2005.

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