En lisant ces articles de Romain Franklin qui décrivent l'enfer que subit le peuple de la République Populaire Démocratique de Corée, on regrette que Kim Il-jong ne soit pas un fasciste! On verrait enfin le peuple de gauche, les spécialistes de l'indignation contre l'impérialisme américain, les combattants anti-capitalistes et autres "alter-mondialistes" commencer à faire quelque chose pour le peuple nord-coréen qui ne comprend pas sa chance de vivre dans un état authentiquement socialiste.


Médecins sans frontières se retire du pays et dénonce le détournement de l'aide humanitaire par le régime. La Corée communiste est devenue l'enfer de la faim

Par ROMAIN FRANKLIN, Libération, mercredi 30 septembre 1998

Cadavres au bord des routes, anthropophagie, mainmise de l'armée sur l'aide alimentaire: les rescapés décrivent une situation de cauchemar.

Médecins sans frontières (MSF) doit annoncer aujourd'hui son départ définitif de Corée du Nord. L'organisation humanitaire, la première ONG, en 1995, à tenter de pallier la famine qui frappe le pays, se dit aujourd'hui consciente d'avoir été “instrumentalisée”. Désireux d'attirer l'aide internationale afin de renforcer un régime stalinien en faillite, les dirigeants communistes nord-coréens ont accueilli, depuis, de nombreuses autres organisations caritatives. Mais Pyongyang n'a levé qu'un tout petit coin du voile de l'horreur vécue quotidiennement par la population.

Les ONG qui apportent leur aide ont dû, jusqu'ici, se plier aux conditions imposées par la dictature. Conditions contraires, pour beaucoup, à l'éthique humanitaire. Non seulement l'aide, selon MSF, est détournée par le pouvoir, mais, de surcroît, les plus démunis sont les laissés-pour-compte de cet effort international.

Pays à l'agonie. Afin de savoir ce qui se passe réellement dans ce pays passé maître dans l'art de la dissimulation et de la propagande, l'ONG a dû effectuer deux enquêtes à la frontière qui sépare la Corée du Nord de la Chine, la première en avril, la seconde en août. Côté chinois, des équipes de MSF ont interrogé des réfugiés. Leurs témoignages décrivent un pays à l'agonie : des usines ferment, des populations gagnent les campagnes pour ne pas mourir de faim mais, ne trouvant rien, elles finissent par périr dans la torpeur, l'estomac vide, au côté de centaines d'autres. L'armée ramasse quotidiennement sur les bords des avenues des villes et le long des routes des cadavres de gens morts de faim ou du typhus, pour les enfouir dans des fosses communes. Des cohortes d'affamés s'entassent dans les gares.

MSF affirme à Libération ne “plus avoir de doutes” sur le fait qu'en trois ans “plusieurs centaines de milliers de personnes au moins” sont mortes de faim ou de maladies liées à la famine. D'autres estimations invérifiables font état de 3 millions de morts depuis 1995 dans ce pays de 23 millions d'habitants. Le régime nord-coréen en reste apparemment à son estimation faite l'an dernier de... 134 morts. Dans le même temps, le régime de Kim Jong-Il continue d'entretenir l'une des plus grandes armées du monde et consacre un budget faramineux pour tenter ce mois-ci de mettre en orbite un satellite diffusant des “chants révolutionnaires immortels” à la gloire de son “Grand Leader”. Ce ne sont là que quelques-uns des aspects ubuesques d'un système où, par ailleurs, la moindre déviance politique se traduit par un châtiment sans rémission pour son auteur et sa famille, souvent jusqu'au plus lointain cousinage.

Surveillance. MSF, qui jusqu'à la semaine dernière maintenait sur place une équipe de 13 personnes, a commencé à travailler en Corée du Nord en 1995, pendant six mois, puis de manière permanente à partir de juillet 1997. Malgré sa présence dans plusieurs provinces et son insistance à vouloir faire “un travail à hauteur d'homme”, MSF s'est rendu compte qu'il ne pouvait guère être autre chose qu'un pourvoyeur d'aide alimentaire et de médicaments. L'ONG a réalisé, en outre, qu'il lui était impossible, jusqu'au printemps dernier, de se faire une idée réelle de l'ampleur de la famine. Médecins du monde, en butte aux mêmes problèmes après six mois sur place, s'est retiré en juillet. Surveillés en permanence par des cadres du régime, les volontaires de MSF ne pouvaient jamais rencontrer des gens à même de s'exprimer librement. “Pour visiter les dispensaires, il nous fallait faire la demande une semaine à l'avance, rapporte un responsable de MSF. Lorsque celle-ci était accordée, nous avions l'impression de visiter un village Potemkine, où tout était mis en scène.”

“Nous avons eu des doutes sur notre action dès 1995, reconnaît François Jean, le directeur de recherches de MSF. A présent, MSF est convaincu qu'il y a une discordance absolue entre la logique de l'humanitaire et la logique du régime. L'objectif de l'humanitaire est d'apporter l'aide aux plus vulnérables, or il y a toutes les raisons de penser que l'aide qui arrive dans ce pays, et qui est canalisée par le régime, ne leur parvient pas.” Plusieurs experts suspectent que le régime nord-coréen utilise, comme base de calcul à la distribution des rations alimentaires, son échelle de classement de la population en trois grandes catégories et une cinquantaine de sous-catégories. Avec, en bas de l'échelle, les familles de “contre-révolutionnaires”, et, au sommet, les hauts cadres du système. “La priorité des autorités nord-coréennes est de faire durer le régime, et quiconque n'est pas utile à cette prolongation peut être mis en danger de mort”, explique Pierre Rigoulot, un spécialiste de ce pays.

Les inondations des trois dernières années n'ont joué qu'un rôle marginal. “Cette famine, confirme François Jean, a une dimension politique très forte. D'une part parce qu'elle est la résultante des politiques menées depuis cinquante ans, d'autre part parce que le régime distribue les maigres ressources existantes en fonction de critères qui renvoient à la loyauté politique et à l'utilité économique et sociale des gens. Concrètement, donc, les habitants de Pyongyang (qui sont tous, de ce fait, privilégiés), les militaires et les cadres bénéficient toujours des distributions de vivres, alors que les gens qui, du fait de leur antécédents familiaux, ne sont pas considérés comme loyaux politiquement, ou les gens qui ne travaillent pas pour des industries stratégiques ou susceptibles de rapporter des devises sont privés de toutes distributions, hormis les deux ou trois kilos de riz fournis deux ou trois fois l'an à l'occasion de l'anniversaire du Grand Leader ou de la fondation du Parti des travailleurs...”

Faillite générale. “Ce type de famine est unique”, poursuit Jean. Contrairement à toutes celles du XXe siècle, elle n'est pas liée à une situation de guerre. Contrairement aux famines des systèmes communistes (Ukraine en 1932 ou Chine en 1959-1961), elle n'est pas liée à une frénésie de transformation de l'ordre social récent, mais à un problème d'ordre structurel. Elle survient dans une société majoritairement urbaine de type industriel (même si les industries sont en faillite). Les catégories les plus touchées sont les habitants des villes moyennes travaillant pour des entreprises en faillite qui n'intéressent plus le pouvoir. “Cette famine est aussi la conséquence d'une faillite générale de l'économie, ajoute François Jean. Mais il y a tout lieu de penser que cette faillite n'entraînera pas, du moins à court terme, un effondrement du régime.” En attendant, des milliers d'hommes continuent à mourir.


Témoignage non souhaité
Un responsable d'ONG décrit la détresse d'un village visité par hasard.
Par Romain Franklin 01/04/1998

Il est rarement donné aux responsables d'ONG occidentales qui se rendent en Corée du Nord d'en voir plus que ce qui est autorisé par les autorités. Le hasard vient cependant, parfois, rompre le strict encadrement auquel est soumis l'Occidental de passage. Appelons-le Christian. Il refuse, par crainte des représailles, de détailler les circonstances qui l'ont amené, voilà peu de temps, dans ce village de montagne de 8 000 habitants situé à une centaine de kilomètres de Pyongyang. Là, les habitants semblent plus que de coutume désireux de montrer la détresse dans laquelle ils se trouvent. On l'amène tout d'abord au dispensaire, où il découvre le spectacle, peu surprenant, de dizaines d'enfants squelettiques, qu'on l'autorise à photographier. Certains, lui dit-on, sont si mal en point que, lorsqu'ils se cassent un bras ou une jambe, l'os refuse de se ressouder, tant sont grandes leurs déficiences en calcium. Puis on l'amène dans une pièce à l'écart. Là gisent cinq enfants, pour autant qu'il puisse en juger, en train d mourir de faim. Ils n'en ont plus pour longtemps; leur aspect est tel que ses hôtes lui refusent le droit de les photographier. “C'est trop honteux de montrer des enfants comme ça”, lui dit-on. Chose presque inimaginable, on l'autorise à visiter - à l'improviste - plusieurs familles. Elles avouent absorber, pour toute nourriture, jour après jour, un unique et maigre brouet de chou et de maïs. “A mon âge, j'ai de plus en plus de mal à le digérer”, lui confie une personne âgée. En mettant les témoignages bout à bout, il déduit une statistique effrayante: dans ce village, trois personnes meurent de faim quotidiennement. Soit, pour 8 000 habitants, un millier par an.

La famine “manipulée”
Le président de MSF déplore l'opacité et les contraintes qui entourent la lutte contre la disette.

01/04/1998

Une centaine d'employés d'organismes humanitaires internationaux résident aujourd'hui en Corée du Nord. Voilà un an, il n'y en avait pratiquement pas. Raison de leur présence: une situation de disette ou de famine dont il est pourtant très difficile de cerner l'ampleur. Les estimations vont de quelques centaines à un, deux, voire trois millions de morts depuis 1995. Cette incertitude savamment entretenue commence à susciter un profond malaise chez certaines ONG, qui ont la sensation d'être manipulées. Présente sur place depuis 1995, Médecins sans frontières (MSF) annonce sans ambages à Libération sa volonté d'une “remise en question” de son action en Corée du Nord. Il est temps de “redéfinir nos missions avec les autorités”, explique Philippe Biberson, le président de MSF, de retour d'un voyage d'enquête d'une semaine. “En Corée du Nord, poursuit-il, notre organisation ne fait pas ce qu'elle voudrait, c'est-à-dire agir à hauteur d'homme. Notre geste est utile mais peut être jugé condescendant et récupérable politiquement.” MSF, dont le programme actuel se poursuit jusqu'en juillet, consacre près de 30 millions de francs en distribution de médicaments. “Un programme coûteux”, commente le président de MSF. Depuis le 13 janvier, l'assistance humanitaire globale à la Corée du Nord (via l'ONU, les ONG et l'assistance bilatérale) se monte à 415 millions de dollars. Cette aide comprend l'envoi de 658'000 tonnes de nourriture par le Programme alimentaire mondial (PAM) - la plus grosse opération jamais menée dans le monde. “La pénurie alimentaire est telle que nous n'avons pas de doute sur l'utilité de notre présence, modère Biberson. Mais les contraintes qu'on nous impose sont très dures. On ne peut pas aller chez les gens car c'est interdit. Nos équipes sur place voient leur rôle souvent réduit à celui de policiers vérifiant, dans les hôpitaux et les dispensaires, si des médicaments n'ont pas été détournés. Ils voient des enfants mal en point dans les hôpitaux, mais ne peuvent pas les suivre. Cela leur pose bien évidemment un problème éthique.”

Etroite surveillance. MSF, l'organisation la plus présente dans ce pays sans doute le plus secret au monde, maintient douze expatriés sur place depuis juillet dernier. Ces équipes, étroitement surveillées, sont chargées de faire fonctionner une quarantaine de “centres de renutrition” et d'approvisionner en médicaments les dizaines d'hôpitaux et dispensaires dans trois provinces situées autour de la capitale, Pyongyang (Hwanghae, Kangwon et South Pyongan), et bientôt dans une troisième, North Hangyong, en bordure de la Chine. A l'instar des agences onusiennes, comme le PAM, Philippe Biberson se dit pourtant incapable de dresser un tableau d'ensemble. Faute d'une autre expression, on pourrait appeler cela une “énigme humanitaire”. “On voit des enfants atteints de malnutrition chronique, mais on ne peut pas extrapoler à l'ensemble de la population infantile”, explique le médecin. La volonté de dissimulation des autorités est patente. Comme d'autres organisations, MSF a demandé d'effectuer une étude nutritionnelle. Celle-ci pourrait permettre de cerner un bilan plus précis. La requête a été refusée, sans explications.

Mises en scène. “Au cours d'une visite dans un des hôpitaux, des patients avaient été installés dans les lits juste avant mon arrivée, explique-t-il, mais le fait est qu'ils étaient réellement malades” Des mises en scène sont parfois décelées. D'hôpitaux en cliniques, la statistique la plus souvent colportée par les autorités est de “10 à 15% d'enfants malnutris”. Mais les interlocuteurs s'embrouillent parfois avec les chiffres, qui ne cadrent pas avec les pourcentages officiels. L'impossibilité des ONG sur place de se faire une idée de l'ampleur du désastre à l'échelle nationale tient également à la volonté délibérée du régime de dissimuler les faits non seulement aux visiteurs, mais aussi à sa propre population. Le secret, si bien entretenu, cache-t-il un bilan minimal où, à l'inverse, une hécatombe monstrueuse? Les estimations catastrophiques mises en avant par certaines ONG - l'organisation américaine World Vision, ou sud-coréenne du Mouvement bouddhiste coréen du partage - sont-elles plausibles? La première évalue le nombre de victimes entre un et trois millions. A partir d'études réalisées auprès de 472 réfugiés nord-coréens en Chine, la dernière fait état, par extrapolation, d'un bilan de trois millions de morts de faim depuis 1995 (sur une population de quelque vingt-deux millions d'habitants). Réponse de Biberson: “On n'a aucune information médicale sur ce pays, c'est pourquoi ces études extrapolant à partir de chiffres pris sur un échantillon réduit sont malhonnêtes.” Pourtant, certains diplomates, cités anonymement par des agences de presse, ont cru pouvoir dire qu'il s'agissait là de l'étude “la plus complète” réalisée jusqu'alors sur cette question.

Stimuler la générosité. A l'inverse, Pyongyang exagère-t-il l'ampleur de la dénutrition afin d'attirer une aide alimentaire venant ainsi pallier les carences de son économie? Le régime communiste suscite-t-il ces informations catastrophiques - mais invérifiables - pour stimuler les générosités? C'est ce qu'on semble croire à MSF. “Les autorités veulent nous en montrer suffisamment pour entretenir l'émotion de la communauté internationale. On nous prend surtout pour des fournisseurs. On apporte des médicaments en quantité, qui entrent dans leur système d'économie planifiée. Et nous avons l'impression que ce qu'ils nous montrent en termes de malnutrition sert à attirer cette aide.” Dans le même temps, Biberson n'exclut pas a priori la possibilité d'une réelle famine à grande échelle, étant donné la nature cloisonnée et hiérarchique d'un système où, même en temps normal, le rationnement alimentaire est différencié selon les “catégories” de citoyens et leur loyauté au régime. “Dans les endroits que j'ai visités, je ne pense pas que les gens meurent de faim. Mais j'ignore ce qui s'est passé les années précédentes et je ne sais pas ce qui se passe dans les régions les plus touchées. Il n'est pas impossible que certaines zones soient encore plus défavorisées.” Patrick McCormick, porte-parole de l'Unicef à Genève, affirme que les équipes sur place “ont vu des enfants sur le point de mourir de faim”, le plus souvent de maladies liées à la malnutrition, comme la diarrhée. Une étude de l'Unicef, publiée en novembre 1997, estime à 800000 (soit 38%) le nombre d'enfants malnutris de moins de 5 ans. Grâce à l'aide internationale, poursuit-il, la situation s'est légèrement améliorée. Pour l'Unicef, où l'on se dit incapable, par manque de données, de confirmer ou de démentir les bilans les plus alarmistes, la Corée du Nord est cependant bel et bien en proie à “la plus importante famine sévissant dans le monde aujourd'hui”.


La diplomatie d'extorsion
Pour le régime, tous les moyens pour monnayer sa survie sont bons.

Par Romain Franklin, Libération, 01/04/1998

Première dynastie communiste au monde, le régime politique nord-coréen est sans aucun doute le plus autoritaire et le plus rigide de la planète. L'information n'y circule pas. Les 22 millions d'habitants sont sédentarisés. Un permis, copié sur la propiska naguère en vigueur dans l'ex-Union soviétique, est nécessaire pour tout déplacement à l'intérieur du pays. Les routes sont entrecoupées de barrages policiers. Les postes de radio disponibles sont bloqués sur les fréquences des radios officielles, qui célèbrent le culte du nouveau dirigeant, Kim Jong-il. Ce dernier a officiellement pris les rênes du parti unique (et donc du pays) en octobre 1997, plus de trois ans après la mort de son père, Kim Il-sung, dont les statues géantes sont plantées aux quatre coins du pays. Alors que l'électricité fait totalement défaut dans les zones rurales et que, dans la capitale, Pyongyang, elle n'est disponible que deux heures par jour, ces monuments à la gloire du “grand leader” sont éclairés nuitamment par de puissants projecteurs.

Situation catastrophique. La Corée du Nord est le seul pays d'Asie dont le produit national brut diminue (d'environ 4%, en moyenne) tous les ans depuis 1991. Les magasins sont vides, même si, de loin, les étalages de légumes en plastique de couleur pourraient laisser croire qu'ils sont pleins. En quatre ans, selon les chiffres des Nations unies, la production agricole a chuté de 75%. La dégradation de la situation économique, aujourd'hui catastrophique, a commencé peu après la chute de l'ex-URSS. Pyongyang a été privé de l'aide du “grand frère” soviétique, puis, dans une certaine mesure, de celle que lui procurait le voisin chinois. Aujourd'hui, la Chine rachète, contre des denrées, les carcasses d'usines nord-coréennes laissées à l'abandon, faute d'électricité, de pétrole et de matières premières. En dépit d'une paralysie quasi totale de l'économie, le régime continue de chanter les louanges de l'idéologie officielle, le juche (autosuffisance). La banqueroute est telle que l'inventeur du juche, l'idéologue Hwang Jang-yop, a préféré faire défection, voilà un an.

Dissidence impensable. En état de décomposition avancé, le régime nord-coréen est cependant encore solide. Pour l'immense majorité des Nord-Coréens, bombardés de propagande depuis leur petite enfance, toute dissidence est proprement impensable. La moindre incartade est sanctionnée par un séjour plus ou moins long dans les “zones de dictature spéciale”, où quelque 200 000 prisonniers, politiques et de droit commun, sont soumis à un régime extrêmement sévère. La (relativement) faible proportion de condamnés s'explique par le contrôle total qu'exerce le régime policier. Toute la société est strictement hiérarchisée sur la base de cercles concentriques, au centre desquels on trouve les familles de hauts cadres considérés comme loyaux, bénéficiant de privilèges matériels (appartements luxueux, voitures de fonction, écoles spéciales pour les enfants) et de rations alimentaires généreuses.

Pour survivre sur la scène internationale, la Corée du Nord a recours à ce quel'universitaire Jean-Luc Domenach (1) appelle une “diplomatie d'extorsion”. Pyongyang est parvenu à négocier en 1995 la fourniture de 500'000 tonnes de pétrole par an par la communauté internationale et de deux réacteurs nucléaires modernes, en échange d'un engagement à ne pas se doter de l'arme atomique. En se décidant à faire appel à l'aide internationale, suite aux inondations de 1995 qui ont aggravé le déficit alimentaire du pays, Pyongyang a adopté une approche plus ou moins comparable, le pouvoir en place négociant sa survie en jouant sur le fait qu'il détient le sort de sa population entre ses mains.

Opération suicidaire. Cette situation n'est pas pour déplaire à Séoul, qui s'est persuadé, au vu du précédent allemand, qu'une réunification éventuelle des deux Corées coûterait trop cher. Pour les Etats-Unis - qui entretiennent 37'000 soldats en Corée du Sud - comme pour l'Europe, il s'agit avant tout d'apaiser la poudrière nord-coréenne. Le pays est au bord du gouffre et il convient surtout d'empêcher celui-ci de sombrer, car il serait alors tenté de lancer une opération militaire suicidaire contre son ennemi de toujours, la Corée du Sud. Cette doctrine d'apaisement a été baptisée soft landing (atterrissage en douceur) dans le jargon des diplomates. Du point de vue de Bruxelles comme de Washington, l'aide alimentaire non conditionnelle est, pour ainsi dire, le prix à payer pour prolonger à moindres frais la paix sur la péninsule coréenne. Washington vient d'ailleurs d'annoncer l'envoi de 200'000 tonnes d'aide alimentaire en 1998 et Séoul, 50'000.

(1) L'Asie en danger, par Jean-Luc Domenach, Ed. Fayard, 343 pp., sortie le 8 avril 1998.

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