La famine à huis clos
Ecorces ou algues pour survivre, et peut-être déjà un million de victimes.

Par Romain Franklin, Libération, 07/10/1997

Ce sont des gâteaux carrés, les uns marrons, les autres verts. Des ersatz que la Corée du
Nord produit en masse dans des usines implantées en dehors de la capitale, Pyongyang,
pour pallier la famine qui ravage depuis trois ans ce pays vivant en huis clos sous la
dictature de Kim Jong-Il, héritier de la première dynastie communiste du monde. “Les
premiers sont faits avec des écorces d'arbres, les seconds avec des feuilles. Ils
remplissent l'estomac mais n'ont, bien sûr, aucune valeur nutritive. De surcroît, ils
sont très difficiles à digérer, et de nombreux habitants souffrent d'hémorragies
intestinales”, raconte Catherine Bertini, la directrice du Programme alimentaire mondial
(PAM), rencontrée vendredi dernier à Paris. Les autorités nord-coréennes en sont aussi
réduites à moissonner les algues sur les côtes pour en faire des substituts alimentaires,
“mais les algues, au moins, ont une certaine valeur nutritive”, complète la directrice du PAM.

Venue à Paris pour tenter de convaincre le gouvernement français d'apporter une aide
alimentaire à ce pays, Catherine Bertini craint une aggravation de la situation. “Toute la
nourriture est distribuée par le gouvernement de manière centralisée, même dans les
campagnes. Le rationnement est mensuel. Or le gouvernement n'a plus rien à distribuer
et la famine est très grave. A l'approche de l'hiver, les gens, qui d'ores et déjà n'ont pas
assez de nourriture, vont en avoir de moins en moins.” Elle estime le déficit alimentaire,
à l'issue de la moisson en cours, à 2,3 millions de tonnes de céréales, ce qui représente
environ un tiers de la production nord-coréenne.

Aspect squelettique. Depuis 1995, l'organisme des Nations unies a distribué 400'000 tonnes de nourriture en Corée du Nord. Seize employés du PAM se trouvent sur place pour vérifier que cette aide internationale (1) n'est pas détournée par la gigantesque machine militaire nord-coréenne. “Nous n'avons jusqu'alors rien constaté de tel”, insiste Catherine Bertini, tout en reconnaissant que les contrôles des équipes du PAM sur le terrain ne sont jamais tout à fait inopinés: “Les autorités savent en permanence où nous nous trouvons.” Depuis juillet, le PAM fournit deux repas par jour aux enfants de moins de 6 ans et demi (soit 2,6 millions) qui sont obligatoirement scolarisés dans les jardins d'enfants. Catherine Bertini, qui s'est rendue en Corée du Nord en mars, a visité une dizaine de ces crèches. “Lors de nos visites, qui étaient bien sûr organisées, seulement 20% des enfants étaient présents. Les autres étaient apparemment soit malades, soit trop faibles pour s'y rendre. Au moins un quart des enfants présentaient un aspect
squelettique et souffraient de malnutrition. Certains avaient une couleur de cheveux trahissant une déficience en vitamines, ou étaient trop faibles pour se déplacer. Chaque fois que nous demandions l'âge des enfants nous étions surpris: ceux qui paraissaient avoir 2 ans en avaient 4, ceux qui paraissaient en avoir 4 en avaient 7.

Comme le rationnement se fait par famille, chaque enfant doit apporter son propre repas.
Mais, petit à petit, en raison de la pénurie et de la baisse des rations destinées aux
familles, ils n'apportaient plus rien.” En quelques mois, le PAM est parvenu à améliorer
sensiblement la situation: “Aujourd'hui, 95% des enfants sont retournés à l'école.”
Aide extérieure. Dépendant étroitement des subventions fournies par le bloc communiste
et du troc avec les pays de l'Est jusqu'à la chute du mur de Berlin, Pyongyang a dû se
résoudre à solliciter une aide extérieure à partir de 1995. Mais la Corée du Nord, l'un des
régimes les plus répressifs et secrets de la planète, semble ne vouloir dévoiler de
l'ampleur de la famine que le strict minimum à même d'attirer l'aide internationale.
Malgré une présence sur le terrain, il demeure impossible pour le PAM de se faire
une idée exacte de la catastrophe à l'échelle du pays. L'organisme n'a eu accès à aucune
statistique gouvernementale sur la famine. Une étude nutritionnelle que vient de réaliser
le PAM conclut que, sur 4 200 enfants examinés, 17% souffrent de malnutrition: un
pourcentage assez bas, et donc douteux. D'autant plus que le PAM n'a été autorisé à
examiner que les sujets qui lui ont été présentés, et s'est vu refuser de conduire une
enquête réelle. “D'où l'impossibilité d'extrapoler, concède la directrice du PAM. La
seule chose que nous puissions dire sans nous tromper est que le déficit en nourriture est
dramatique.”

Bilans invérifiables. En mars, les officiels nord-coréens ont affirmé qu'à peine plus
d'une centaine d'enfants étaient morts des conséquences de la famine. Chiffre plutôt
invraisemblable. Dans le même temps, les hypothèses les plus extrêmes sont avancés. Le
South China Morning Post, l'un des journaux les mieux informés de la région, citait
mardi dernier des réfugiés nord-coréens affirmant qu'au moins un million de leurs
concitoyens étaient morts de faim. Le lendemain, un officier venant de faire défection
affirmait que plusieurs personnes avaient été exécutées pour s'être livrées à des actes de
cannibalisme. World Vision, une ONG américaine qui a fourni 1680 tonnes de
nourriture à la Corée du Nord depuis 1996, a estimé en septembre le bilan de la famine à
un, voire deux millions de morts dans ce pays de 23 millions d'habitants. Une telle
mortalité (5%) n'est pas invraisemblable en regard d'un précédent comparable: la famine
chinoise de 1959-62: elle fit 30 millions de morts - à l'insu du monde entier, y compris
des nombreuses délégations qui se rendirent dans le pays pendant ces “trois années
noires”. Plusieurs provinces chinoises avaient alors été le théâtre de scènes de
cannibalisme. Plus tard, les autorités chinoises, plutôt que de s'en prendre au délire des
politiques maoïstes, rendirent responsables les “catastrophes naturelles”.
Aléas de la nature. La Corée du Nord, où sévit le culte de la personnalité de Kim
Il-Sung (décédé) et de son fils qui lui a succédé, Kim Jong-Il, attribue aussi l'actuel
naufrage économique aux seuls aléas de la nature. Ce que dément la directrice du PAM.
Pour elle, sur le déficit de 2,3 millions de tonnes de céréales (équivalent à la totalité de la
production de maïs de 1994), seulement 0,3 million de tonnes sont attribuables aux
inondations et sécheresses successives qu'a connues le pays depuis trois ans.
Le fait que la Corée du Nord soit perçu comme un Etat peu respectueux des droits de
l'homme, potentiellement agressif à l'encontre du voisin sud-coréen, de surcroît
disposant peut-être de l'arme nucléaire, ne facilite pas la tâche du PAM, qui espère tout
de même réunir suffisamment de contributions internationales pour poursuivre son
programme d'aide. Un nouvel appel de fonds sera fait en novembre.

(1) Les pays donateurs sont, par ordre d'importance, les Etats-Unis, l'UE, la Corée du Sud, etc.

Odyssée d'une famille coréenne
Fuyant la famine et l'enfer nord-coréens, seize personnes ont mis quarante-quatre jours pour gagner la Corée du Sud, via la Chine et Hong Kong.Récit du périple
Par ARNAUD Jean-François, Libération, le 10/06/1997 Séoul, correspondance

“Je voudrais tout oublier de ce cauchemar” Quand Mme Choi Kyun-shil, 58 ans, parle de la Corée du Nord, elle ne dit pas le nom du pays, elle dit “l'enfer”. Un enfer dont elle a réussi à sortir son mari, ses 14 enfants et petits-enfants. Parvenue à Séoul en décembre, cette famille constitue le plus grand groupe de Nord-Coréens à avoir fait défection et arrivés à ce jour au Sud.

Après les longues semaines du stage obligatoire de préparation à la vie dans le monde
capitaliste, sous les auspices de la KCIA (la CIA sud-coréenne), la famille maintenant
libre, a accepté pour la première fois de raconter comment elle a fui le pays le plus fermé
du monde. “Là-bas, la vie devenait trop dure. Il n'y avait plus rien à manger et nous
avions très froid. Les enfants étaient tout le temps malades. Deux personnes sont
mortes de faim et de froid dans notre immeuble. Les gens mangeaient de l'herbe, leur
peau devenait noire.” Mme Choi, son mari, Kim Kyung-ho et leurs enfants ont fui le 26
octobre 1996, au début de la grande famine qui tue des milliers de personnes
actuellement en Corée du Nord.

Exilés. Ils ont vécu longtemps dans la capitale nord-coréenne, Pyongyang. Avant d'en
être chassés lors d'un grand nettoyage. Le gouvernement communiste considère la
capitale comme une vitrine. Pour cette raison,il exile en province les personnes
politiquement suspectes, ainsi que les handicapés. “Ils se méfiaient de nous, car mon
mari est originaire de Corée du Sud. Et parce que mes parents se sont enfuis aux
Etats-Unis quand j'avais 4 ans.” C'est ainsi que Mme Choi et sa famille se sont
retrouvées dans la ville de Hoeryung, à quelques kilomètres de la frontière chinoise.
Une chance. En 1993, Mme Choi reçoit un message de ses parents, encore en vie aux
Etats-Unis. Sa mère, depuis plusieurs années allait régulièrement en Chine pour
retrouver sa piste. En soudoyant un garde-frontière, elle a même réussi à faire venir sa
fille deux fois en Chine au cours de l'année 1996. Lors de ces rencontres, les deux
femmes mettront au point l'évasion de toute la famille, soit 16 personnes: le mari, Kim
Kyung-ho, 61 ans, leurs trois filles, trois gendres, deux fils, leur belle-fille et leurs cinq
petits-enfants de 4 à 12 ans.

Deux difficultés majeures pour tenter la grande évasion: leur dernière fille est enceinte de
six mois et M. Kim marche très difficilement depuis une attaque qui n'a jamais été
soignée. “J'avais décidé que ce serait tous ou personne car j'ai été maltraitée et humiliée
toute ma vie à cause de mes parents qui se sont enfuis.” Evidemment, il a fallu être
particulièrement prudent. En Corée du Nord, tout le monde est surveillé. “Un jour ma
voisine du dessus est venue me dire qu'elle était chargée de nous surveiller, mais
que cela ne l'enchantait guère”, explique Mme Choi,qui a conservé ses réflexes. Depuis
le début de l'interview, qui se déroule dans un restaurant, elle s'interrompt brusquement
chaque fois qu'une personne qu'elle ne connaît pas s'approche d'elle. Départ. “Après
avoir obtenu l'accord de mon mari, j'ai mis au point les détails avec mes filles. Je leur ai
dit de ne pas en parler à leurs maris, je me méfiais.” Les trois gendres n'ont été prévenus
que la veille du grand départ. Les deux fils de Mme Choi sont partis avec trois jours
d'avance pour s'assurer que tout se passerait bien, officiellement ils étaient dans la
montagne pour ramasser des champignons. “Le soir de notre départ, nous avons fait
prendre des somnifères aux enfants, mes gendres sont partis avec vingt minutes
d'avance. Nous avons laissé la maison ouverte et la lumière allumée, comme si nous
étions partis pour une promenade de quelques minutes. Je m'étais procurée de la viande
la veille pour que tout le monde ait assez de force pour courir, si nécessaire.”
Le fils cadet portait son père sur le dos, les jeunes femmes ont pris les enfants sous leur
manteau. C'était au mois de novembre dernier à deux pas de la Sibérie, il faisait un froid
glacial et il neigeait. Il a fallu marcher trente minutes avant d'arriver à la frontière avec la
Chine: la rivière Tumen, que l'on peut traverser à gué. Mme Choi avait donné à chacun
une petite dose de mort-aux-rats pour se suicider en cas d'arrestation.“Nous préférions
mourir comme ça que dans un camp.” Emue aux larmes, Mme Choi se souvient de son
frère: “Il avait 16 ans quand ils l'ont arrêté parce qu'il écoutait la radio sud-coréenne, je
ne l'ai jamais revu.”

Frontière. Puis elle reprend son récit et sourit: “Les enfants se sont réveillés au milieu de
la rivière, quand nous avions de l'eau jusqu'à la taille. Je leur ai dit: "Si vous êtes sages,
nous irons en Amérique voir la maman de grand-mère.".” Elle explique qu'au dernier
moment, Choi Young-ho, le militaire nord-coréen qui avait été payé par sa mère a décidé
de se joindre au groupe. “Comme il parlait aussi bien chinois que coréen, il nous a aidés
en Chine.” Une fois passée la frontière, les 17 fugitifs se sont arrêtés presque dix jours
dans la ville de Yanbian. “Nous nous sommes tous enfermés dans une petite chambre,
parce qu'on nous a dit que nous étions recherchés et que nos têtes étaient mises à prix.
Nous avions très peur.”

De Yanbian, la famille prend le train pour Shenyang, plus au sud, puis passe par Pékin.
Dans leur traversée de la Chine du nord au sud, la mère de Mme Choi et l'une de ses
belles-filles venue des Etats-Unis devancent le groupe de vingt-quatre heures pour
arranger leur hébergement. “Mes parents ont dû dépenser toutes leurs économies depuis
cinquante ans pour notre évasion.” Toujours en train, la famille rejoint Canton, puis un
petit port du Sud où un bateau les attend pour aller à Hong Kong. “Nous avons passé
dix jours dans un camp de réfugiés à Hong Kong, en attendant une réponse de la Corée
du Sud à notre demande d'asile politique. Lorsqu'on nous a dit que les journaux de
Séoul avaient déjà tous annoncé notre fuite, nous avons eu très peur. Nous avons cru
que le gouvernement sud-coréen ne voudrait plus de nous car nous étions trop gênants.”
“L'enfant du Sud”. Séoul a finalement accueilli les fugitifs en décembre dernier,
quarante-quatre jours après leur départ de Hoeryung. M. Kim très fatigué par le voyage
est maintenant quasiment paralysé et ne peut plus parler. Myong-soon, âgée de 29 ans, et
qui était enceinte au moment de la fuite a accouché d'un petit garçon en janvier. Il
s'appelle Dae-han, “l'enfant du Sud”.

Mme Choi vit à Séoul avec son mari et leur fils célibataire âgé de 27ans dans un endroit
qu'ils n'ont pas le droit de révéler. Ils vivent aussi en permanence avec l'agent du service
de renseignements sud-coréen chargé de leur sécurité. Il y a eu plusieurs attentats des
Nord-Coréens contre des réfugiés politiques du Nord à Séoul: le dernier en date a eu lieu
en février 1997. Ce qui surprend le plus Mme Choi au Sud? “La gentillesse des gensÖ”
Son fils, moins positif, évoque ses difficultés: “Je suis perdu ici, je ne sais jamais
comment je dois me comporter.”.

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