Disneyland stalinien, le titre d'un article de Bertrand Tappolet, Le Courrier (Genève) du 27 Octobre 2006
http://www.lecourrier.ch/index.php?name=NewsPaper&file=article&sid=42406

LIVRE - Le photojournaliste Philippe Chancel signe un livre de clichés pris à l'occasion de séjours récents en Corée du Nord. Glaçant et fascinant.


NDLR: Etonnant, le Courrier, fière d'être un quotidien de gauche et de l'autre-monde, occulte le caractère socialiste de la RPDC. Pourtant l'autre-monde, il est là, en Corée du Nord. Toujours le négationnisme de gauche sur les crimes communistes. Les commentaires sont en […]


Disneyland stalinien

Après les lancements de missiles en Mer du Japon survenus en juillet 2006 et le récent essai nucléaire, le dictateur nord-coréen Kim Jong-Il est devenu, aux yeux du monde, un chef d'Etat redouté. Au lendemain des attentats du 11-Septembre, la Corée du Nord a été classée parmi les nations de l'axe du mal par George W. Bush. Le photojournaliste français Philippe Chancel, dont les reportages sur les pays de l'Est ont été vus dans de nombreux magazines, signe en ce mois d'octobre «DPRK». L'ouvrage réunit des images prises au cours de plusieurs séjours en 2005 dans un Etat souvent fermé aux regards occidentaux, et considéré comme une survivance archaïque des pires régimes staliniens que le XXe siècle ait connu.

Théâtre politique

De ce pays, où la propagande idéologique et le culte de la personnalité ont été érigés en véritable esthétique, le photographe a rapporté des instantanés d'une inquiétante étrangeté. Son objectif saisit un spectacle démesurée. Ses instantanés semblent comme échappés d'un mauvais rêve, entre Disneyland et univers concentrationnaire. Le style infiniment précis, neutre, frontal et misant sur la symétrie des photographies de Chancel révèle une réalité scénographiée dans ses moindres détails.

A Pyongyang, la capitale de la Corée du Nord, il a été libre de ses mouvements. [NORMAL, LA VILLE EST TOTALEMENT SOUS CONTROLE]. D'immenses statues de feu Kim Il-Sung et de son fils Kim Jong-Il, le Cher Leader, dominent les grandes places. Partout, dans les lieux publics comme dans les espaces privés, et jusque sur la poitrine des habitants, on retrouve leurs portraits. On découvre également le Palais des enfants (promus «ouvriers de la cause révolutionnaire»), un centre d'entraînement à la fois sportif, idéologique et artistique pour certains jeunes sélectionnés.

Couleurs pimpantes

«Ce pays est, du point de vue de l'expérience photographique, une sorte d'immense musée à ciel ouvert», relevait Philippe Chancel, rencontré aux Rencontres photographiques d'Arles en juillet dernier. S'il a opté pour la neutralité et l'absence de parti pris, c'est que pour lui, ce n'est pas au photographe de s'imposer par rapport au réel. D'où le désir d'être «transparent», au plus près d'un régime où l'esthétisation de la politique est «tirée au cordeau». Pour finalement mettre en crise cette démarche totalitaire.

Se succèdent ainsi des avenues vastes et vides, les préparatifs du défilé commémorant la victoire de la Révolution, et le spectacle des immenses tableaux vivants réalisés par plus de 50'000 enfants. Si cet anniversaire évoque les grands rassemblements chers à Mao, «on pourrait ramener cette réalité à un Hollywood d'entertainment», suggère Chancel. Show total à l'américaine donc, mais avec un espace qui est celui de la soumission des esprits et des corps à un réel formatage. La représentation en devient quasi inhumaine.

«On a le sentiment que le peuple marche et traverse les places selon un ordonnancement voulu», confie François Hébel, directeur des Rencontres d'Arles, qui ont présenté ces images. Il relève le contraste «entre architecture néoclassique, froide et grandiloquente, et ces agentes de la circulation choisies pour leur plastique, car les feux rouges n'existent pas au vu des pénuries d'électricité». Et de pointer tant l'humour que la distance présente dans un travail qui sait tisser des liens avec des travaux de plasticiens contemporains. On pense à Vanessa Beecroft et ses groupes de filles habillées et maquillées à l'identique, ou aux fictions intemporelles de l'Américain Matthew Barney. Derrière ces images traversées de couleurs pimpantes, dignes d'un parc d'attraction, derrière ce décor d'opéra, il y a un empire du mensonge dans un pays asphyxié par sa folie idéologique [LE SOCIALISME]. I

Note : Philippe Chancel, «DPRK», éd. Thames & Hudson, 2006.



«La population souffre de se sentir au banc de la planète»

Philippe Chancel, homme d'images, développe son travail entre art, documentaire et journalisme.
Entretien de l'auteur par Bertrand Tappolet du Courrier de Genève.

Comment s'est déroulé votre reportage?
Philippe Chancel: J'ai eu des contacts avec la population qui attestent beaucoup moins de la langue de bois que ce que j'aurais cru. Ce pays exsangue est miné par la famine et un régime aux abois, qui enferme la moindre déviance. 300'000 Nord-Coréens ont néanmoins réussi à fuir. Si cette réalité existe en Corée du Nord comme dans d'autres pays, cela ne signifie pas que je doive m'en faire l'émissaire. Me rendant à Cuba, irais-je forcément rencontrer les dissidents, l'univers carcéral, la misère, la prostitution des étudiantes? [POURQUOI PAS?] Les images de «DPRK» font partie d'un ensemble, d'un arrière-plan politique, économique, social et de violation des droits humains que l'on ne peut ignorer. Je pense néanmoins qu'il faut dissocier un régime de sa population. Et cette dernière souffre du mal dont on l'accuse, c'est-à-dire d'isolement par rapport au reste du monde, du manque de communication, de se sentir traitée en paria de la planète.

Il y a une déclinaison de l'image du leader jusque dans ce pin's, présenté sur un kimono azur avec les couleurs de la Corée.
Il s'agit d'une scénarisation spécifique: comme si cette icône miniature rouge irradiait sur une mer bleutée. Nous sommes sur un rapport d'échelle qui, tant au niveau de l'individu que de la nation, se base sur le côté surdimensionné et omniprésent du régime. Ce pin's de Kim-Il-Sung porté à gauche, au coeur, par tous les habitants, est comme une pique, voire un pieu planté au sein d'une population.

Vous montrez un site célébrant la lutte contre l'occupation japonaise et le Père de la Nation.
Il s'agit du Mansudae, un grand monument érigé en 1972 et qui surplombe la ville. Il est composé d'une sculpture en bronze de Kim-Il-Sung de vingt-deux mètres de hauteur, entourée de deux gigantesques fresques célébrant d'abord la victoire sur le Japon, puis l'Indépendance et le supposé épanouissement de la population sous le nouveau régime.

Comme par vagues immenses et successives, des centaines de personnes alignées au cordeau viennent saluer et se prosterner devant le grand leader dont le monument célèbre «les impérissables exploits révolutionnaires». Ils se recueillent avant de repartir. J'ai tenté de saisir ce moment situé entre le flux et le reflux, la domination, l'écrasement, le plein, le vide, le révélé, le caché, la vie et la mort.

Cette photo est d'un symbolisme particulièrement cinglant. Elle est l'une des plus abouties et significatives d'une population de quasi clones. On est davantage dans un univers proche du Metropolis de Fritz Lang que de la trilogie Matrix [OU MARXISTE: MARXISME-LENINISME-MAOISME], avec une statuaire très caractéristique.

Retour