Livre réquisitoire contre le despote paranoïaque
Jasper Becker accuse l'ONU de complaisance envers le régime stalinien.

Le Temps Frédéric Koller Mardi 26 juillet 2005

Peut-on négocier avec un despote paranoïaque à la tête d'une dictature dynastique ayant provoqué la mort de 7 millions de personnes et qui vit dans une débauche de luxe, alors que son peuple terrorisé est au bord de la famine? La réponse – qui semble aller de soit d'un point de vue moral – se complique lorsque l'on sait que ledit tyran subsiste à l'abri du parapluie chinois et qu'il dispose d'un atout imparable dans son jeu: le chantage de l'arme nucléaire.

Pour Jasper Becker, auteur d'un livre réquisitoire contre le régime nord-coréen intitulé L'Etat voyou*, il n'y a pourtant plus de place pour le doute: «Les quinze dernières années montrent qu'un réel changement ne pourra venir que lorsque Kim Jong-il et sa famille seront reconnus comme des tirants maléfiques, destitués du pouvoir et jugés. Sans quoi Kim Jong-il transmettra le pouvoir à l'un de ses fils et perpétuera cette dynastie.»

Rappelons le bilan: Kim Il-sung et son fils, Kim Jong-il, sont responsables de la mort de 3 millions de civils durant la guerre de Corée (1950-1953) – provoquée par le Nord – auxquels s'ajoutent 3 millions de morts de la famine depuis les années 1990 – due à l'incurie économique – et un million de morts dans les camps de prisonniers politiques depuis les années 1950, estime le journaliste britannique qui avait révélé, il y a quelques années, les détails de la grande famine provoquée par le maoïsme dans la Chine de la fin des années 1950, un autre désastre humain déguisé en catastrophe naturelle.

En sus de la cour de Kim Jong-il, Jasper Becker ne se prive pas de critiquer la plupart des acteurs en prise avec le problème nord-coréen. A commencer par les Nations unies et le Programme alimentaire mondial (PAM) accusés d'avoir soutenu indirectement le Parti des travailleurs au pouvoir en acceptant aveuglément ses règles du jeu. Malgré son idéologie nationaliste d'autosubsistance appelée Juche, un tiers des Nord-Coréens vivent sous perfusion de l'aide internationale depuis dix ans. Or, celle-ci a principalement profité aux fidèles de Kim Jong-il.

Faire plier Kim Jong-il

Avec sa politique d'engagement du sunshine qui lui a valu le Prix Nobel de la paix, l'ex-président Kim Dae-jung est pour sa part soupçonné d'avoir empêché l'effondrement du régime nord-coréen pourtant au bord du précipice en 1998. De même, Jasper Becker estime que Pékin aurait les moyens de faire plier Kim Jong-il contrairement à ce qu'affirment les Chinois. Quant au chantage nucléaire – nul ne sait où en est véritablement ce programme – Pyongyang n'a jamais tenu ses promesses. Alors pourquoi continuer à discuter?

Contrairement à la majorité des observateurs qui défendent malgré tout un engagement pour faire évoluer le régime nord-coréen à la façon chinoise, Jasper Becker estime qu'en fin de compte seul George Bush est cohérent lorsqu'il maintient la fermeté contre Kim Jong-il.

On pourra rétorquer que la politique d'engagement de Kim Dae-jung et du président démocrate Bill Clinton n'a précisément pas pu déployer tous ses effets du fait de l'arrivée de George Bush à la Maison-Blanche en 2001. L'inclusion de la Corée du Nord dans l'«Axe du mal» explique en partie l'impasse actuelle. Reste que Jasper Becker n'a pas tort de souligner que si la guerre a jusqu'ici été évitée, c'est au prix exorbitant de millions de vies nord-coréennes.

* «Rogue Regime, Kim Jong-il and the Looming Threat of North Korea», Jasper Becker, Oxford University Press, 2005.

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