«L'aide alimentaire a sauvé le bourreau»

Le Courrier Mercredi 06 Avril 2005
Marc-Olivier Parlatano

COREE DU NORD - Deux déléguées humanitaires françaises publient les récits de Nord-Coréens qui ont fui leur pays frappé par la famine.

Je regrette d'être né là-bas, de Marine Buissonnière et Sophie Delaunay, éd. Robert Laffont, 2005

«Voyage aux enfers du siècle». Ce titre d'une nouvelle de l'Italien Dino Buzzati irait bien au livre Je regrette d'être né là-bas, des «humanitaires» françaises Marine Buissonnière et Sophie Delaunay. Buzzati imaginait une cavité du métro ouvrant sur l'au-delà; dans Je regrette d'être né là-bas, l'accès à l'enfer est la rivière Tumen, frontalière de la Chine et de la Corée du Nord. Là finit le parallélisme: Buissonnière (secrétaire générale de Médecins sans frontières) et Delaunay (politologue, ex-collaboratrice de MSF) ne créent pas de fiction, mais recueillent les témoignages de personnes ayant fui le régime nord-coréen. Aussi l'ouvrage prend-il à la gorge par la dureté de son contenu. Pas de Dante pour narrer l'enfer, mais trois Nord-Coréens qui, de leur exil au Sud, racontent.

DANS LA PEUR

Qu'il s'agisse d'une jeune femme appelée Kim Tae-gum (les noms ont été changés pour éviter des persécutions à des parents restés au Nord), de Park Pok-yol l'ex-vagabond ou de Ko Chin-gyong, épouse d'un ponte du Parti, les rescapés décrivent le même drame. La disette, la famine, les pénuries; la dictature; le désir de fuir; le passage en Chine; la délation chinoise qui mène maints transfuges à être arrêtés puis refoulés. Les fuyards n'ont donc qu'un but: sortir de Chine, rallier un Etat non communiste d'où gagner la Corée du Sud, Pékin étant trop amical envers Pyongyang.

Au fil des pages, les heures de peur et de douleur abondent. Les récits des proscrits qui se terrent pour éviter la capture rappellent ceux de la Seconde Guerre mondiale. Ou les écrits sur le Goulag, quand Park Pok-yol évoque son calvaire en camp de travail après son refoulement. Le fait qu'il ait survécu à sa déportation tient du miracle. Quant aux distributeurs de vivres du monde entier, ils en prennent pour leur grade. Kim Tae-gum raconte comment Pyongyang a dupé des inspecteurs de l'ONU venus s'assurer que la nourriture ne tomberait pas en mains militaires: les soldats chargés de réceptionner l'aide ont changé de tenue, endossé des habits civils avant la venue des contrôleurs. Ceux-ci partis, les soldats ont remis l'uniforme. Park Pok-yol va plus loin: selon lui, au début de la famine, en 1995, le régime nord-coréen s'effondrait, les contrôles de police se raréfiaient, les cadres du Parti amaigris se faisaient discrets. L'arrivée de l'aide humanitaire, ajoute Park Pok-yol, a sauvé le système et «permis au bourreau de reprendre du service». En bref, Je regrette d'être né là-bas se veut un brûlot, un livre coup de poing conçu pour réveiller les esprits. Pour que le «royaume ermite» du président à vie Kim Jong-il ne laisse personne de glace.

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