La junte a fait tirer pour vider les rues. Ainsi la répression peut se poursuivre
discrètement. Officiellement, il y aura une dizaine de meurtres, mais ensuite ?.
A nouveau, le Conseil de sécurité ne peut que parler et faire appel à la Chine communiste et à l'Inde en espérant une pression pour modérer la répression.
En annexe, un complément intéressant: «L'Inde et la Chine doivent dénoncer la répression». La réaction du président de l'International Crisis Group, Gareth Evans. Ce dernier affirme que: «Il faut accepter la réalité: la tragédie birmane ne sera pas résolue par une intervention militaire.» Et pourquoi pas, la junte tient depuis 45 ans la Birmanie dans sa poigne de fer et elle n'a pas l'intention de lâcher son pouvoir et son niveau de vie priviligié face au peuple vivant dans la misère.
A nouveau, une révolution socialiste engendre une nouvelle bourgeoisie qui n'hésite pas à maintenir son pouvoir juteux au moyen de la terreur et de répressions sanglantes.
La «rébellion de safran» réprimée par l'armée
La junte birmane a refusé la dialogue avec la rue. Hors de la capitale, d´autres manifestations ont eu lieu sans violence. Photo: Keystone
BIRMANIE. La junte a tiré. Un premier bilan fait état de cinq morts, une centaine de blessés et 200 arrestations. L'ONU condamne.
INTERNATIONAL, Le Temps Frédéric Koller, Jeudi 27 septembre 2007
L'armée birmane a ouvert le feu. Après diverses mises en garde depuis lundi à l'adresse des manifestants pacifiques, la junte est «passée à l'action», refusant tout dialogue avec la rue. A 14 heures, mercredi, les soldats ont tiré à balles réelles sur les moines qui se dirigeaient vers la pagode Sule au centre de Rangoon, l'ancienne capitale. Au moins un moine aurait été tué. A Ahlone, en banlieue, trois autres moines ont été abattus alors que la police antiémeute frappait à coups de crosse de fusil et de gaz lacrymogènes une autre foule qui se dirigeait vers la fameuse pagode Shwedagon.
Pression internationale
Selon un bilan provisoire, il y aurait au moins cinq morts dont un civil - également tué par balle -, une centaine de blessés et 200 arrestations à Rangoon. D'autres manifestations dans le pays, à Mandalay et à Sittwe (ouest), n'ont pas débouché sur des violences.
En réaction à ce coup de force militaire, la pression internationale sur la junte s'est sensiblement accentuée avec la convocation d'une réunion d'urgence du Conseil de sécurité. Le chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner, dont le pays assure la présidence du Conseil a appelé les voisins de la Birmanie, dont la Chine et l'Inde, à «ne plus tolérer» le régime birman et à faire «pression» pour qu'il mette un terme à la répression.
Les Etats-Unis et l'Union européenne ont appelé dans un communiqué commun la junte à cesser les violences et à «ouvrir un dialogue avec les leaders des mouvements démocratiques dont Aung San Suu Kyi». Selon diverses rumeurs, le Prix Nobel de la paix aurait été transféré de sa résidence surveillée vers la prison d'Insein.
Après avoir demandé à son allié, mardi, de «prendre des mesures appropriées», la Chine a conseillé hier à la junte de «ne pas réagir de façon excessive». L'Inde, de son côté, a exprimé pour la première fois sa «préoccupation» devant la tournure des événements. Le Japon, qui est l'un des principaux pourvoyeurs d'aide à la Birmanie, a pour sa part annoncé qu'il s'abstiendrait de lancer tout nouveau projet de coopération.
Au neuvième jour de protestation contre le régime, plus de 10000 personnes défiaient mercredi les balles de l'armée et les gaz lacrymogènes de la police. Selon l'ambassadeur britannique présent à Rangoon, cité par la BBC, un millier de moines rejoints par 9000 civils dont beaucoup de femmes et d'étudiants ont ignoré les directives des autorités qui ont interdit toute réunion de plus de cinq personnes. Hier soir, le couvre-feu était imposé.
Les bonzes, qui demeurent le moteur de la contestation, ont demandé aux civils qui les accompagnaient de ne pas se joindre à eux ni d'user de violence. La foule a pourtant formé des boucliers humains pour permettre aux religieux d'avancer à l'abri des militaires avant que ces derniers n'ouvrent le feu. Une répression semblable à celle de 1988 qui s'était soldée par des milliers de morts est à craindre si les manifestations devaient se poursuivre.
«L'Inde et la Chine doivent dénoncer la répression»
La réaction du président de l'International Crisis Group, Gareth Evans.
Richard Werly
L'ancien chef de la diplomatie australienne Gareth Evans estime, depuis l'Assemblée générale de l'ONU, qu'on ne doit «pas laisser à la junte un permis de tuer».
Le Temps: De quels moyens dispose la communauté internationale face à la répression en Birmanie?
Gareth Evans: Les deux acteurs clés sont la Chine et l'Inde. Elles doivent dénoncer publiquement, de la manière la plus claire possible, le recours à la violence par la junte. Il faut faire pression dans ce sens. Les Nations unies doivent aussi intervenir. Le secrétaire général de l'ONU doit obtenir un visa pour son représentant spécial, Ibrahim Gambari, afin que celui-ci se rende immédiatement à Rangoon. Il doit aussi réunir d'urgence les pays de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean), pour qu'ils usent de leur influence sur le régime.
- La Chine et l'Inde sont donc incontournables?
- Les pressions efficaces sur la dictature birmane ne peuvent pas venir de l'Occident. Ce régime est trop autarcique. Les investissements européens et américains ne pèsent pas assez en Birmanie pour que les sanctions financières de Bruxelles ou de Washington aient un impact plus que symbolique. Nous savons en revanche que les généraux birmans parleront aux dirigeants chinois et indiens si ceux-ci interviennent et disent qu'ils ne toléreront pas de nouvelle répression. C'est là qu'il faut agir.
- Est-ce réaliste de miser ainsi sur Pékin et New Delhi?
- La Chine sait que sa réputation est en jeu et qu'elle n'a pas intérêt, à un an des Jeux olympiques, à soutenir un régime si destructeur pour sa propre population. Je ne crois pas à une intervention physique des Chinois en Birmanie. Mais un message clair de Pékin peut ouvrir des portes. Je ne mettrai pas l'Inde sur le même plan. La plus grande démocratie du monde est actuellement plus préoccupée par la défense de ses intérêts économiques, et par le maintien de l'ordre à ses frontières. Les pays de la région, quant à eux, ont perdu leur levier d'action principal lorsqu'ils ont intégré, de façon prématurée, la Birmanie à l'Asean.
- La répression, pendant ce temps, risque de se poursuivre.
- En effet. L'engrenage de la violence est engagé. La paranoïa des militaires birmans ne va faire que l'accentuer. C'est pour cette raison qu'il faut agir vite. Il y a urgence.
- Avec qui parler? Avec les démocrates birmans de la diaspora?
- La solution se trouve à l'intérieur. Il faut évidemment recevoir les responsables birmans en exil, les associer. Mais je n'ai guère d'espoir. Ils sont souvent minés par d'inévitables divisions. Vu la fermeture de la Birmanie, leur position est intenable. L'important c'est de faire cesser les violences, d'ouvrir une brèche, puis exiger de nouveau la libération d'Aung San Suu Kyi. Il faut accepter la réalité: la tragédie birmane ne sera pas résolue par une intervention militaire. A chaque fois que l'Occident a manié le bâton, cela s'est soldé par un échec.
- Que penser de la position de la Russie, qui a qualifié la situation en Birmanie d'«affaire interne»?
- La position russe n'a pas de sens. La répression à grande échelle engagée par la junte est une violation flagrante de «la responsabilité de protéger» qu'ont les Etats. Evoquer la souveraineté de la Birmanie dans ce cas de figure n'est pas acceptable: celle-ci ne doit pas être un permis de tuer.