Ne Win, ou l'impasse de la "voie birmane vers le socialisme"

Source : AFP, 5 décembre 2002

Ne Win, l'ancien autocrate décédé jeudi à Rangoun, a incarné la "voie birmane vers le socialisme", une expérience désastreuse qui a conduit la Birmanie à un isolement et une banqueroute dont elle ne s'est toujours pas relevée. Né en 1910 dans une famille sino-birmane - son véritable nom est Maung Shu Maung -, il a dirigé l'Union birmane d'une poigne de fer de 1962 à 1988 et, selon les analystes, serait resté influent dans les coulisses après son retrait et en dépit de sa mauvaise santé. Derrière le médiocre étudiant, qui sera un temps employé des postes, apparaît dans les années 1930 un jeune homme ambitieux, ultra-nationaliste et féru de discipline. Il fait ses premières armes avec le groupe dit des "Trente Camarades", mouvement anticolonial qui combat la tutelle britannique sous les ordres d'Aung San (le père d'Aung San Suu Kyi), l'artisan de l'indépendance birmane. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il devient chef d'état-major de l'Armée nationale birmane (BNA), sous le nom de guerre de Bo Ne Win ("Soleil de Gloire"), et flirtera avec l'occupant japonais, accueilli au début en libérateur par nombre de nationalistes. Quand survient l'indépendance en 1948, quelques mois après l'assassinat d'Aung San, Ne Win tient l'armée sous sa coupe. Dix ans plus tard, il est appelé à la tête d'un gouvernement militaire "intérimaire" afin de rétablir l'ordre menacé par des rébellions ethniques, une guérilla communiste et l'anarchie à Rangoun. Il cède le pouvoir aux civils en 1960, mais le reprend, à la suite d'un coup d'Etat militaire du "Conseil révolutionnaire" qu'il dirige, en mars 1962, sous prétexte d'"activités séparatistes" des nationalistes de l'Etat Shan (nord-est). Le parlement est aboli. La Birmanie tombe sous la férule du général Ne Win pour près de trente ans.

Il crée le Parti du Programme Socialiste de Birmanie (BSPP), parti unique à partir de 1974, et devient chef d'Etat la même année (jusqu'en 1981). Homme fort, et de l'ombre, il s'emploie à appliquer une idéologie d'inspiration "marxiste-bouddhiste" - fondée sur l'autosuffisance - qui se traduit par des nationalisations, y compris des commerces privés, et à l'extérieur par un strict non alignement (il était ami du despote indonésien Suharto) et la fermeture des frontières. Les résultats sont catastrophiques, "criminels", dit aujourd'hui un diplomate en poste à Rangoun.

La liquidation des magasins de détail met au chômage des centaines de milliers de petits commerçants indiens et chinois qui sont expulsés sans ménagement du pays. L'économie et le niveau de vie continuent de décliner dans les années 1970 et  1980, tandis que les insurrections ethniques se multiplient et s'intensifient.Le pays, dont le budget est grevé par les dépenses militaires, ne survit que grâce à "la planche à billets". A la fin 1987, après trois démonétisations, la Birmanie est ruinée, en proie à des troubles estudiantins.

Devant l'ampleur de la contestation, Ne Win démissionne de la présidence du Parti de l'Unité Nationale (NUP, ex-BSPP) lors d'un congrès extraordinaire en juillet 1988. Le 18 septembre, une junte militaire - le Conseil de Restauration de la Loi et de l'Ordre (Slorc) - prend le pouvoir après avoir écrasé le mouvement démocratique. Le coup d'Etat aurait été organisé par Ne Win, selon certains historiens, et deux des généraux dirigeant la junte, le président Than Shwe et le premier secrétaire Khin Nyunt, furent ses féaux. La date même, le 18/9, est apparue comme un symbole de Ne Win car le "Vieil Homme" fantasque et autoritaire était aussi épris de numérologie, et  terriblement superstitieux, comme beaucoup de Birmans. Le 9 (8 + 1) était son chiffre fétiche, multiple du 3 qui signifie l'union du ciel, du monarque et de la terre.

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