Des bulldozers à la rencontre des charniers de Kourapaty
Article d'Alexandra Goujon dans Perspectives biélorussiennes, n°24, décembre 2001
http://www.perspectivesbielo.org/article.php?id_article=143
Kourapaty, nom dune forêt dans la banlieue de Minsk où à la fin des année 1980 furent découverts des charniers de victimes du régime soviétique, était à nouveau dactualité à lautomne 2001 en Biélorussie. Peu de temps après la réélection du président Loukachenka, les travaux de reconstruction du périphérique de la ville de Minsk se poursuivaient en direction de Kourapaty provoquant la mobilisation dintellectuels et de militants des droits de lhomme. Bien que restée sans véritable résonance dans les pays occidentaux, cette mobilisation semble être une bonne raison de revenir sur lhistoire de ce lieu de mémoire que certains cherchent à précipiter dans loubli sous prétexte de vouloir glorifier le passé soviétique.
Au moment où la glasnost et la perestroïka en Union soviétique entraînent une critique du stalinisme, la découverte des charniers de Kourapaty est rendue publique par Zianon Pazniak et Iaouhen Chmihalieù dans un article intitulé Kourapaty - le chemin de la mort et publié dans le journal de lUnion des écrivains, Litaratoura i Mastatstva, le 3 juin 1988. Fondé sur de premières observations archéologiques et sur des témoignages recueillis auprès des personnes âgées vivant à proximité du lieu, cet article prouve que les charniers de Kourapaty concernent des crimes commis par le NKVD (police politique soviétique) entre 1937 et 1941. Les exhumations qui ont débuté suite à la publication de larticle et qui ont été dirigées par une commission denquête créée pour loccasion ont confirmé que les victimes étaient des Biélorussiens dun milieu social peu élevé (paysans, ouvriers agricoles, intellectuels des campagnes) qui avaient été tués avec des pistolets soviétiques de type Nagan. Bien que dautres enquêtes furent menées par la suite, le nombre de victimes na jamais été déterminé précisément : les estimations varient entre 30'000 et 250'000.
La découverte des charniers de Kourapaty joua un rôle important dans la formation dun mouvement politique et national en Biélorussie à la fin des années 1980. Elle contribua à délégitimer le régime soviétique et à renforcer le sentiment dappartenance nationale par lintermédiaire de commémorations en lhonneur des Aïeux (Dziady). La première dentre elles, qui se déroula le 30 octobre 1988, fut fortement réprimée et confirma lexistence dun conservatisme politique en Biélorussie que les militants du Front populaire biélorussien, nouvellement créé, allaient chercher à combattre. La découverte des charniers fit de Zianon Pazniak une figure politique qui allait simposer comme dirigeant du Front populaire et plus généralement comme un des leaders de lopposition en Biélorussie jusquà son exil politique aux Etats-Unis en 1996. En 1988, une organisation spécifique de réhabilitation des victimes du stalinisme fut également créée sous le nom de Martyrologue de Biélorussie. Les événements politiques prirent toutefois progressivement le dessus sur les recherches historiques et la décomposition de lURSS en 1991 entraîna une focalisation sur les réformes politiques, économiques et stratégiques.
Bien quaucune nouvelle information substantielle ne fut publiée depuis 1988, Kourapaty est un lieu symbolique de recueillement dont la signification est à la fois politique, nationale et religieuse. En 1989, une croix appelée croix de la souffrance, sur laquelle est apposé un large anneau de fils de fer barbelés et sont mentionnées les dates des répressions 1937-1941, est installée sur les lieux. Alors que les autorités du pays restent largement à lécart des commémorations, lors dune visite officielle en Biélorussie en janvier 1994, Bill Clinton y inaugure une pierre tombale qui porte la mention : A la nation biélorussienne de la part du peuple américain. Les cérémonies en lhonneur des victimes du stalinisme nempêchent pas le fait que les charniers de Kourapaty deviennent lenjeu dune polémique. Après 1991, la critique du régime soviétique se fait paradoxalement de moins en moins virulente : la réhabilitation des partis communistes dans de nombreuses républiques dex-URSS suscite lexpression dune protestation à légard de ceux qui cherchent à discréditer le système soviétique. Des articles paraissent sur la falsification des résultats de lenquête de 1988 sur les charniers, dont lexistence est attribuée à larmée allemande. Venant conforter cette hypothèse, des informations circulent également sur la présence dune population essentiellement juive dans ces charniers. De nouvelles investigations sont menées dans les années 1990: toutes confirment la culpabilité du NKVD et lorigine biélorussienne des victimes à lexception de la dernière enquête conduite en 1997-1999 par la Procurature biélorussienne et dont les résultats nont pas été divulgués.
La mise en place dun régime autoritaire en Biélorussie, suite à larrivée au pouvoir dAliaksandr Loukachenka en 1994, a contribué à entraver les recherches historiques et leur publicité sur la période soviétique et notamment sur la période stalinienne. La réhabilitation de lhistoire soviétique se réalisa progressivement à travers la restauration des symboles et des fêtes nationales soviétiques, et la politique dintégration avec la Russie fondée sur limage de lancienne grandeur et puissance de lURSS. Participant à la propagande du nouveau régime biélorussien, plusieurs films visant à discréditer lopposition mettent en avant limplication des nationalistes biélorussiens avec le gouvernement doccupation nazie pendant la Seconde Guerre mondiale tout en cherchant à établir lexistence dune empreinte allemande (nemetski sled) à Kourapaty. Aucune preuve na jamais été fournie par les instances juridiques sur ce point mais le manque de recherches et lopacité liée aux enquêtes et aux documents relatifs à Kourapaty contribuent à entretenir une polémique qui constitue, en outre, une ressource politique pour le président Loukachenka.
Les élections présidentielles du 9 septembre 2001 étaient à peine terminées que Kourapaty revint sur le devant de la scène politique biélorussienne. La reconstruction du périphérique de la ville de Minsk se poursuivait en direction du site. Elle suscita lorganisation de manifestations de protestation, notamment par le Front jeune, et entraîna une suspension partielle des travaux. Plusieurs académiciens ont confirmé que la nouvelle route ne passerait pas sur les charniers qui se situaient à 60-70 mètres de distance. Les défenseurs des droits de lhomme considèrent que les travaux du périphérique constituent un nouvel acte de dénégation et de dédain de lhistoire de la Biélorussie par les autorités. En septembre 2001, plusieurs intellectuels, associations et organisations politiques ont créé une association intitulée Sauver le mémorial de Kourapaty en référence à une décision de 1993 du Comité pour la protection du patrimoine historique et culturel incluant Kourapaty parmi les sites protégés de Biélorussie. Outre les activités quelle a menées auprès du gouvernement, cette association a également émis un appel en direction de la communauté internationale pour quelle se porte solidaire et quelle soutienne les efforts faits en faveur du droit du peuple biélorussien à défendre sa mémoire historique. Voici quelques extraits de cet appel qui semble être resté dans lombre dans les pays occidentaux : Le problème relatif à Kourapaty montre lattitude des autorités actuelles à légard de la protection du patrimoine national. Lopinion publique sest régulièrement inquiétée de la destruction permanente de monuments historiques en Biélorussie durant des travaux de construction. Pendant des années, plusieurs bâtiments des quartiers historiques de la ville de Minsk ont été démolis puis remplacés. Sans directement y faire référence, ces quelques phrases font notamment penser à la destruction progressive des vestiges de lancien ghetto juif de Minsk derrière les immeubles des rues Niamiha et Macheraù.
Pour empêcher les bulldozers davancer sur Kourapaty, les plus jeunes militants de lopposition biélorussienne ont monté un camp, érigé de nouvelles croix et tenté de sopposer physiquement aux opérations de remblayage. Plusieurs moyens de pression ont été utilisés pour les faire partir jusquà ce quune altercation éclate avec les forces spéciales de police, déployées pour loccasion, et se traduise par larrestation dune partie dentre eux. La presse officielle devait alors se servir habilement, et surtout cyniquement, de ces incidents pour sinterroger innocemment (pour qui et pour quoi une telle confrontation est-elle nécessaire ?), pour sindigner que les manifestants ne respectent pas Kourapaty en tant que lieu de mémoire sacré et pour conclure que les rassemblements à Kourapaty correspondaient ni plus ni moins à du hooliganisme banal (Sovietskaïa Beloroussiia, 14 novembre 2001).
Si certains militants cherchent encore à occuper le terrain, lassociation Sauver le mémorial de Kourapaty ne soppose plus aux travaux de construction du périphérique mais exige que des panneaux signalétiques soient mis en place, que des installations routières et piétonnières soient réalisées et que les lieux soient aménagés pour que Kourapaty devienne un lieu de mémoire visité et officiellement reconnu comme tel. Lironie du sort veut quune nouvelle pierre tombale ait été inaugurée par lambassadeur américain à Minsk, le 15 janvier 2002, pour remplacer celle installée 8 ans plus tôt et abîmée par des actes de vandalisme. Un changement dattitude des autorités à légard de Kourapaty, comme de plusieurs lieux de mémoire en Biélorussie, serait le moyen de mettre un terme aux procédés amnésiques et témoignerait dune démocratisation du pays.
Références :
Jdanovski Mikhail, Doroga na Kouropaty (Le chemin de Kourapaty), Minsk, Belarusfilm, 1990.
Kourapaty, Minsk, New York, Belarusan Institute of Arts and Sciences, 1993.
Kourapaty, Minsk, Tekhnalohia, 1994 (2ème édition augmentée).
Marples David R., Kuropaty : The Investigation of a Stalinist Historian Controversy, Slavic Review, vol. 53, n° 2, 1994, pp. 513-523.