Le Memorial de Kourapaty

De Beaubourg à Kourapaty : graphisme et mémoire

En mai 2002, une seconde édition de l’exposition "Signes" consacrée à de jeunes artistes permettra à Pascal de présenter, sur l’ensemble du niveau -1 du Centre Georges Pompidou, 80 à 100 affiches en tirage numérique construites à partir de plus de 2500 clichés recueillis au cours de ses voyages. À cette occasion, un ouvrage, qui tiendra également lieu de catalogue d’exposition, et dont les textes seront signés par Michel Wlassikoff, sera coédité par les éditions du Centre Pompidou. Il se trouve qu’au cours de leurs pérégrinations biélorussiennes, Pascal et Michel se sont rendus sur le site de Kourapaty juste avant que les bulldozers ne terminent leur travail.

Le 6 décembre 2001, Pascal Colrat, graphiste, et Michel Wlassikoff, Commissaire d’exposition, acceptaient de répondre à mes questions concernant leurs voyages en Biélorussie, organisés dans le cadre d’un “programme à la carte” de l’Action Française d’Action Artistique (AFAA), incitant un graphiste à travailler sur le thème de sa rencontre avec un pays, en l’occurrence ici, la Biélorussie. Ni Michel, ni Pascal ne connaissaient la Biélorussie avant d’effectuer leurs deux premières missions en juillet et en octobre 2001.

Dans ma famille, on dit que mon arrière grand-père, fusillé après que mon grand-père a quitté la Biélorussie, est enterré là. Il s’agit certes d’une assertion symbolique, mais le nom de Kourapaty résone souvent de cette manière dans les familles où des personnes ont été “portées disparues” et qui n’ont aucun lieu de sépulture pour se recueillir. C’est pourquoi je tiens à remercier personnellement Pascal Colrat et Michel Wlassikoff pour ce que leur témoignage m’a appris de ce lieu de mémoire, pour l’attention particulière qu’ils ont accordée à son histoire comme à sa topographie, et pour la manière concernée dont ils en rendent compte. Puisqu’une nouvelle année commence, je voudrais également profiter de ces quelques lignes pour leur souhaiter mes meilleurs vœux de succès pour leurs magnifiques projets d’édition et d’exposition, programmée à Beaubourg du 26 avril au 2 juin prochain (vernissage prévu le 30 avril). La rédaction de Perspectives Biélorussiennes remercie également Pascal Colrat d’avoir bien voulu lui offrir une de ses photos à l’occasion de la publication de cette interview, qui permet de rendre hommage à ces très jeunes gens qui ont tenté de défendre ce site face à l’avancée des bulldozers.

Michel - Des artistes et des intellectuels de Minsk nous ont parlé du site de Kourapaty, et ils étaient très sensibles à ce qui s’y passait. Nous avons demandé à y aller et un historien nous a accompagnés ; il nous a expliqué l’histoire du massacre qui y a été perpétré et l’histoire plus récente de son occultation. Dans ce lieu ont été fusillés, au moment des grands procès staliniens des années 1930, entre plusieurs dizaines de milliers et 300000 personnes qualifiées d’opposantes au régime soviétique. Malgré la chute de l’URSS, ce lieu n’a pu être transformé en mémorial ; tout au contraire, le gouvernement actuel a décidé de le faire traverser par une autoroute, longeant le tracé d’une nationale déjà existante, elle même déjà construite sur le site dans les années 1950. Des opposants ont tenté d’arrêter la progression du chantier en installant un campement sur place.

Pascal - Nous avons d’abord vu une forêt s’étendant sur deux petites collines traversées par une route à deux voies. En contrebas de la route, un groupe d’une quinzaine de personnes, jeunes, était encadré par un type qui a d’ailleurs refusé d’être photographié. J’aurais voulu faire un portrait de lui parce que je trouvais qu’il avait un visage assez extraordinaire. Il avait une façon rigoureuse de tenir le groupe, le soumettant à une sorte d’entraînement... disons sportif. On les voyait faire du jogging dans les bois. Ils avaient installé un campement qui faisait barrage à l’avancée des bulldozers. Ils avaient planté des croix dans l’idée qu’elles allaient jouer le rôle de symboles protecteurs, qu’on hésiterait à renverser. J’ai photographié ces croix et également toutes les autres croix plantées au hasard dans les bois, et ces petites icônes religieuses installées sur les troncs des arbres, en mémoire à quelqu’un, à un grand-père, à une grand-mère, reposant-là. Les gens ont planté des croix et accroché ces icônes un peu partout, et cette multitude de signes, sur une surface d’environ deux hectares, peut-être plus, est saisissante. Je veux y retourner en janvier pour photographier l’avancée de l’autoroute qui saccage cet espace de mémoire.
Soudain, j’ai vu un début d’incendie à environ 500 mètres du campement des opposants à l’autoroute. Il se trouve que j’ai la phobie du feu, alors dès que je vois un nuage de fumée, que ce soit dans une rue parisienne ou dans une forêt biélorussienne, je commence à être inquiet. Mon métier de photographe consiste à me tenir prêt. Il faut être là quand se produit l’événement. Et précisément cette fois, je me suis dit pour me rassurer : “Ce feu n’a rien à voir avec ce lieu. C’est un paysan qui brûle des broussailles. Reste calme.” Mais les jeunes se sont précipités ; ils n’auraient pas couru aussi vite s’il s’était agi d’un feu de paysan. Je les ai suivis et j’ai réussi à faire une dizaine de clichés où on les voit éteindre le feu avec des pelles, piétiner les flammes. Après, ils m’ont expliqué qu’il y avait des tentatives régulières pour déstabiliser leur action, pour faire pression sur eux et les déloger.

Michel - Le chantier de l’autoroute s’interrompait au pied de la colline, à l’orée du bois. On pouvait voir nettement l’empreinte des bulldozers face aux croix que les opposants avaient installées. A la lisière du bois, proche du chantier, il y avait un amoncellement de branchages du fait des travaux. Une personne qui ne faisait partie ni du groupe d’opposants ni de ceux qui nous guidaient avait mis le feu à ces branchages, ce qui a immédiatement produit un brasier. L’hypothèse d’un feu volontaire pour coller la pression aux opposants nous a paru tout à fait plausible.

Pascal - La première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est la vieille technique : si quelqu’un s’oppose physiquement à l’avancée de quelque chose à un endroit A, tu fais diversion à un endroit C pour diriger les troupes en C et pouvoir passer en A. La seule chose que les bulldozers ne pouvaient pas faire, c’est passer sur des hommes, du moins on peut l’espérer. En tout cas, ces engins vont passer sur les restes d’une partie des victimes, c’est aussi cela que signifiaient ces croix en bois : c’est quand même sur des tas de cadavres que les automobilistes vont rouler... Cette histoire d’autoroute, c’est un acte assez extraordinaire pour nier le passé, c’est du révisionnisme. Je ne sais pas si c’est le mot qui convient, mais c’est énorme !

Michel - Pour nous qui travaillons sur l’image, plusieurs éléments symboliques nous ont frappés dans cette forêt chargée de souvenirs, où des icônes sont accrochées sur pratiquement chaque tronc d’arbre. Le bois est signe de mémoire, c’est une manière de la faire ressurgir. Les protestants, en France, du temps de la persécution, plantaient un arbre à l’endroit où un des leurs était enterré de manière à garder vive sa mémoire. À Kourapaty, on ressent quelque chose de cette nature : une persécution qui se traduit par une résurgence dans la matière même du bois. Et ce feu de branchages est devenu immédiatement chargé de symboles. Ce qui nous a également frappé dès l’abord, ce sont précisément les tumulus, les cavités, les faux plats, les terre-pleins qui indiquent un territoire bouleversé, les strates du charnier. Le fait que des symboles religieux soient accrochés sur ces arbres donne le sentiment d’un immense cimetière sans sépultures. Nous avons vu des gens venir saluer leurs morts. Ce lieu était un cimetière fait avec les moyens du bord, mais précisément peut-être encore plus beau, parce qu’il est empli d’une mémoire émergente.
Le tracé de l’autoroute ne détruit pas totalement le site, il mord un peu plus sur sa base, c’est presque pire que de vouloir raser la colline... Un petit monument a été érigé après la venue de Bill Clinton en 1994 : une sorte de stèle en pierre dure avec un aspect sépulcral. Ce monument a été cassé, mais il en reste des éléments. C’est le même genre de procédés malveillants qui font penser à ceux du banditisme et qui révèlent une étroitesse de vue inouïe.

Pascal - Petite remarque de nature topographique : la route nationale à deux voies est environ de 4 à 5 mètres plus haute que le tracé de l’autoroute. L’autoroute est plus basse, comme si on avait eu la volonté de creuser encore plus le fossé, de couper encore plus la colline à sa base. Je ne suis pas géomètre ou topographe et c’est peut-être un fantasme de graphiste, mais c’est ce qu’on voit !

Michel - Une emprise autoroutière est toujours beaucoup plus importante que celle d’une route ordinaire. Elle s’étendra nécessairement sur la colline. Ceux qui ont disposé les croix ont fait un acte de foi au sens le plus élémentaire du terme, lié à une espérance. Mais cette autoroute fonctionne comme un immense acte de mauvaise foi. Mordre sur ce site, c’est porter un coup symbolique à la mémoire sans oser l’avouer.

Pascal - C’est également tenter de réduire son importance ! Car à partir du moment où on abime ce qui peut être considéré comme précieux, on essaie de lui faire perdre toute sa valeur. L’image de cette autoroute est une métaphore très forte. Une autoroute n’est pas un lieu où l’on s’arrête ; c’est un espace qu’on emprunte pour aller d’un point à un autre. L’autoroute traversant Kourapaty, on ne peut pas imaginer meilleure métaphore, cela signifie : “Ici, on ne s’arrête pas ! Lancé à pleine vitesse, on traverse un moment de notre histoire sans y porter un regard”.

Michel - Un Polonais est venu nous parler. Il y a des endroits en hommage aux Polonais, aux Baltes disparus. C’est un lieu international, un lieu de mémoire européen. Tout ce qui touche à cette mémoire concerne de près tous les Européens. Un acte qui porte atteinte à un lieu chargé de la mémoire des victimes du totalitarisme en Europe est de nature à être sévèrement jugé par l’Europe, un jour ou l’autre, et pas seulement de manière morale.


Propos recueillis par Virginie Symaniec

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