Le communisme en Afghanistan, de Sylvain Boulouque, Le livre noir du communisme

L'Afghanistan et l'URSS de 1917 à 1973

   Les liens entre l'Union soviétique et l'Afghanistan étaient anciens. En avril 1919, le roi Amanollah établit des relations diplomatiques avec le nouveau gouvernement de Moscou, ce qui permit à ce dernier d'ouvrir cinq consulats. Le 28 février 1921, un traité et un accord de coopération [...] Cette entente marquait pour les Soviétiques la volonté de contrebalancer l'influence anglaise sur le pays, mais aussi d'étendre la révolution dans les pays sous domination coloniale ou semi-coloniale. Ainsi, lors du congrès des peuples d'Orient, tenu à Bakou du 1er au 8 septembre 1920, les responsables de l'Internationale communiste considérèrent que l'anticolonialisme et l'anti-impérialisme pourraient attirer dans leur camp les peuples « sous domination » et se lancèrent dans des déclarations où le terme « lutte des classes » était remplacé par celui de Jihad (« guerre sainte »). [...]

Dans le même temps, les troupes soviétiques dirigées par le général Mikhaïl Vassilievitch Frounzé (1888-1925) [...] annexèrent, en septembre 1920, le Khanat (province de Boukhara) qui, un temps, fait partie du royaume d'Afghanistan, et multiplièrent les opérations contre contre les paysans, les basmatchis - appelés « brigands », qui avaient toujours refusé la domination russe puis bolchevique de la région - , en utilisant des méthodes analogues à celles employées contre les paysans revoltés en Russie. L'annexion de la région fut définitive en 1924, cependant des combats s'y poursuivirent, tandis qu'un million de basmatchis se réfugièrent en Afghanistan. Ce n'est qu'en 1933 que les basmatchis furent définitivement écrasés par l'Armée rouge. L'influence des communistes sur les sphères dirigeantes de l'Afghanistan se faisait déjà sentir ; nombre d'officiers afghans partaient se former en URSS. Parallèlement, des « diplomates soviétiques » menaient des activités clandestines [.....]

   En 1929, le roi Amanollah engagea une politique de réforme agraire. Il mena en parallèle une campagne antireligieuse. Les lois furent calquées sur le modèle du réformateur turc Kemal Atatürk et provoquèrent un soulèvement paysan, dirigé par Batcha-yé-Saqqao, « le Fils du porteur d'eau », qui renversa le régime. [..] Puis l'URSS aida les troupes de l'Ancien Régime dirigées par l'ambassadeur afghan à Moscou, Goulam-Nabi Khan, à rentrer en Afghanistan. Les troupes soviétiques (les meilleures ubités de Tachkent aidées par l'aviation russe) pénétrèrent en Afghanistan sous des uniformes afghans. Cinq mille Afghans représentant les forces gouvernementales furent tués, tous les villageois trouvés sur le passage de l'Armée rouge furent immédiatement exécutés. Le roi Amanollah et Goulam-Nabi Khan s'enfuirent à l'étranger [...] Nader Shah, rentré précipitamment de son exil en France, prit alors la tête de l'armée afghane, les notables et les tribus le proclamèrent roi, et « le Fils du porteur d'eau » , d'abord en fuite, fut arrêté et exécuté. Nader Shah rechercha l'entente avec les Anglais et avec les Soviétiques. [...] Le dirigeant des basmatchis Ebrahim Beg, fut refoulé par l'armée afghane sur le territoire soviétique, où il fut arrêté et exécuté. [....] Nader Shah mourut assassiné par un étudiant et Zaher Shah, son fils, devint roi en 1933.

   Après 1945 [...] De nouveaux accords de partenariat et d'amitié furent signés avec l'Union soviétique, dont celui de décembre 1955 qui prônait la non-ingérence, tandis que nombre de conseillers soviétiques étaient envoyés en Afghanistan, notamment pour contribuer à la modernisation de l'armée.

   Le prince Mohammed Daoud, cousin du roi et Premier ministre, gouverna de 1953 à 1963. Il participa à la création du gouvernement des non alignés. Au fil du temps, l'infkuence soviétique devint prépondérante, les Soviétiques noyautèrent l'armée et les secteurs clefs de la vie du pays. [...] En 1963, Daoud fut remercié par le monarque, Zaher Shah, qui désormais exercerait réellement le pouvoir. Au cours de la décennie 1963-1973, Zaher essaya de transformer le régime en une monarchie constitutionnelle. Les partis politiques furent légalisés et les premières élections libres eurent lieu en janvier 1965. [....] « Le régime royal était loin d'être parfait : hautain, privilégié, souvent corrompu, souligne Michael Barry. Mais il est loin d'être cet abîme de barbarie que se complaisent à dépeindre les communistes afghans. En outre, la royauté, depuis 1905, avait aboli la torture et même les châtiments corporels prévus par la Charia étaient tombés en désuétude : le régime communiste sur ce plan représente une régression sauvage. »

Les communistes afghans

   Le parti communiste afghan, qui était demeuré clandestin, apparut au grand jour, sous le nom de Parti démocratique du peuple afghan (PDPA). Les élections permirent à Babrak Karmal et à sa compagne, Anathihâ Ratebzâd, d'être élus députés. Deux autres communistes, dont Hafizoullah Amine, furent élus aux élections de 1969. Un congrès du PDPA tenu au début de l'année 1965 désigna, avec l'aval des Soviétiques, Nour-Mohammed Taraki comme secrétaire général. Cependant, derrière une unité de façade, existaient des rivalités et des dissensions, qui étaient d'ordre autant politique que tribal et personnel. Babrak Karmal était un kabouli, aristocrate appartenant à la famille royale ; fils du général Mohammed Hosayn Khan, Karmal n'était qu'un pseudonyme, « l'Ami des travailleurs ». Selon un transfuge du KGB, Karmal aurait appartenu au KGB depuis de nombreuses années. L'autre fondateur du Parti, Nour-Mohammed Taraki, était le fils d'un paysan aisé, né dans un village de la provincve de Ghazni. C'était un Pachtoun, qui atteignit les sphères gouvernementales grâce à sa pratique de l'anglais. Hafizoullah Amine était lui aussi un Pachtoun, né dans la banlieue de Kaboul dans une famille de petit fonctionnaires. [....] Entre 1965 et 1973, les communistes afghans menèrent une campagne de dénigrement systématique du gouvernement et de ma monarchie. Ils multiplièrent les manifestations, les interruptions de séances au parlement.

Le coup d'État de Mohamed Daoud

   Daoud écarté du pouvoir en 1963 par le roi Zaher, fomenta et réussit un coup d'état en 1973, grâce à l'appui des officiers communistes. [...] le gouvernement de Daoud compta sept ministres communistes appartenant au Partcham. Les libertés constitutionnelles furent suspendues. Une première phase de répression fut déclenchée, à l'instigation des communistes. « Le dirigeant nationaliste Hashim Maïwandwal ( ancien premier ministre de tendance libérale entre 1965-1967) est arrêté pour complot avec une quarantaine de personnes, dont quatre sont exécutées. Maïwandwal "se suicide" en prison. [....] La torture et la terreur devinrent des méthodes courantes et la sinistre prison de Pol-e Tcharki fut inauguré en 1974.

Cependant, en 1975, Daoud évinça les communistes [...] Daoud se brouilla avec Leonid Brejnev et chercha à affirmer l'indépendance économique de son pays. Ses jours étaient comptés, et Daoud fut renversé le 27 avril 1978. Michael Barry résume fort bien la situation à la veille du coup d'État : « L'Afghanistan d'avant 1978 était un État laïc; ne tolétant guère d'opposition intégriste musulmane, officiellement neutre, complaisant envers l'Union soviétique dont il ne contestait nullement les frontières ou la domination sur d'autres musulmans? [...] Dire que l'URSS avait pris les devants pour bloquer la montée de l'intégrisme musulman n'a pas de sens ; [...]

 Le coup d'État d'avril 1978

   L'incident qui déclencha le coup d'État communiste fut l'assassinat de Mir-Akbar-Khaybar, dans des conditions qui demeurèrent mystérieuses.[...] Cet a eu pour conséquence la multiplication ders manisfestations communistes et le renversement de Daoud. Il semble en fait, que la prise du pouvoir ait été préméditée. Amine, chef du Khalq qui était particulièrement bien implanté chez les militaires, avait projeté un coup d'État pour le mois d'avril 1980. En effet, l'implantation du communisme en Afghanistan avait ceci de particulier qu'il avait repris les méthodes inaugurées en Espagne et appliquées par la suite dans les « démocraties populaires » : infiltration des sphères dirigeantes, noyautage de l'armée et de la haute administration, puis prise du pouvoir par la force, lors du coup d'État d'avril 1978, qualifié de « révolution d'Avril » ou « révolution de Saour » (du taureau) . La mise à l'écart des communistes par Daoud et l'assassinat de Mir-Akbar-Khaybar accélérèrent les préparatifs. Les manifestations communistesse multiplièrent. Daoud fit arrêter ou placer en résidence surveillée les principaux dirigeants communistes. Amine, assigné à résidence, bénéficia de la complicité des policiers, semble-t-il, membres du PDPA, qui surveillaient sa demeure, et put donc organiser le coup d'État de sa résidence.

   Le palais présidentiel fut pris d'assaut, le 27 avril 1978, par des chars et des avions. Daoud, sa famille et sa garde présidentielle refusèrent de se rendre. Lui et dix-sept membres de sa famille furent éliminés le lendemain. Dès le 29 avril, une première purge, qui fit 3'000 victimes, fut conduite parmi les militaires non communistes. La répression menée contre les partisans de l'Ancien régime fit environ 10'000 victimes. Entre 14'000 et 20'000 personnes furent emprisonnées pour des raisons politiques [....]

   La prison de Pol-e Tcharki, situé à l'est de la ville [de Kaboul], devint un camp de concentration. Le directeur de la prison, Sayyed Abdullah, expliqua aux prisonniers : « Vous êtes ici pour être reduits à l'état d'ordures. » La torture était monnaie courante : « Le châtiment suprême de la prison était l'enterrement vivant dans la fosse d'aisance ». Les détenus furent exécutés à raison de plusieurs centaines par nuit, « les cadavres et les agonisants étaient enterrés vivants au moyen de bulldozers ». La méthode de Staline utilisée pour les peuples punis fut réemployée. Ainsi, le 15 août 1979, 300 personnes de l'ethnie des Hazâras, suspectées de soutenir la résistance, furent arrêtés. « Cent cinquante d'entre eux furent enterrés vivants par des bulldozers ; ceux de l'autre moitié arrosés d'essence et brûlés vifs .» En septembre 1979, les autorités de la prison reconnaissaient que 12'000 détenus avaient été éliminés. Le directeur de la prison Pol-e Tcharki revendiquait à qui voulait l'entendre : « Nous ne laisserons qu'un million d'Afghans vivants, c'est suffisant pour construire le socialisme ! »

   Pendant que l'Afghanistan se transformait en une gigantesque prison, les affrontements entre le Khalq et le Partcham se pousuivaient au sein diu PDPA. Ils tournèrent à l'avantage du Khalq. [...] Le 10 septembre 1979, Amine devint Premier ministre et secrétaire général du PDPA. Il élimina ses opposants supposés, faisant assassiné Taraki [....]

   Un peu plus d'une année après le coup d'État communiste, le bilan était effrayant. Shah Bazgar explique : « Babrak Karmal avoua lui-même que les purges de ses deux prédécesseurs, Taraki et Amine, avaient fait au moins 15'000 victimes. en réalité, il y en eut au moins 40'000. [...] Toute l'élite du pays fut décapitée. Les rares survivants témoignaient des atrocités communistes. Les portes des cellules étaient ouvertes : listes en main, les soldats épelaient des noms de détenus. Ceux-ci se levaient. Quelques instants plus tard, des rafales de mitrailleuse parvenaient assourdies. » Ces chiffres ne prennent en compte que les événements de Kaboul et des principales villes du pays. Les exécutions dans les campagnes, où les communistes faisaient régner l'ordre par la terreur avec l'objectif d'anéantir toute forme de résistance, et les bombardements sur ces mêmes campagnes ont provoqué la mort de près de 100'000 personnes. Le nombre de refugiés afghans, qui fuyaient les massacres de masse, était estimé à plus de 500'000 personnes.

 L'intervention soviétique

   L'Afghanistan sombrait dans la guerre civile. Les communistes malgré la répression n'arrivaient pas à établir leur pouvoir et demandèrent de nouveau l'aide soviétique. Le 27 décembre 1979, l'opération « Bourrasque 333 » fut déclenchée, les troupes soviétiques entrèrent en Afghanistan. Elles furent appelées, selon les termes du traité de coopération et d'amitié, pour venir en aide aux « frères »de Kaboul. « Un groupe d'assaut des commandos du KGB dirigé par le colonel Boïarinov [....] se charge de l'assaut du palais et assassine Amine et tous les témoins susceptibles de raconter les événements. » [ Christopher Andrew et Oleg Gordievsky ]Amine semblait se détacher de la tutelle soviétique [...]Amine aurait dû se retirer et accepter une retraite dorée. Devant son refus, le nouveau gouvernement fut proclamé, au cours d'une émission de radio diffusée à partir du sud de l'Union soviétique avant même qu'Amine n'eût été assassiné.

   Les hypothèses sur l'intervention soviétique sont nombreuses. certains y voient la poursuite de l'expansion russe avec pour but d'atteindre les mers chaudes. Pour d'autres, c'est la volonté de stabilisation de la région face à l'expansion d'un islam radical. A moins que cette intervention ne soit l'expression de l'expansion de l'impérialisme soviétique, ainsi que du caractère messianique du régime marxiste qui voulait soumettre l'ensemble des peuples au communisme. A cela s'ajoutait la volonté de défendre un État tenu par des communistes et prétendument menacé par des « agents de l'impérialisme ».

[...] La guerre d'Afghanistan se déroula en quatre phases. Les troupes soviétiques occupèrent le pays entre 1979 et 1982. La phase la plus dure de cette guerre couvrit les années 1982-1986, le retrait s'effectua entre 1986 et 1989. 200'000 soldats soviétiques stationnèrent en permanence en Afghanistan. L'ultime phase se caractérisa, entre 1989 et 1992, par le maintien à la tête de l'État de Mahammed Najiboullah, censé faire office de Gorbatchev afghan proposant une réconciliation nationale, période durant laquelle l'Union soviétique versa, à titre d'aide, après le départ des troupes le 15 février, 2,5 milliards de roubles en 1989 en technologie militaire et 1,4 milliard en 1990. Le gouvernement Najiboullah ne tomba qu'en 1992 lors de la disparition de l'Union soviétique.

Dès lors, deux techniques se combinèrent : d'une part, la technique de la guerre totale, conduite par les Soviétiques, qui pratiquaient la politique de la terre brûlée, et, d'autre part, les méthodes de terreur de masse et l'élimination systématique des oppôsants, ou supposés tel [....] Cette méthode de gouvernement par la terreurde masse [...] perdura jusqu'en 1992, date de la chute du gouvernement de Mahammed Najiboullah.

   Durant ces quatorze années de guerre, les Soviétiques et le communistes afghans ne maîtrisèrent guère plus de 20% du territoire. Ils se contentèrent de tenir les grands axes, les principales villes, les zones riches en céréales, en gaz et en pétrole dont la production était bien sûr destinée à l'Union soviétique. « L'exploitation des ressources et la mise en valeur de l'Afghanistan entrent dans le cadre d'une économie d'exploitation coloniale typique : la colonie fournit les matières premières et doit absorber les produits industriels de la métropole, faisant ainsi tourner son industrie [...] Selon la technique russe bien connue, l'occupant fait payer au pays occupé les frais de la conquête et de l'occupation. Les armées, les tanks, les bombardements des villages sont facturés et payés par son gaz, son coton, plus tard son cuivre et son électricité. » [Les Nouvelles d'Afghanistan, n°7, novembre 1981, p. 9]

[....]   Le nombre de soldats soviétiques tombés aurait été supérieur à 30'000.

La résistance afghane était composée de sept partis sunnites, dont la base arrière était situé au Pakistan, et de huit partis chiites installés en Iran. Tous les groupes nés de la Résistance se réclament de l'islam radical ou modéré - comme celui du commandant Massoud. La Résistance bénéficia du soutien du Congrès américain, qui lui fournirent des armes, dont, à partir du milieu des années quatre-vingt, des missiles sol-air Stinger qui permirent aux résistants d'empêcher les attaques aériennes des Soviétiques, l'un des éléments fondamentaux de la guerre conduite par l'envahisseur. La sratégie utilisée par les Soviétiques était celle de la terreur. Toute personne, tout village suspecté d'aider peu ou prou la Résistance était immédiatement victime de représailles. La répression frappait partout et tout le temps.

   Les atrocités commises sont communes à toutes les guerres. La violence née de la brutalisation des masses et de la totalisation de la guerre conduite par les Soviétiques a frappé l'Afghanistan. les résistants afghans ont eux aussi perpétré des massacres. Si elles ne sont pas évoquées ici, les exactions de la résistance demeurent incceptables et inexcusables. A la différence d'autres conflits, comme le Vietnam, auquel l'Afghanistan a été comparé, il faut souligner que cette guerre n'a pas été médiatisée, très peu d'images ont filtré du conflit. Il s'est agi d'une insusurrection généralisée, réponse au coup d'État communiste doublé d'une invasion. Il faut par ailleurs noter que les puissances qui ont soutenu les résistants ont été peu regardants quant à l'attitude de certains de ces derniers vis-à-vis du respect des droits de l'homme, favorisant parfois les plus obscurantistes d'entre eux. Il n'en demeure pas moins que la responsabilité des événements qui sont advenus en Afghanistan incombent directement aux communistes et à leurs alliés soviétiques. Le gouvernement par la terreur de masse et le système cercitif mis en place demeurent une constante dans l'histoire du communisme.

L'ampleur de la répression

La question des réfugiés

   On sait que 80% des intellectuels avaient fui leur pays à la date du 4 juillet 1982. [...] En 1984, le nombre des réfugiés dépassait quatre millions, soit le quart de la population totale, pour atteindre cinq millions au début des années quatre-vingt-dix. Aux réfugiés ayant quitté l'Afghanistan s'ajoutaient les « réfugiés de l'intérieur » qui quittaient leur village pour échapper à la guerre et à la répression, leur nombre s'élevant à près de deux millions. selon Amnesty International, les réfugiés qui ont quitté l'Afghanistan sont « le groupe le plus important au monde ». Ils étaient principalement installés au Pakistan, pour plus des deux tiers d'entre eux, un tiers vivant en Iran, et une infime minorité avait réussi à s'établir en Europe occidentale et aux États-Unis. [...] Sur l'ensemble du territoire, près de la moitié de la population afghane avait dû s'exiler, son départ étant la conséquence directe de la terreur à grande échelle employée par l'Armée rouge et par ses supplétifs afghans.

La destruction des villages et les crimes de guerre

    La guerre totale menée par les soviétiques fut très rapidement condamnée par le Tribunal permanent des peuples, héritier des anciens « tribunaux Russel », qui « s'inspirent directement du tribunal de Nuremberg dont ils sont une filiation juridique ». Le tribunal permanent des peuples conduisit une enquête sur cet assassinat collectif. Elle fut confiée à l'afghanologue Michael Barry, au juriste Ricardo Frailé et au photographe Michel Baret. L'enquête confirma que, le 13 septembre 1982 à Padkhwab-e Shana (au sud de Kaboul, dans la province du Logar), 105 villageois cachés dans un canal d'irrigation souterrain avaient été brûlés vifs par les soviétiques. Ceux-ci avaient effectivement utilisé du pétrole, de la pentrite et du dinitrotoluène - un liquide hautement combustible - à partir de tuyaux qu'ils avaient branchés sur des camions pour tuer les Afghans cachés. La session du Tribunal des peuples tenue à la Sorbone le 20 septembre 1982 condamna officiellement ce crime. Le représentant du gouvernement afghan à Paris dénonça le Tribunal comme étant le jouet des impérialistes et nia le crime, arguant que, « les plafonds des kârêz [ les conduits des tunnels] afghans n'ayant que quelques centimètres de hauteur, [il est] impossible pour des êtres humains d'y pénétrer ».

Un assassinat similaire avait été dans le village de Khasham Kala, dans la province du Logar. Une centaine de civils qui n'opposaient aucune résistance avaient trouvé la mort de la même manière. Lorsque l'armée soviétique pénétrait dans un village, la terreur s'abattait : « Le convoi s'arrête en vue d'un village. Après une préparation d'artillerie, il en bloque toute les issues ; puis les hommes de troupe descendent de leurs blindés pour fouiller le village à la recherche d'"ennemis". Trop souvent, et là les témoignages sont innombrables, ces fouilles de villages s'accompagnent d'actes de barbarie aveugle, des femmes et des vieillards sont abattus s'ils esquissent un geste de peur. Des soldats, soviétiques aussi bien qu'afghans, se saisissent des postes de radio ou des tapis et arrachent les bijoux des femmes. » Les crimes de guerre et les actes de barbarie se produisaient avec une extrême régularité : « Des soldats soviétiques ont versé du kérosène sur le bras d'un garçon et y ont mis le feu en présence de ses parents parce que ceux-ci refusaient de fournir des informations. Des villageois ont été forcés de rester pieds nus dans la neige à une température de plusieurs degrés sous zéro pour les forcer à parler. » Un soldat expliqua : « Nous ne faisons pas de prisonniers de guerre. Aucun. En général, on tuait les prisonniers sur place [....]. Lors des expéditions punitives, on ne tuait pas les femmes et les enfants par balle. On les enfermait dans une pièce et on leur balançait des grenades ». [en commentaire : Rapport annuel d'Amnesty International de 1983]

   L'objectif des Soviétiques était de semer la terreur, d'effrayer les populations et de les dissuader d'aider la Résistance. Les opérations de représailles étaient conduites dans le même esprit. Des femmes étaient lancées nues à partir des hélicoptères et, pour venger la mort d'un soldat soviétique, des villages étaient détruits. Ainsi les observateurs remarquaient : « A la suite d'une attaque d'un convoi près des villages de Muchkizai dans la région de Kandahar, le 13 octobre 1983 la population des villages de Kolchabâd, Muchkizai et Timur Qalatcha a été massacrée en mesure de représailles. [....] Ainsi, le 17 avril 1985, les Soviétiques détruisirent des villages pour saper les bases arrières de la Résistance dans la région de Laghman, près de mille personnes furent tuées. [...]

Les conventions internationales furent systématiquement violées. Le napalm et le phosphore furent employés de manière intensive lors des bombardements de la campagne afghane par l'aviation soviétique. Des gaz toxiques de divers types furent aussi régulièrement utilisés contre les populations civiles. Différents témoignages firent état de bombardement de gaz irritants, asphyxiants et lacrymogènes. le 1er décembre 1982, on signalait l'utilisation de gaz neurotoxiques contre la Résistance afghane, mais le nombre de victimes n'est pas connu. En 1982, le Département d'État américain notait l'emploi de mycotoxine - une arme biologique. La revue Les nouvelles d'Afghanistan signalait, en décembre 1986 : « Les soviétiques auraient employé cet été une arme chimique à Kandahar, selon Le point du 6 octobre 1986, l'utilisation de produits chimiques meurtriers a été également signalée à Paghman. » Parallèlement, l'armée soviétique jetait des substances toxiques dans les sources d'eau potables, provoquant ainsi la mort des hommes et du bétail. [....En 1989....] Amnesty International remarque que « des groupes d'hommes, de femmes et d'enfants fuyant leurs villages sont soumis par les forces soviétiques et afghanes à d'intenses bombardements en représailles d'attaques de la guérilla. [...]

Les observateurs pouvaient constater l'utilisation massive de mines antipersonnel. Vingt millions de mines furent déposées principalement autour des zones de sécurité. ces mines furent utilisées pour protéger les troupes soviétiques et les exploitations industrielles qui fournissaient les produits à l'URSS. Elles furent également lancées à partir d'hélicoptères dans les zones d'agriculture pour rendre les terres inexploitables. Les mines antipersonnel auraient fait au minimum 700'000 mutilés et continuent aujourd'hui de faire des victimes. Pour terroriser les populations civiles, les Soviétiques avaient pris pour cibles les enfants en leur offrant des « cadeaux » : des jouets piégés, le plus souvent lancés d'avion. Lorsque Shah Bazgar décrit les destructions systématiques de villages, il conclut : « Les Soviétiques se sont acharnés sur chaque demeure, pillant, violant les femmes. Cette barbarie est pire qu'instinctive, elle apparaît programmée : ils savent qu'en perpétrant de tels actes ils cassent les fondements de notre société. »

La terreur Politique

   L'ordre était aux mains du KHAD, la police secrète afghane, l'équivalent du KGB. Ce service
contrôlait les lieux de détention et pratiquait la torture et l'assassinat à grande échelle. Si le KHAD était officiellement dirigé par Mohammed Najiboullah, « à partir de l'occupation soviétique c'est Vatanshâh, un Tadjik soviétique d'une quarantaine d'années [....], qui a pris en main le service de torture et d'interrogatoire dans les locaux du KHAD ». La prison de Pol-e Tcharki, située à douze kilomètres à l'est de Kaboul, avait été vidée après l'amnistie décrétée lors de l'arrivée au pouvoir de Babrak Karmal. Au mois de février 1980, Karmal instaura la loi martiale, et les prisons furent de nouveaux pleines. [...] Les cellules sont surpeuplées. [...] La prison a été agrandie au printemps 1982 par le creusement de cellules souterraines. Ce sont probablement de ces cellules que parlent les prisonniers lorsqu'ils évoquent avec effroi les "tunnels". [...] Il existe en réalité 12'000 à 15'000 prisonniers à Pol-e Tcharki. Il faut ajouter à ce chiffre, au minimum, 5'000 prisonniers politiques supplémentaires détenus dans les autres prisons de Kaboul et dans les huit principaux centres de détention. » [Bernard Dupaigne, «Les droits de l'homme en Afghanistan », Les Nouvelles d'Afghanistan, n° 24-25, octobre 1985, p.8-9]

   Au début de 1986, un rapport publié par les Nations unis sur la situation des droits de l'homme en Afghanistan accablait le KHAD, qualifié de « machine à torturer ».[.....]

« En ce qui concerne la nature des tortures, poursuit le document, il a été signalé au rapporteur spécial toute une série de techniques de torture qui seraient mise en oeuvre. dans son témoignage, un ancien officier de la police de sécurité a dénombré huit types de tortures : les tortures par électrochoc généralement utilisé sur les parties génitales des l'hommes et sur les seins des femmes ; arrachages des ongles avec introduction de chocs électriques ; interdiction aux prisonniers de faire leurs besoins naturels de sorte qu'au bout d'un certain temps ils soient obligés de les faire en présence d'autres codétenus [....] , introduction de bouts de bois dans l'anus des hommes, spécialement des prisonniers fort âgés et respectés ; arrachage de barbes de certains prisonniers, en particulier d'hommes âgés ou de personnalités religieuses ; compression du cou des prisonniers pour les obliger à ouvrir la bouche pour qu'on urine dedans ; usage de chiens policiers contre les détenus ; pendaison par les pieds pendant une durée indéterminée; viol des femmes, pieds et mains liés, et introduction dans le vagin de toute une variété d'objets. » [ Rapport de Félix Ermacora, cité par Shah Bazgar] A ces tortures physiques il faut ajouter toutes sortes de tortures psychologiques : meurtre simulé, viol sur un familier devant le prisonnier, fausse libération. Les conseillers soviétiques participaient aux interrogatoires et prêtaient main-forte au bourreau . Christopher Andrew et Oleg Gordievsky ont rappelé que « le KGB revécut sur le sol afghan certaines des horreurs de son passé stalinien ». Le KHAD comptait 70'000 afghans dont 30'000 civils contrôlés par 1'500 officiers du KGB.

[....] Les étrangers non accrédités par le régime étaient personae non gratae ; médecins et journalistes subirent le même sort. Dès leur arrestation, ils étaient conduits par les Soviétiques à la prison centrale et soumis à un interrogatoire. Ils n'étaient pas physiquement torturés, car les associations humanitaires savaient qu'ils séjournaient en Afghanistan et demandaient immédiatement leur libération. Ils étaient néanmoins obligés d'avouer, au cours de procès truqués et montés de toutes pièces, des activités d'espionnage au profit des puissances extérieures et leur participation aux combats dans la résistance en dépit de leur présence à titre humanitaire.

Si les étrangers étaient des témoins gênants, ils n'étaient ni torturés ni assassinés. Au contraire, tout Afghan suspect était systématiquement arrêté, torturé puis généralement assassiné.

[Najiboullah] dirige le KHAD de 1980 à 1986. [....] Son frère, Seddiqoullah Rahi, le surnommait « le Boeuf » et le comparait à Beria. Il expliquait qu'il aurait signé l'ordre d'exécution de 90'000 personnes en l'espace de six ans. En plus de la direction des services spéciaux, Najiboullah avait soumis à la torture de nombreuse personne.[....]

La terreur s'appliquait également aux enfants. Ils étaient raflés, envoyés en Union soviétique et formés comme enfant espions chargés d'infiltrer la Résistance. Naïm a raconté à Shah Bazgar : « [..... «As-tu vu un enfant mourir devant toi ?»] -Plusieurs. Une fois, c'était à l'électricité. Le corps d'un enfant a fait un bond d'un mètre peut-être, puis il est retombé au sol. L'enfant refusait de faire ce travail d'espion. Une autre fois, un enfant a été amené devant nous. On lui reprochait de n'avoir pas dénoncé un de ses copains qui s'était glissé sous un blindé russe, paraît-il, pour y mettre le feu. Il a été pendu sous nos yeux à un arbre. Les responsables criaient : "Voilà ce qui peut vous arriver si vous refusez ce qu'on vous commande de faire" », témoigne Naïm.

Au total, 30'000 enfants de six à quatorze ans furent envoyés en URSS. Les parents qui émettaient des protestations étaient assimilés aux résistants et emprisonnés.

   La terreur a touché l'ensemble de la population, toutes les classes d'âges furent victimes de cette guerre totale et de cette politique totalitaire. Les troupes d'occupation soviétique cherchaient par tous les moyens à éliminer les poches de résistance. Pour cela, elles utilisaient la terreur à grande échelle : bombardement des populations civiles, assassinats massifs de villageois, exode contraint pour ces derniers. A cette terreur contre les populations civiles s'ajoutait la terreur politique ; les grandes villes comportaient toutes des prisons spéciales où les détenus étaient torturés et le plus souvent assassinés.

Les conséquences de l'intervention

   Le coup d'État communiste puis l'intervention soviétique en Afghanistan ont eu pour ce pays des conséquences tragiques. Alors que cette nation avait connu, à partir des années soixante, un développement économique, une modernisation et une ébauche de fonctionnement démocratique, le processus démocratique fut brisé net par le coup d'État de Daoud, appuyé par les communistes. La prise du pouvoir par les hommes de main de Moscou coupa l'élan économique du pays. L'Afghanistan fut plongé dans la guerre civile. L'économie se transforma en une économie de guerre, tournée essentiellement au profit des Soviétiques. Des trafics en tous genres furent organisés (armes, drogues). L'économie fut rapidement ruinée. L'ampleur du désastre est encore aujourd'hui difficilement mesurable. Sur une population totale d'environ seize millions, plus de cinq millions d'habitants ont quitté leur pays pour le Pakistan et l'Iran où ils vivent dans des conditions misérables. Le nombre de morts est très difficile à établir : la guerre aurait fait, selon les témoignages, entre un million et demi et deux millions de victimes dont 90% de civils. Il ya eu entre deux millions et quatre millions de blessés. Le rôle direct et indirect du communisme dans l'essor des mouvements islamiques et dans le réveil des tensions interethniques est inconstable, même s'il reste aujourd'hui difficile à analyser. Alors qu'il était un pays sur la voie de la modernité, l'Afghanistan a été transformé en un pays où la culture de guerre et la violence sont devenues les seuls référents.

Notes

P.D.P.A. : parti démocratique du peuple afghan. 2 fractions :
le Khalq (le peuple) : révolution socialiste immédiate et armée ; Amine
le Partcham (le drapeau ) : fraction modérée
 
Massoud : le lion du Panshir

K.H.A.D. : police secrète du régime prosoviétique

La prison de Pol-e Tcharki (à 12 km à l'est de Kaboul)

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