La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)
De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"
1930, «dékoulakisation» (c'est-à-dire l'expropriation des paysans avec la déportation de millions de paysans).
1932-33, «Grande famine d'Ukraine» qui toucha de nombreuses autres régions dont la Kazakhstan et le Belarus.
1937-38, la «Grande terreur», 1,5 millions arrêtés dont 800'000 assassinés.
Ces 3 sommets de l'horreur n'empêchent pas la répression habituelle.
Bilan des années 1930. «dékoulakisation» (sur ce crime, document à http://www.ihtp.cnrs.fr/spip/spip.php?article338&lang=fr), «Grande famine d'Ukraine», «Grande terreur» et les victimes de la répression habituelle: des millions de déportés dont une partie importante devient des esclaves, le travail forcé fut la base des grands projets, et plus de 10 millions d'assassinés par la torture, la fusillade, la faim (le plus grand nombre), en déportation et aussi par désespoir.
Ne pas oublier qu'à la fin des années 1930, le pacte Hitler-Staline permit à l'URSS de conquérir des territoires (Pologne orientale, Etats baltes, Moldavie) qui furent soumis à la terreur, aux massacres et aux déportations. Sans compter ceux qui sont morts en combattant l'invasion soviétique ou liquidés plus tard comme les 21'000 Polonais liquidés à Katyn au printemps 1940.
En tout: de 15 à 20 millions de meurtres!
L'explication suivante: « L'ampleur des répressions s'expliquerait par le fait que les cadres communistes locaux, visés par le groupe stalinien désireux de «mettre de l'ordre» dans le Parti et de briser les réseaux de solidarité et les « cercles de famille » des nomenklaturas provinciales, auraient tenté de démontrer leur loyauté et leur vigilance en faisant du zèle répressif». Une conséquence du stakhanovisme, propagande (fin 1935) faisant l'apologie d'un travailleur très productif et dévoué à son travail.
Quand a commencé la «Grande terreur»? Le 1er décembre 1934, l'assassinat de Kirov? Serait-elle «le point d'aboutissement, radical et meurtrier, de toute une pratique de gestion policière du social inaugurée, au début des années 1930, avec la «dékoulakisation» (c'est-à-dire l'expropriation-déportation de millions de paysans)»?
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Le travail de Robert Conquest ouvrit un large débat, notamment parmi les historiens anglo-saxons, sur le degré de centralisation et de planification de la terreur, sur les rôles respectifs de Staline et de Iejov, sur les processus de diffusion et d'extension des violences, sur les catégories et le nombre des victimes. Au milieu des années 1980, un historien de l'école révisionniste américaine, John Arch Getty, développa un schéma radicalement différent de la «Grande terreur » (11). Loin d'être un projet soigneusement planifié, mis en place par Staline à partir de l'assassinat de Sergueï Kirov (12) et révélant la paranoïa d'un dictateur tout-puissant, la « Grande Terreur » aurait été une sorte de « fuite en avant vers le chaos ». L'ampleur des répressions s'expliquerait par le fait que les cadres communistes locaux, visés par le groupe stalinien désireux de «mettre de l'ordre» dans le Parti et de briser les réseaux de solidarité et les « cercles de famille » des nomenklaturas provinciales, auraient tenté de démontrer leur loyauté et leur vigilance en faisant du zèle répressif. Le processus se serait alors emballé de manière anarchique et incontrôlée, reflétant des violences sociales latentes, des règlements de comptes, des conflits entre les clans et les cliques locales, Par bien des aspects, le développement de la «Grande Terreur» aurait anticipé le tour pris, trente ans plus tard, par la « Révolution culturelle » chinoise,
Par ailleurs, John Arch Getty mettait fortement en doute les estimations de Robert Conquest sur le nombre des victimes de la «Grande terreur» (six à sept millions de personnes arrêtées, deux à trois millions mortes dans les camps, plus d'un million exécutées), les considérant comme très exagérées (13).
Malgré leur approche fondamentalement différente, les historiens des deux écoles, « totalitariste » et « révisionniste » (14), se sont focalisés sur l'aspect politique de la « Grande terreur»: la «Grande Terreur» comme point culminant d'une purge, dirigée avant tout contre les élites politiques, économiques, militaires et culturelles; comme processus «d'auto.destruction des Bolcheviks (15)» ; comme exutoire de conflits personnels ou interbureaucratiques, entre Centre et périphérie.
En réalité, la « Grande Terreur » fut aussi, et sans doute avant tout, autre chose: le point d'aboutissement, radical et meurtrier, de toute une pratique de gestion policière du social inaugurée, au début des années 1930, avec la «dékoulakisation» (c'est-à-dire l'expropriation-déportation de millions de paysans) et poursuivie, à partir de 1933, par
11. Jolm Arch Getty, Origins of the Great Purges: The Soviet Communist Party Reconsidered, 1933-1938, Cambridge University Press, 1985.
12. Pour Robert Conquest, le point de départ de la « Grande terreur» était l'assassinat, commandité par Staline, du Premier Secrétaire de l'organisation du parti communiste de Leningrad, Sergueï Kirov (1er décembre 1934).
13. Non sans provocation, Jolm Arch Getty écrivait, dans l'introduction de son ouvrage, qu'au cours de la lejovschina,« des milliers de personnes avaient été exécutées » (op. dt., p. 8).
14. Pour une présentation des écoles « totalitariste » et « révisionniste ». cf. Nicolas Werth, « De la soviétologie en général et des archives russes en particulier», Le Débat, septembre 1993, p.127-144.
15. Cf. Jolm Arch Getty, Oleg Naumov (dir,). The Road to Terror, Stalin and the Self-destruction of thc Bolsheviks, 1932-1939, New Haven, Yale University Press, 1999.