La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)

De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"


Staline fit bien attention de "mouiller" (souiller serait plus adapté) les membres du Politburo dans l'horreur de la «Grande terreur», mais aussi les Premiers Secrétaires du parti communiste de chaque région ou république fédérée de l'URSS et, bien évidemment l'ensemble du NKVD: tous auront du sang sur les mains, de manière indirecte, les assassins en col blanc, et directe, ceux qui devront exécuter près de 800'000 êtres humains.

Nicolas Werth rappelle le mérite de Robert Conquest d'avoir, dès la fin des années 1960, publié un ouvrage sur la «Grande terreur». Alors que l'auteur avait adhéré au Parti Communiste de Grande-Bretagne en 1937, au même moment que la «Grande terreur», ce qui prouve que lorsque qu'il demeure une bribe de vergogne et d'honnêteté, il est possible de se libérer de l'emprise perverse du communisme.

Ouvrages en français de Robert Conquest
* La Grande Terreur : les purges staliniennes des années 30, Paris, 1970 (New York, 1968).
* Sanglantes moissons : la collectivisation des terres en URSS, Paris, 1995 (New York, 1986).
* Staline, Odile Jacob, 1999, ISBN 2738101747
* Le Féroce XXè siècle. Réflexions sur les ravages des idéologies, Paris, Ed. des Syrtes, 2001, (préface de Guy Sorman).


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région dans le cadre des «opérations secrètes de masse », le rapport préparé par la Commission passait sous silence une partie - capitale - du processus répressif. Les quotas n'étaient attribués par le Commissaire du peuple à l'Intérieur, Nikolaï Iejov, avec l'aval de Staline, qu'après que les Premiers Secrétaires du parti communiste de chaque région ou république fédérée de l'URSS avaient eux.mêmes donné leur propre «estimation chiffrée» du nombre «d'éléments socialement nuisibles» à «traiter en 1e ou en 2e catégorie» (peine de mort ou dix ans de camp). Comme tous les Premiers Secrétaires, Nikita Khrouchtchev, responsable de l'organisation du parti de Moscou avait envoyé, peu avanr le déclenchement de l'opération n° 00447, ses estimations chiffrées de victimes à Staline (8). Et comme tous les autres responsables régionaux du Parti, il avait, dans les mois qui suivirent, redemandé des «suppléments de quotas ». On comprend aisément pourquoi tous les passages relatifs aux répressions de masse, de même que l'ensemble des éléments statistiques figurant dans le rapport de la Commission Pospelov, présidée pourtant par un pur apparatchik stalinien (9), aient été totalement passés sous silence par Nikita Khrouchtchev dans son célèbre « Rapport secret ». Il faudra attendre plus de 35 ans pour que tous ces faits et ces données chiffrées commencent enfin à être divulgués.

Au cours des dernières années, l'accès à un nombre de fonds d'archives jusque.là inaccessibles (fonds du Politburo, fonds Staline, archives centrales de la Sécurité d'État) a permis d'éclairer l'organisation, les mécanismes, la mise en reuvre et l'ampleur de la «Grande Terreur »(10). Cet épisode crucial et paroxystique de la terreur stalinienne avait, bien avant l'ouverture des archives de l'ex-URSS, suscité un grand nombre d'études et de débats. A la fin des années 1960, Robert Conquest avait publié la première relation détaillée, qui allait devenir une référence classique de la «Grande terreur ». Fondé principalement sur les témoignages et les mémoires des survivants ou de ceux qui avaient fait défection et qui étaient «passés à l'ouest », ainsi que sur les quelques publications soviétiques de l'époque du dégel khroutchevien, l'ouvrage de Robert Conquest insistait sur la «paranoïa» de Staline, « architecte de la terreur », mettait l'accent sur les grands procès de Moscou, sur la destruction systématique et planifiée de la «vieille garde bolchevique », sur les purges des cadres politiques, militaires, économiques ainsi que de l'intelligentsia. Mais, faute de sources, disait finalement peu de chose sur les «victimes ordinaires », sinon qu'elles se seraient comptées par millions et que le processus de terreur se serait étendu par une sorte d'effet« boule-de-neige» de dénonciations.

8. Cf document 7.

9. P. N. Pospelov (1898.1979) avait été le rédacteur en chef de la Pravda de 1940 à 1949. Depuis 1949, il dirigeait l'Institut du marxisme-léninisme auprès du Comité central du PCUS.

10. Ce terme a été popularisé par Robert Conquest dans son ouvrage pionnier (The Great Terror, Londres/Melbourne, Mcmil1an & Co, 1968). En URSS, cet épisode était connu sous le terme péjoratif de «Iejovschina », le «règne de Iejov», le Commissaire du peuple à l'Intérieur de septembre 1936 à novembre 1938.


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