La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)
De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"
Bulletin de l'IHTP
Éditorial
Fabrice d'Almeida, Christian Ingrao
Voici une nouvelle livraison du Bulletin de l'lHTP. La maquette a été modifiée, suivant ainsi l'évolution de l'identité visuelle du laboratoire. Celle-ci n'interrompt cependant pas la continuité de l'activité intellectuelle de cette publication. Le présent numéro, en effet, s'inscrit dans la logique qui avait présidé à la publication de documents sur la violence dans les campagnes soviétiques (1). Il s'agit de présenter au public français un ensemble de documents de première main sur l'évolution des phénomènes de violence de masse dans l'Union soviétique des années 1930. La sélection de cet ensemble de documents a été effectuée par Nicolas Werth qui les a traduits et les présente dans une ample introduction qui fait le point sur les acquis récents à propos de la « Grande Terreur ».
Ce dossier témoigne de la mise en oeuvre d'une ingénierie de re-modèlement du social fortement marquée par l'usage de la violence physique et les déplacements massifs de population. Corollaire des liquidations, ces pratiques travaillent à la hache la société soviétique et son espace. A travers cet exemple, l'historien perçoit certains mécanismes généraux du fonctionnement des Etats dans l'entre-deux-guerres et leur logique de ségrégation spatiale et de contrôle des populations.
La violence mérite ainsi une attention particulière au moment de la «Grande Terreur ». Elle est omniprésente et imprègne toutes les relations humaines, en milieu urbain, comme dans les campagnes, elle imprime sa marque à tous les lieux de conflit de la société totalitaire, comme le montre le patient travail de catégorisation des «cibles» de ces politiques. Sa dimension sociale se dévoile dans la lutte contre ceux que l'on catégorise comme « éléments socialement nuisibles », Sa dimension nationale et ethnique passe par la détermination de groupes jugés peu fiables par le gouvernement central et désignés en tant que nationalité à la vindicte des responsables de districts.
Longtemps privilégiée dans l'interprétation de la «Grande Terreur », la répression des élites, symbolisée par les grands procès de Moscou, est replacée par Nicolas Werth dans le contexte général d'une répression de masse, bien plus importante en effectifs, dont le bilan est proche du million de morts. Désormais, il semble bien que ce versant politique ne soit que l'une des composantes, et non la principale, de cette crise, bien moins significative du point de vue du fonctionnement de l'État totalitaire que la pratique de l'ingéniérie sociale.
Ces textes, enfin, permettent de reconstituer le fonctionnement de l'État et de penser l'histoire de l'administration. L'emprise sur les consciences et les corps se combine dans ce totalitarisme rudimentaire qui repose moins sur la technique que sur l'organisation et le dévouement des serviteurs de la machine. La croyance quasi paranoïde, l'intériorisation de la hiérarchie, le zèle et la course à la réussite aggravent le nombre de victimes. Cette mécanique engloutit parfois accidentellement des administrateurs naïfs ou aveuglés par leur logique.
Au fil des pages, émergent ainsi des phénomènes de décompensation et des réactions psychologiques qui manifestent le caractère transgressif, extra-ordinaire de la «Grande Terreur », y compris pour les bourreaux. Leur malaise et leur forme latente de culpabilité constituent peut-être un facteur du retard mis à reconnaître les opérations de masse de la «Grande Terreur ». Khrouchtchev les passe sous silence en 1956 dans sa critique du stalinisme. Il faut attendre les années 1990, explique Nicolas Werth, pour que l'ouverture des archives autorise une véritable histoire de ce nceud de radicalisation cumulative.
Ce long silence souligne la nécessité présente de faire connaître le terrible processus qui pourrait, par bien des aspects, former un écho de situations plus actuelles.
1. Voir «Le pouvoir soviétique et la paysannerie dans les rapports de la police politique (1918. 1929)», Bulletin de l'IHTP, n° 78, décembre 2001, p. 11-191; «Le pouvoir soviétique et la paysannerie dans les rapports de la police politique (1930-1934) », Bulletin de l'IHTP, n° 81-82, décembre 2003, p, 4-329.
Suite
Retour