La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)

De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"


Une question systématiquement éludée: la taille et l'organisation générale et territoriale de l'état, ainsi que celle du parti puisqu'ils sont les deux faces d'une même entité. Combien d'agents a le NKVD? Nicolas Werth reprend les travaux de N. Okhotin et A. Roginskii sur les deux opérations nationales les mieux documentées, celles s'abattant sur les "Polonais" et les "Allemands".


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frontière où, depuis le début des années 1930 avaient été déportés en masse proscrits, marginaux et autres «éléments socialement nuisibles », les responsables locaux du NKVD, qui avaient déjà reçu les plus gros quotas de «l'opération koulak », n'avaient pas hésité à «remplir les lignes nationales» avec leur contingent habituel de victimes. Fait remarquable à noter: jusqu'au milieu de 1938, la direction du NKVD ne sembla guère s'intéresser à l'origine ethnique des personnes arrêtées dans le cadre des «opérations nationales » (61). Cette information ne fut systématiquement collectée qu'à partir de septembre 1938, lorsque furent mises en place les «troïki spéciales ». Ce n'est donc que pour la dernière phase des « opérations nationales » (mi-septembre-mi-novembre 1938) que l'on dispose de données précises permettant d'évaluer la proportion de Polonais et de citoyens soviétiques d'origine polonaise condamnés dans le cadre de l'opération« polonaise» - à peine 55 % (62). Selon N. Okhotin et A. Roginskii, pour l'ensemble des opérations répressives, quelque 120'000 Polonais et Soviétiques d'origine polonaise auraient été condamnés, soit près d'un cinquième des 656'000 citoyens soviétiques d'origine polonaise recensés en URSS en 1937, auxquels il faut ajouter quelques milliers de ressortissants polonais. Parmi les minorités nationales formant la « grande famille soviétique », la diaspora polonaise paya, de loin, le plus lourd tribut à la «Grande terreur ». Staline en personne encouragea vivement «l'éradication des espions polonais », un thème qui, comme en témoignent les nombreuses annotations manuscrites qui figurent sur les télégrammes et les rapports que lui envoyait Iejov, lui tenait particulièrement à coeur. Sur le premier rapport que lui envoya Iejov à propos du déroulement de «l'opération polonaise », Staline écrivit: «Cam. Iejov. Voilà qui est excellent! Continuez à creuser, à nettoyer et à éradiquer toute cette saleté polonaise. Liquidez-la complètement au nom des intérêts de l'URSS. J. Staline, 14.IX.37» (document 84). Quant aux citoyens soviétiques d'origine allemande, ils représentèrent 69 % des 55'000 condamnés de «l'opération allemande ». Au total, environ 72'000 Soviétiques d'origine allemande furent arrêtés et condamnés en 1937-1938, soit 5 % de la communauté.

61. Le 16 mai 1938, Iejov adressa une directive aux responsables locaux du NKVD leur demandant de mentionner dans leurs rapports et leurs statistiques la nationalité et l'origine ethnique des personnes arrêtées et condamnées. Cette directive résultait d'un important, mais remarquablement tardif, changement dans la législation concernant les passeports, introduit par une circulaire du NKVD du 2 avril 1938. Selon cette circulaire, la nationalité inscrite dans le passeport ne devait plus se baser sur la seule déclaration du demandeur - ou du titulaire - du passeport, affirmant qu'il était Ukrainien, Russe, Polonais, Juif, Kazakh, etc. Désormais, tout citoyen soviétique ayant droit à un passeport devait apporter la preuve de l'origine nationale ou ethnique de ses parents. Au vu de ces documents, les autorités décideraient de la nationalité du titulaire du passeport.

62. N. Petrov, A. B. Roginskii, art. cité, p. 37.

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