La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)
De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"
Les albums de l'horreur: ils consignent quelques lignes donnant une information minimale sur l'état-civil du condamné, le chef d'accusation et le verdict. Ils doivent être encore à la Loubianka.
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condamné, le chef d'accusation et le verdict. Ces notices étaient tapées à la machine dans un album (57) spécial. Quand l'album était rempli, il était envoyé par courrier spécial du NKVD à Moscou, où de hauts responsables du NKVD émargeaient chaque notice, confirmant - sauf exception rarissime - ainsi le verdict. Exceptionnellement, Nikolaï Iejov et Andreï Vychinski parcouraient eux-mêmes les « albums »: le 10 janvier 1938, ils confirmèrent 1'667 condamnations; 14 janvier 1938, 1'569; 21 janvier - 2'164 (58). Malgré cette procédure expéditive, les «albums» s'empilaient dans les bureaux centraux du NKVD. En août 1938, des centaines d'albums, pour un total de 126'000 condamnations, étaient en souffrance à la Loubianka. Pour accélérer le désengorgement des prisons, où des centaines de milliers de condamnés attendaient la confirmation de leur sentence, le Politburo décida, le 15 septembre 1938, d'abolir le «système des albums » (ainsi appelé dans les milieux du NKVD) et de mettre en place, dans chaque région, une nouvelle variante de troïki appelées, afin de les différencier des commissions existantes, «troïki spéciales ». Ces commissions, dont les décisions ne requéraient aucune confirmation de Moscou, avaient pour mission d'achever l'examen de toutes les affaires relevant des « opérations nationales » dans un délai de deux mois. Durant ces deux mois, elles condamnèrent 105'000 personnes, dont 72'200 à la peine de mort (59).
Grâce aux études de l'équipe d'historiens de l'association Memorial (60), qui ont eu accès aux fonds statistiques centraux du NKVD, on dispose aujourd'hui d'une première esquisse de la géographie de la répression menée en 1937-1938. Pour les opérations « polonaise» et «allemande », 40 % des personnes arrêtées résidaient en Ukraine, et notamment dans les régions frontalières occidentales, où était établie une importante communauté polonaise (et une petite communauté allemande). Des dizaines de milliers de paysans, de cheminots (particulièrement suspects à cause de leur mobilité), d'employés et d'ingénieurs furent arrêtés au seul motif d'habiter et de travailler «trop près de l'ennemi ». Pour la même raison, la Biélorussie donna le second plus important contingent de personnes arrêtées dans le cadre de l'opération «polonaise» (17 %). Plus étonnants apparaissent, à première vue, les pourcentages élevés de «Polonais» et « d'Allemands» arrêtés en Sibérie occidentale, dans l'Oural, le Caucase du nord, le Kazakhstan et l'Extrême-Orient soviétique. En réalité, dans ce Far-East, cette zone
57. Les «albums» étaient de gros cahiers rectangulaires sur lesquels étaient inscrites, pour chaque condamné passé devant une conunission extrajudiciaire, de brèves notices tapées à la machine, résumant en quelques lignes l'état-civil du condamné, son origine sociale, sa profession, le ou les chefs d'inculpation, ainsi que la sentence proposée: 1e ou 2e catégorie. Ces albums. préparés uniquement dans le cadre des « opérations nationales » étaient envoyés par la direction régionale du NKVD à Moscou pour « approbation ». Iejov - ou ses suppléants- apposaient leur signature sur les albums, qui étaient ensuite renvoyés dans les régions. L'exécution des sentences était alors mise en ceuvre.
58. Rapport de la Conunission Pospelov (APRF, 3/ 24/ 489/83
59. N. Okhotin, A. B. Roginskii, art. cité, p. 62.
60. A. B. Roginskii, N. Petrov, N. Okhotin, 1. Scherbakova, A. Gurianov et d'autres, cf cités supra.