La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)
De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"
L'Ukraine fut, à nouveau, gravement touchée par la «Grande terreur» après la Grande famine de 1932-33. Et le liste des nationalités s'allongent: Iran, Kurde, déportations ethniques, les vertiges du succès monte à la tête de Staline
polonaise et allemande résidant dans les districts frontaliers de l'Ukraine, limitrophes de la Pologne, et 30'000 citoyens soviétiques d'origine finlandaise résidant dans la province de Léningrad (52), Durant l'année 1937, plus de 20'000 Soviétiques d'origine iranienne et kurde résidant le long de la frontière irano-soviétique furent arrêtés, déportés ou exécutés. En septembre-octobre 1937 se déroula la plus importante opération de déportation ethnique des années 1930: la totalité de la population d'origine coréenne installée dans la région-frontière de Vladivostok fut déportée vers le Kazakhstan et l'Ouzbekistan (53). Préfigurant les grandes déportations de «nationalités ennemies» des années 1940, cette opération, assurément différente, dans ses modalités, des« opérations nationales » rdevait de la même politique d'ingénierie sociale.
Dans leur organisation, leur mise en oeuvre, leurs cibles, les « opérations nationales » différaient, sur un certain nombre de points, de «l'opération koulak ». Elles ne fixaient pas de quotas, mais indiquaient les catégories de personnes à arrêter. Dans le cadre de «l'opération polonaise », six catégories étaient visées:
- tous les membres suspectés de « l'Organisation militaire polonaise» ;
- tous les ex-prisonniers de guerre polonais restés en URSS;
- tous les réfugiés polonais installés en URSS;
- tous les exilés politiques polonais ;
- tous les anciens membres de l'ex-parti socialiste polonais;
- tous les éléments « nationalistes » des régions et districts de l'URSS où était installée une forte communauté polonaise.
Dans le cadre de «l'opération allemande », les catégories visées étaient à peu près identiques: ex-prisonniers de guerre allemands restés en URSS, réfugiés, travailleurs expatriés et exilés politiques allemands restés en URSS et ayant pris la nationalité soviétique, « éléments nationalistes » des régions et districts de l'URSS où vivait une forte communauté allemande.
A ces catégories standard, les responsables régionaux du NKVD étaient encouragés à « rajouter des contingents appropriés, en fonction de la situation opérationnelle locale ». Ce qu'ils ne manquaient assurément pas de faire. Ainsi, à Kharkov, L. Reikhman, le chef du NKVD nouvellement nommé, compléta les catégories ciblées par l'Ordre n° 00485 («opération polonaise»), par les contingents suivants:
- tous les ex-agents du « Département étranger » du NKVD et les indicateurs chargés des affaires polonaises soupçonnés de désinformation;
- tous les éléments cléricaux-nationalistes ;
- toute personne originaire des districts frontaliers limitrophes de la Pologne déjà fichée par la police;
52. Ibid, p. 328-335.
53. Pavel Polian, Ne po svoei vole. Istoria i geograila prinuditelnyx migratsii v SSSR (Contre leur gré. Histoire et géographie des migrations forcées en URSS), Moscou, Ed. Memorial, 2001, p. 90-93.