La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)
De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"
Suite de la liste des ennemis: «des kolkhoziens qui avaient manifesté trop ouvertement leur hostilité au système, des paysans qui avaient participé, au début des années 1930, voire au cours des grandes insurrections paysannes des années 1919-1922, à des « groupes de bandits » ou « d'insurgés antisoviétiques ». Etc.
«paysans individuels» (43) qui continuaient, envers et contre tout, à refuser d'entrer au kolkhoze (44), des kolkhoziens qui avaient manifesté trop ouvertement leur hostilité au système, des paysans qui avaient participé, au début des années 1930, voire au cours des grandes insurrections paysannes des années 1919-1922, à des « groupes de bandits » ou « d'insurgés antisoviétiques ». Sous le terme de « criminels », on trouvait effectivement des délinquants, petits et grands, mais aussi des «hooligans», des « spéculateurs » (le plus souvent, ex-commerçants ou artisans vivotant de la revente, à la sauvette, de marchandises déficitaires), des marginaux, des sans domicile fixe. Enfin sous le terme « autres éléments contre-révolutionnaires », qui constituait la troisième colonne des tableaux statistiques du NKVD, on trouvait pêle-mêle serviteurs (ou ex-serviteurs) du culte, une cible privilégiée (plusieurs dizaines de milliers d'entre eux furent arrêtés et exécutés), « gens du passé », souvent âgés (ex-fonctionnaires ou officiers de l'Ancien Régime, ex-propriétaires fonciers, ex-industrids, etc.) et anciens membres de partis politiques non-bolcheviques, notamment les derniers ex-SR et mencheviks encore en liberté. Staline en personne (documents 55, 61) suivit attentivement la « ligne SR », l'une des plus emblématiques de « l'opération koulak ». L'amalgame entre « koulaks », « criminels» et « SR» devait marquer la faillite définitive et totale d'un mouvement politique qui, vingt ans auparavant, avait failli renvoyer le bolchevisme aux « poubelles de l'Histoire ».
Les « opérations nationales»
Parallèlement à « l'opération koulak », Staline et Iejov lancèrent une dizaine d'autres « opérations de masse », dites «opérations nationales».
Dix jours avant la promulgation de l'Ordre n° 00447, Staline écrivit, durant la réunion du Politburo du 20 juillet 1937, une courte note ainsi rédigée; « Arrêter dans toutes les régions ~ les Allemands travaillant dans nos usines militaires, semi-militaires et chimiques, dans nos centrales électriques et chantiers de construction » (45). Ces instructions furent formalisées dans l'Ordre n° 00439, envoyé le 25 juillet par Nikolaï Iejov aux directions régionales du NKVD (document 82). Dans le préambule de ce texte, le chef du NKVD expliquait que « l'Etat-major allemand et la Gestapo avaient mis en
43. Il s'agit des paysans qui n'avaient pas adhéré, malgré toutes les pressions exercées à leur encontre, au kolkhoze. En 1937-1938, ils représentaient encore 2 à 3 % de l'ensemble de la paysannerie soviétique.
44. Selon les données officielles, ils représentaient, en 1936, moins de 2 % de l'ensemble des paysans; sans doute en réalité étaient-ils plus nombreux.
45. N. Okhotin, A. B. Roginskii, « Iz istorii nemetskoï operatsii NKVD 1937-1938" (Histoire de «l'opération allemande» du NKVD, 1937-1938), in L. L. Scherbakova (dir.), Nakazannyinarod (Le peuple puni), Moscou, Ed. Memorial, 1999, p. 35. Cet article, qui exploite des sources inédites des Archives présidentielles et des archives du FSB, reste, à ce jour, la relation la plus détaillée de « l'opération allemande ».