La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)
De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"
Pour remplir les quotas, le NKVD arrêtent, raflent à vue et vident les fonds de tiroir. En URSS, les exclus, les cabossés, etc. le fond de commerce des socialistes dans les états bourgeois n'ont aucune chance de survie.
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d'examiner d'autres types de documents, en particulier les «protocoles» des sessions des troïki, et bien sûr, les dossiers d'instruction, aussi réduits fussent-ils. Pour le présent recueil de documents, dont l'ambition est de donner une vue d'ensemble des «opérations de masse» de la «Grande Terreur », la place a manqué pour présenter ce type de documents. Un seul protocole d'une session de troïka (Session n° 8 de la troïka de la région de Kouibychev, 17 août 1937, document 23) a été traduit. Ce document éclaire singulièrement le profil des personnes ciblées par «l'opération koulak» dans une région rurale de la «Russie profonde », celle de la Moyenne-Volga. Sous le terme «d'ex-koulak », on retrouve, en réalité, toutes les «fortes têtes » du village, condamnées pour leur « hostilité au régime soviétique », pour avoir émis telle ou telle critique, fort répandue par ailleurs, contre le système kolkhozien, pour «avoir saboté les soins au cheptel collectif» ou s'être rendues coupables de «négligence criminelle envers les tracteurs, immobilisés à cause d'à-coups dans l'approvisionnement en carburant », etc. Un grand nombre des «ennemis» visés avaient effectivement été déjà déportés ou envoyés en camp, en étaient revenus ou s'étaient enfuis de leur lieu de déportation. Même si quelques-uns s'étaient intégrés («infiltrés») au kolkhoze, ils ne cachaient pas leur hostilité au régime. D'autres, définitivement marginalisés et «totalement inaptes à un travail socialement utile» avaient rejoint un milieu violent de sans domicile fixe, marginaux et « hooligans », forts en gueule prêts à en découdre avec les « activistes » du kolkhoze ou du Parti. Connus des services de police, fichés depuis des années, ces individus furent les premiers arrêtés dès la fin du mois de juillet 1937 et les premers condamnés et exécutés, deux ou trois semaines plus tard. Ces arrestations massives, comme en témoignent les rapports envoyés, à la mi-août, par les dirigeants régionaux du NKVD à Iejov (documents 18, 20), ne passaient pas inaperçues, nonobstant le« secret» qui devait entourer ces «opérations secrètes de masse ». Leurs effets, à en croire les rédacteurs, étaient fulgurants: « La productivité du travail dans les kolkhozes a fait un bond, l'absentéisme dans les champs collectifs a fortement baissé », écrit le 11 août 1937 un chef régional du NKVD. Si les rumeurs allaient bon train, les résistances restaient insignifiantes. Pour nombre de kolkhoziens désormais résignés à subir le «second servage », les «éléments extraits» par les agents du NKVD étaient aussi des «têtes brûlées » qui avaient souvent basculé dans le monde des marginaux et des voleurs, haïs et craints par les paysans depuis la nuit des temps (documents 18, 20).
Une fois les premers contingents d'arrestation «éclusés », les agents du NKVD durent recourir à d'autres méthodes (rafles sur les lieux habituels de concentration - marchés et gares - «d'éléments socialement nuisibles », de «spéculateurs», d'individus en infraction au «régime des passeports », vérification de listes d'imposition ou de privation des droits civiques, arrestations d'individus dont les noms avaient été obtenus de détenus soumis à la torture, etc.) pour remplir des quotas toujours plus élevés (documents 100-102). Au bout du compte, des individus très différents furent victimes de la plus importante des «opérations de masse»: sous le terme «d'ex-koulaks» on trouvait à la fois d'anciens paysans dékoulakisés et déportés au début des années 1930, mais aussi des