La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)
De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"
Réprimer, déporter, assassiner, cela coûte 75 millions de roubles. Que représente ce montant?
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police politique tirèrent au moins une leçon: il était plus efficace d'avoir recours au fichage policier qu'aux initiatives et aux dénonciations provenant «d'activistes»; l'éradication des ennemis devait être une affaire de professionnels. Un contrôle permanent devait être exercé sur le déroulement des opérations répressives et une planification bureaucratique mise en ceuvre. De ce point de vue, les mesures adoptées par le Politburo, le 31 juillet 1937, dans la foulée de l'ordre opérationnel n° 00447, sont particulièrement éclairantes (document 14): 75 millions de roubles - une somme imposante - étaient débloqués du fonds spécial de réserve du gouvernement «pour couvrir les dépenses exceptionnelles liées à la mise en ceuvre de l'opération»; de nombreuses administrations étaient sollicitées pour mettre à la disposition du NKVD des cadres et des «spécialistes» afin de gérer l'afflux attendu de centaines de milliers de nouveaux détenus; à cet effet, sept nouveaux grands ensembles de « camps forestiers » devaient être créés dans l'urgence (en réalité, ce furent non pas sept, mais treize grands ensembles de camps qui furent mis en place fin 1937-début 1938 pour accueillir une partie des 800'000 condamnés à dix ans de travaux forcés par les seules juridictions d'exception du NKVD) (37).
Le développement d'une dynamique de dépassement des quotas fut assurément l'un des traits les plus remarquables de l'opération répressive déclenchée par l'ordre n° 00447. La correspondance secrète entre le Politburo, la direction centrale du NKVD et les autorités régionales du Parti et du NKVD en éclaire les mécanismes et permet de mieux évaluer la part respective des impulsions du Centre et des initiatives locales.
Souvent nommés depuis peu et soucieux de faire du zèle en anticipant les demandes de la direction du NKVD, et de Iejov en particulier (n'avait-il pas clairement indiqué, lors de la réunion préparatoire du 16 août 1937 à Moscou que « ceux qui réaliseraient les quotas les premiers seraient considérés comme les meilleurs et les plus vigilants »? (38), les dirigeants régionaux du NKVD multiplièrent les demandes «d'augmentation des quotas» et ce, dès les premiers jours de l'opération (documents 15, 17, 19), soumettant ainsi leurs subordonnés sur le terrain à des pressions toujours plus grandes pour « faire du chiffre ». Iejov ou Staline en personne (au nom du Politburo) refusaient rarement d'accorder les «suppléments » demandés, même si les dirigeants régionaux devaient s'y reprendre parfois à deux ou trois reprises avant de voir leur demande satisfaite (documents 28, 29). Les « suppléments » accordés qui pouvaient atteindre, en une fois, 700 ou 900 % (documents 19, 43) et qui, chacun, signifiaient des milliers d'exécutions supplémentaires, se résumaient à une seule ligne manuscrite griffonnée par Staline sur le
37. Au printemps 1938, près de 200'000 condamnés avaient été transférés à ces nouveaux camps, où la mortalité était particulièrement élevée, à cause d'une terrible surpopulation et d'une désorganisation générale. En 1938, selon les statistiques internes du Goulag, plus de 126'000 détenus moururent dans les camps et les colonies de travail du Goulag, soit un taux annuel de mortalité de 9 %. Cet aspect de la « Grande Terreur» au Goulag est analysé in Nicolas Werth, Repenser la Grande Terreur, Gallimard (à paraître en 2007).
38. Cité dans le rapport de la Commission Pospelov, 9 février 1956, APRF, 3/24/489/28.