La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)

De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"


Vie ou mort? Catégorie 1 ou 2. Quotas! Les Soviétiques sont traités comme des nombres, l'émulation socialiste permet de dépasser les objectifs, l'assassinat ou la déportation d'être humains est la seule industrie qui fonctionne dans les régimes communistes.


Page 17

par le Politburo (documents 8-10) (31). Dans la mise en reuvre de cette vaste et meurtrière opération d'ingéniérie sociale, Staline et la direction du NKVD avaient une crainte majeure: voir l'opération déraper, échapper à tout contrôle (comme cela avait été, en partie, le cas au moment de la « dékoulakisation », une très large part d'initiative ayant été laissée aux « activistes » locaux), En témoigne la circulaire adressée le 12 juillet 1937 par le n° 2 du NKVD, Frinovski, à tous les responsables régionaux du NKVD, leur enjoignant de« ne pas commencer l'opération de répression des ex-koulaks et criminels, je le répète, ne pas commencer l'opération. Le Commissaire du peuple vous informera du jour précis où l'opération devra débuter ». «Etant donné l'importance politique exceptionnelle de l'opération à venir », la direction du NKVD convoquait tous les dirigeants de la police politique à se rendre à Moscou le 16 juillet (document 11). On sait peu de chose sur cette réunion, sinon à travers quelques témoignages datant de 1939 et émanant de hauts responsables tchékistes arrêtés entre-temps. Selon le chef du NKVD de la province d'Orenbourg, Ouspenski, tous les dirigeants du NKVD auraient rivalisé d'émulation lorsque Iejov émit la proposition d'accorder des « quotas d'éléments à réprimer» pour chaque région, arguant du fait que dans le cours de l'opération un grand nombre « d'éléments contre-révolutionnaires» seraient découverts en sus de ceux qui étaient déjà fichés. Chaque responsable repartit avec son «quota» - attribué, pour l'heure, oralement, à l'issue d'un entretien personnel avec Iejov ou Frinovski - et des instructions sur la préparation logistique de l'opération au cours des quinze jours restant jusqu'à son déclenchement. Particulièrement révélateur est, à cet égard, le sténogramme de la «conférence opérationnelle» tenue, le 25 juillet à Novossibirsk, par Mironov, le chef du NKVD de la région de Sibérie occidentale, en présence de tous les responsables de district chargés des opérations sur le terrain (document 12). Après avoir souligné le caractère « absolument secret » de l'opération, y compris concernant les lieux où seraient, dans un proche avenir, exécutés et inhumés les milliers «d'éléments à traiter en le catégorie », Mironov évoqua, sans ambages, le caractère expéditif des procédures («Inutile de préparer de nombreux comptes rendus d'interrogatoires. Au grand maximum, deux-trois par individu. Si l'individu arrêté a avoué, un seul compte rendu suffit. Inutile d'organiser des confrontations, interrogez deux-trois témoins, ça suffit ») et la latitude totale dont disposaient les responsables locaux du NKVD, malgré les limites imposées par les « quotas» attribués à chaque région («Notre quota en l e catégorie est de 11'000, cela veut dire qu'au 28 juillet, vous devez avoir 11'000 individus déjà arrêtés, prêts, sous la main. Vous pouvez bien sûr en avoir 12'000, 13'000 et même 15'000, je ne vous limiterai

31. Le fait que ces décisions figurent dans les extraits des protocoles du Politburo ne signifie pas, pour autant, qu'elles aient été discutées ou avalisées à l'issue d'une réunion plénière de tous les membres du Politburo, Ces réunions étaient, en effet, devenues de plus en plus rares (85 en 1930, 32 en 1933, 20 en 1935, 6 en 1937, 3 en 1938) à mesure que Staline imprimait sa marque et son « style de commandement ». La plupart des décisions importantes étaient prises par Staline dans un petit cercle de ses plus proches fidèles, les autres membres du Politburo se bornant à entériner ces décisions, souvent a posteriori.


Suite
Retour