La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)
De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"
Pour un état qui se prétend l'état des travailleurs, cet usage systématique du secret initié par Lénine prouve qu'en réalité, l'état est l'ennemi du peuple et ne sert qu'une oligarchie de criminels, soutenu par une nouvelle bourgeoisie, la nomenklatura.
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Il s'agit principalement des résolutions secrètes du Politburo, la plus haute instance du parti communiste, présidée par Staline; des ordres opérationnels secrets du NKVD, signés de Iejov ou de son adjoint direct Frinovski; des télégrammes échangés entre le Politburo et les responsables républicains ou régionaux du parti communiste, entre Iejov et les responsables républicains ou régionaux du NKVD; des rapports confidentiels envoyés par les dirigeants régionaux du Parti ou du NKVD à leur hiérarchie sur le déroulement des « opérations répressives de masse »; des protocoles des instances extra-judiciaires du NKVD chargées de prononcer les condamnations; des bilans statistiques dressés par la direction du NKVD sur le nombre de personnes arrêtées et condamnées; des rapports d'enquêtes menées en 1939, une fois la «Grande Terreur» terminée et ses «excès» condamnés.
Tous ces documents montrent clairement que les répressions massives menées en 1937-1938 (environ un million et demi de personnes arrêtées, 1'400'000 condamnées, dont plus de 700'000 à la peine de mort) furent, pour l'essentiel, le résultat de grandes opérations secrètes, planifiées et centralisées, décidées et mises au point, au plus haut niveau, par Staline et son Commissaire du peuple à l'Intérieur, Iejov (23). Ces opérations (une douzaine environ) étaient dirigées contre un ensemble hétérogène «d'ennemis », regroupés en deux grandes catégories, deux «lignes » (dans le jargon administratif des fonctionnaires de la police politique), la «ligne koulak» et la «ligne nationale ». La «ligne koulak », définie par «l'ordre opérationnel du NKVD n° 00447 » du 30 juillet 1937, visait un large éventail d'ennemis «traditionnels» du régime, qualifiés de « socialement nuisibles » et « appartenant au passé ». La « ligne nationale », définie par une dizaine d'opérations dites «nationales» («opération polonaise », «opération allemande », « opération de Harbin (24) », « opération finlandaise », « opération lettone »,
23. Comme le montre le registre des visiteurs reçus dans le bureau de Staline en 1937-1938, le Commissaire du peuple à l'Intérieur fut reçu 306 fois et passa plus de 900 heures, le plus souvent en tête à tête avec Staline. Aucun autre collaborateur ne passa autant de temps avec Staline au cours de cette période (le registre complet des visiteurs reçus par Staline a été publié in Istoriaskii Arxiv, 1994, n° 6,1995).
24. Du nom de cette ville de Mandchourie qui avait abrité une importante colonie « d'expatriés» de nationalité soviétique, travaillant comme employés et cheminots de la Compagnie des chemins de fer de Chine orientale. Jusqu'en 1935, cette compagnie était gérée par les Soviétiques. Après la Vente de cette compagnie au Japon, la plupart des cheminots et employés revinrent en URSS. Pour les autorités, ils représentaient un vivier idéal «d'espions et de diversionnistes à la solde des services secrets japonais ».