La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)
De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"
Les procès de Moscou occultent «les centaines de procès publics, à vocation pédagogique, de dirigeants communistes locaux, mis en scène dans de nombreux chefs-lieux de province (19). «Formidable mécanisme de prophylaxie sociale »
Page 11
représenta la face publique de la Terreur, dont la manifestation la plus éclatante furent les procès politiques à grand spectacle «les fameux «procès de Moscou » de 1936, 1937 et 1938, mais aussi les centaines de procès publics, à vocation pédagogique, de dirigeants communistes locaux, mis en scène dans de nombreux chefs-lieux de province (19). «Formidable mécanisme de prophylaxie sociale » (20), ces parodies de justice, accompagnées d'innombrables meetings, largement «popularisées» dans la presse et la radio, démasquaient de multiples « complots » et désignaient à la vindicte populaire des boucs émissaires responsables des difficultés rencontrées dans la «construction du socialisme » et des dysfonctionnements endémiques d'une industrialisation chaotique.
Tandis les rituels d'anéantissement des «ennemis du peuple» envahissaient la sphère publique, les groupes opérationnels du NKVD mettaient en reuvre les «opérations répressives secrètes de masse ». Sous sa face secrète, telle qu'elle apparaît dans les résolutions ultra-confidentielles du Politburo et les « ordres opérationnels » du NKVD textes dont ne devaient avoir connaissance qu'un nombre très limité de hauts responsables du Parti et de la police politique -la «Grande Terreur» avait pour objectif l'éradication définitive, notamment par la liquidation physique de 700'000 à 800'000 personnes, de tous les éléments jugés « étrangers » ou « nuisibles » à la nouvelle société soviétique. Ce crime de masse, tenu secret, fut une vaste opération d'ingéniérie et de «purification» sociale, avec ses groupes victimes, ses «quotas d'exécution », ses objectifs chiffrés et codés « d'individus à réprimer en première ou en seconde catégorie », ses «suppléments ratifiés» ou «non ratifiés » (21). C'est cet aspect-là de la «Grande Terreur» - les «opérations répressives de masse» - que nous avons choisi d'éclairer à travers la centaine de documents que nous avons traduits et que nous présentons dans le présent Bulletin de l'lHTP (22).
19. Sur ces procès, cf Sheila Fitzpatrick,« How the Mice Buried the Cat: Scenes from the Great Purges of 1937 in the Russian Provinces », The Russian Review, vol. 52 (3), 1993, p. 299.320; Michael Ellman,« The Soviet 1937-1938 Provincial Show Trials Revisited », Europe-Asia Studies, vol. 55, n° 8, p. 1296-1310; Nicolas Werth, « Les petits procès exemplaires de la Grande Terreur en URSS », VingtièmeSiècle. Revue d'Histoire, avril-juin 2005, p. 3-23.
20. Annie Kriegel, Les Grands Procès politiques dans les systèmes communistes, Paris, Gallimard, 1972,p.45.
21. Dans le langage codé des résolutions ultra-confidentielles du Politburo et des «ordres opérationnels» du NKVD, la « 1e catégorie » signifiaient la peine de mort; la « 2e catégorie », la condamnation à une peine de dix ans de camp. Les « suppléments ratifiés» étaient les quotas supplémentaires approuvés par le Politburo; les «suppléments non ratifiés» indiquaient le nombre de condamnations en sus des quotas.
22. La majeure partie des docunents traduits et présentés sont extraits de trois recueils de documents récemment publiés en Russie: V. P. Danilov, R. Mauning, V. Vinogradov, L. Viola et al (dir.), Tragedia sovetskoi derevni (La tragédie des campagnes soviétiques), vol 5/1 (1937) et 5/2 (1938-1939), Moscou, Rosspen, 2004, pour les documents 1-11, 15-21, 24, 30, 33, 35, 37. 38, 40.41, 43, 46, 52, 54, 56, 60, 62, 64, 76-78, 80, 95-96; Nicolas Werth, Sergueï Mironenko (dir.), Massovye repressii v SSSR (Les répressions de masse en URSS), vol 1 de Istoria Stalinskogo Gulaga (Histoire du Goulag stalinien), Moscou, Rosspen, 2004, pour les documents 13, 31, 36, 42, 47-51, 53, 65-74, 79, 82-83, 86-89, 92-93, 100-102; V. Khaustov, V. Naumov, N. Plomikova (dir.), Loubianka. Stalin i GUGB NKVD, 1937-1938 (Loubianka, Staline et le GUGB NKVD, 1937-1938), Moscou, Mejdonarodnyi Fond Demokratia, 2004), pour les docunents 55, 61, 84-85. Je remercie les éditeurs de m'avoir donné l'autorisation de reproduire pour le présent Bulletin de l'IHTP ces documents, en tout ou en partie.