La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)

De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"


Nicolas Werth explique la raison des guillemets accolés à «Grande Terreur», car «Il s'agit bien d'un moment paroxystique, d'un véritable noeud de « radicalisation cumulative », sans égal durant l'ensemble de la période soviétique»

Les 3 procès de Moscou permettent à Staline de liquider définitivement des rivaux mais aussi de fixer l'attention, donc de cacher le principal: les diverses opérations de purification politique de l'URSS.


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une politique de rafles-expulsions d'éléments «socialement nuisibles» des villes et de «nettoyage» des zones frontalières de leurs minorités ethniques (citoyens soviétiques d'origine polonaise, allemande, finnoise, coréenne, etc.) suspectées d'entretenir des liens avec des puissances étrangères hostiles (Pologne, Allemagne, Finlande, Japon, etc.).

Les années de la «Grande Terreur» concentrent, à elles seules, près des trois quarts des condamnations à mort prononcées, entre la fin de la guerre civile (1921) et la disparition de Staline (1953) par une juridiction d'exception dépendant de la police politique ou des tribunaux militaires (l6). Il s'agit bien d'un moment paroxystique, d'un véritable noeud de « radicalisation cumulative », sans égal durant l'ensemble de la période soviétique, qui résulte de la convergence, à un moment de grandes tensions internationales annonciatrices d'un conflit européen imminent, de deux lignes répressives - l'une, politique, dirigée contre les élites, l'autre, sociale, contre un vaste ensemble d'« éléments socialement nuisibles» et «ethniquement suspects» perçus par Staline comme autant d'éléments d'une mythique «cinquième colonne de terroristes à la solde des Puissances étrangères hostiles à l'URSS »(17).

Les grandes opérations terroristes secrètes, à l'origine de plus de 90 % des arrestations, condamnations et exécutions en 1937-1938, me paraissent devoir être clairement différenciées des purges des élites et des cadres politiques, économiques, militaires et intellectuels menées parallèlement, au terme de procédures extra-judiciaires différentes, répondant à d'autres objectifs et à une autre fonctionnalité politique. Dans ces purges, ce qui était en jeu, c'était le remplacement d'une élite par une autre, plus jeune, souvent mieux formée, politiquement et idéologiquement plus obéissante et malléable, façonnée dans « l'esprit stalinien des années 1930 ». Ces purges devaient détruire tous les liens politiques, administratifs, professionnels et personnels générateurs de solidarités (ce que Staline appelait les «cercles de famille ») et promouvoir une nouvelle couche de jeunes dirigeants qui devraient leur carrière vertigineuse au Guide et lui seraient totalement dévoués. Aussi spectaculaire et politiquement significative futelle, l'arrestation et l'exécution d'un pourcentage souvent très élevé des cadres communistes, aussitôt remplacés par la génération des «promus» du 1er Plan quinquennal, ne représentait toutefois qu'une petite fraction de l'ensemble des arrestations et des exécutions effectuées en 1937-1938 (18). La répression des élites

16. Selon le rapport ultra-confidentiel établi, fin 1953, par le colond Pavlov, chef du ler Département spécial du ministère de l'Intérieur, et envoyé le 5 janvier 1954 par le ministre de l'Intérieur S. N. Krouglov à G. Malenkov et à N. Khrouchtchev (GARF, 9401/1/4157/201-205), 4'060'000 personnes avaient été condamnées par les organes extrajudiciaires dépendant de la police politique entre 1921 et 1953, dont 800'000 à la peine de mort. Il faut rajouter à ce chiffre 2'842'000 individus condamnés par des tribunaux militaires, dont 183'000 à la peine de mort (GARF,/523/89/4408/8.9,26-27,42-43).

17. Sur la « Grande Terreur» comme convergence de deux lignes répressives, cf. Nicolas Werth, «Repenser la Grande Terreur », Le Débat, no 122, novembre.décembre 2002, p. 118-140.

18. Rappelons ces deux données: environ 44'000 responsables et cadres communistes de rang moyen furent condamnés (dont 85 % à la peine de mort) par le Collège militaire de la Cour suprême de l'URSS, instance par laquelle passaient l'immense majorité des cas impliquant ce type d'accusés. Sur environ 1,5 million de personnes arrêtées par le NKVD en 1937-1938, on comptait environ 117'000 membres du Parti. Cf Marc Jansen, Nikita Petrov, Stalin's Loyal Executioner: People's Commissar Nikolai Ezhov, 1895-1940, Stanford, Hoover Institution Press, 2002, p. 105. 1


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