La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)

De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"



Document 99

Lettre de démission de N. Iejov, 23 novembre 1938

Au cam. Staline, Politburo du CC du Parti communiste

Je demande au Comité central de me démettre de mes fonctions de Commissaire du peuple à l'futérieur de l'URSS pour les raisons suivantes:

1 - Au cours des discussions qui se sont déroulées au Politburo le 19 novembre 1938 à propos des révélations du cam. Jouravlev, chef du NKVD de la région d'Ivanovo, il est apparu que les faits révélés par celui-ci étaient confirmés. Je porte donc la pleine responsabilité de n'avoir pas réagi aux signaux du cam. Jouravlev concernant la conduite suspecte de Litvin, Radzivilovski et d'autres hauts responsables du NKVD coupables d'avoir tenté de stopper les affaires concernant des ennemis du peuple qu'ils protégeaient alors qu'eux-mêmes étaient engagés dans des activités clandestines antisoviétiques, La note du cam, Jouravlev sur les activités suspectes de Litvin était très importante, Litvin a essayé par tous les moyens d'empêcher que Postychev, dont il était l'un des comparses, fût démasqué. Il est évident que si dans cette affaire j'avais fait preuve de vigilance bolchevique, l'ennemi du peuple Litvin et ses acolytes auraient été démasqués depuis longtemps et n'auraient pas occupé les postes importants qui étaient les leurs au sein de la direction du NKVD.

2 - Au cours des discussions qui se sont déroulées à propos de la note du cam, Jouravlev, d'autres graves défauts dans le fonctionnement du NKVD ont été mis au jour. Il est ainsi apparu que le renseignement, pierre de touche du travail du NKVD, était totalement négligé. En particulier, nos services de renseignement à l'étranger devront être entièrement réorganisés, puisque le Département Étranger du NKVD s'est avéré être un nid d'espions. D'une manière générale le travail d'enquête et d'instruction souffre de très graves défauts. Les enquêtes concernant les détenus les plus importants étaient, en effet, menées par des traîtres infiltrés dans le NKVD et qui n'avaient pas été démasqués. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les enquêtes étaient bâclées et que le NKVD était infiltré par un nombre croissant d'ennemis, Un secteur particulièrement négligé du NKVD était celui des cadres. Au lieu de prendre en considération le fait que les ennemis infiltrés au sein du NKVD par les services de renseignement étrangers avaient réussi, depuis une dizaine d'années au

150

moins, à recruter leurs agents non seulement dans les échelons les plus élevés, mais aussi les échelons moyens et les fonctionnaires de base, j'étais content d'avoir liquidé quelques ennemis dans les hautes sphères du NKVD et quelques autres dans les sphères intermédiaires. Or, un grand nombre de ceux que j'ai promus récemment se sont avéré être des traîtres et des espions. Ici aussi, ma responsabilité est clairement engagée.

3 - Ma faute la plus grave est liée à la situation que j'ai laissée se développer dans le département de sécurité chargé spécialement de veiller sur les membres du Comité central et du Politburo. Il faut avouer que ce département est encore infiltré par nombre d'éléments non encore démasqués, qui avaient travaillé dans l'équipe de Pauke (41). Deuxièmement, Kourski, qui avait remplacé Pauker et qui vient de se suicider, ainsi que Dagin, aujourd'hui arrêté, se sont avérés être des traîtres et des espions. Ils ont infiltré un grand nombre de leurs gens dans le Département. Or j'ai fait confiance à ces deux individus. J'avais tort et je porte l'entière responsabilité pour cette perte de vigilance bolchevique.

Telle est la situation du travail opérationnel-tchekiste dans le Commissariat du peuple que j'ai dirigé, et je ne parle pas ici des autres défauts de ce Commissariat. Sans analyser les facteurs objectifs qui pourraient expliquer les résultats déplorables du travail du Commissariat, j'insiste sur le fait que je porte personnellement la responsabilité de cet état de fait.

Premièrement, il est absolument évident que je n'ai pas su diriger les tâches immenses d'un Commissariat aussi crucial, d'un Commissariat immense, et que j'ai été incapable de gérer les activités, particulièrement complexes, du renseignement. Je suis coupable de n'avoir pas soulevé ces questions à temps, honnêtement et clairement comme aurait dû le faire un véritable Bolchevique, devant le Comité central du Parti.

Deuxièmement, voyant surgir un grand nombre de défauts dans les opérations menées par le NKVD, je suis coupable de n'avoir pas saisi le Comité central du Parti de ces questions. Je me suis satisfait de succès sporadiques et isolés, j'ai fermé les yeux sur les défauts et j'ai voulu mettre de l'ordre moi-même, tout seul, dans ma maison. Je pensais avoir réussi à remettre de l'ordre, mais je me leurrais.

Troisièmement, je suis coupable d'avoir fait preuve de myopie dans le choix des cadres et d'une attitude étroitement bureaucratique. Il m'est arrivé souvent d'attendre avant de faire arrêter un cadre sur lequel j'avais des doutes. Tout ceci fait que je me suis souvent trompé sur le choix de mes collaborateurs. J'en ai soutenu un grand nombre pour accéder à des postes de responsabilité et aujourd'hui il apparaît qu'ils étaient des traîtres et des espions.

, 41. Karl Viktorovitch Pauker (1893-1937), haut responsable de la Tcheka, puis de l'OGPU. Dirige, de 1923 à 1937, le Département opérationnel de l'OGPU. Arrêté comme «membre de la bande de Iagoda» en avril 1937, fusillé le 14 août 1937.

151

Quatrièmement, je suis coupable du fait que j'ai manifesté une attitude totalement négligente et irresponsable, absolument inacceptable de la part d'un tchékiste, en négligeant de purger le Département responsable de la sécurité des membres du Comité central et du Politburo. Cette négligence est absolument impardonnable, surtout en ce qui concerne les conspirateurs inilltrés au Kremlin (Brioukhanov et autres).

Cinquièmement, je suis coupable de n'avoir pas pris de mesures tchékistes préventives qui auraient permis d'arrêter à temps les traîtres Liouchkov, ancien chef du NKVD de la région d'Extrême-Orient et Ouspenskii, ancien Commissaire du peuple à l'Intérieur de la RSS d'Ukraine. J'ai ainsi rendu possible la fuite de Liouchkov au Japon et la fuite d'Ouspenskii je ne sais où, puisqu'il est actuellement recherché, à ce jour sans résultat.

Tous ces défauts, pris conjointement, rendent évidemment impossible mon maintien à la tête du Commissariat du peuple à l'Intérieur.

Je demande, une fois encore, à être relevé de mes fonctions de Commissaire du peuple à l'Intérieur de l'URSS.

Néanmoins, malgré tous les graves défauts qui ont entaché mon travail, je dois dire que grâce à la direction exercée, jour après jour, par le Comité central, le NKVD est parvenu à infliger un coup mortel à ses ennemis.

Je donne ma parole de bolchevik et je jure devant le Comité central du Parti et devant le camarade Staline en particulier de tirer les leçons de mes fautes, de m'amender, de me corriger et de justifier la confiance que le Comité central voudra bien m'accorder encore, à n'importe quel poste auquel il voudra bien m'affecter à l'avenir.

Iejov

Source: RGASPI, 17/3/1 003/82.84

152

Retour