La «Grande Terreur» en URSS (1937-38)

De Nicolas Werth, le no 86 du Bulletin d'Histoire du Temps Présent (2006) sur "Les «Opérations de masse» de la «Grande Terreur» en URSS (1937-38)"



Document 100

V - 1939 : Témoignages et enquêtes sur le déroulement " des « opérations de masse»

Note de Andreï Vychinski, procureur général de l'URSS à Staline et à Molotov, 24 décembre 1938, avec en copie le rapport d'Ivan Anissimov, agent du NKVD à Belozersk (province de Vologda), 27 décembre 1938

Le 20 décembre de cette année, le Secrétaire du Comité du Parti de la région de Vologda, le cam. Ovtchinnikov, m'a informé sur un certain nombre de crimes commis par quelques-uns des agents du NKVD de la région de Vologda, Le 21 décembre, j'ai dépêché à Vologda le cam. Kitaev, Adjoint au Procureur militaire principal, pour enquêter sur les faits communiqués par le cam, Ovtchinnikov. Le 25 décembre, le cam. Ksenofontov, Procureur par interim de la région de Vologda n'a communiqué des documents complémèntaires, en particulier le rapport de l'agent du NKVD de Vologda, Anissimov Ivan Vassilievitch, concernant les crimes inqualifiables commis par un certain nombre d'agents du NKVD, Je vous envoie copie du rapport d'Anissimov. Je ne manquerai pas de vous tenir informé des suites de cette affaire.

A. Vychinski

Copie de la déposition de l'agent Anissimov

Au Secrétaire du Comité du Parti de Vologda, Député du Soviet suprême de la RSFSR, le cam. Ovtchinnikov.
Je vous rapporte, cam. Ovtchinnikov, les violations de la politique du Parti bolchevique concernant les pratiques opérationnelles tchekistes, et en particulier les violations de la Résolution du Comité central et des instructions du cam. Staline en particulier concernant le discrédit porté sur les organes du NKVD de l'URSS par certains agents du NKVD. Désireux de confirmer ces violations, je rapporte les faits suivants qui se sont déroulés en 1937 dans la ville de Belozersk, province de Vologda. Travaillant alors dans le NKVD du district de Belozersk, au poste de chef du Bureau des Travaux forcés, j'ai connaissance du fait que, pour préparer un grand nombre de dossiers pour la troïka du NKVD de région, un certain nombre d'agents de Belozersk ont arrêté des individus totalement innocents. Au début de l'opération, l'ancien chef du secteur opérationnel Vlassov nous a réunis dans son bureau et nous a dit que notre district devait donner plus de dossiers que tous


les autres districts pour la troïka. Pour ce faire, lui, Vlassov, avait organisé un groupe spécial appelé « Commission de recrutement » composée de:
1 - Vlassov, ancien chef du secteur opérationnel,
2 - Iemin, tchékiste-réserviste,
3 - Ovtchinnikov, chef-adjoint du département du NKVD de Belozersk,
4 - Vorobiev, agent du NKVD, département de la Région militaire de Leningrad,
5 - Portnoï, chef du département du NKVD de Belozersk,
6 - Levachov, agent du NKVD, département de la Région militaire de Leningrad,
7 - Antipov, Capitaine de l'École Vorochilov. Et d'autres.

Dans son bureau, Vlassov répartit aussitôt les responsabilités de chacun. Ainsi, Levachov fut nommé secrétaire, responsable du budget, Vorobiev fut nommé «docteur », lemin, Vlassov et Ovtchinnikov - agents de la «Commission de recrutement ». Tout ceci fut décidé entre quatre murs, c'est Ovtchinnikov qui me raconta ça personnellement, quant à la suite, je l'appris de la bouche des détenus eux-mêmes.

La « Commission » travaillait ainsi. On convoquait un à un les détenus de la prison de district sans disposer du moindre matériau compromettant sur la personne. Le « docteur» Vorobiev faisait passer au détenu une «visite médicale» et pendant ce temps, Vlassov, Ovtchinnikov et lemin recopiaient un vieux procès-verbal d'interrogatoire que Vlassov s'était procuré. Une fois le détenu examiné, Vorobiev criait « Bon pour le service! » et on disait au détenu, sans lui lire le document, de signer le certificat médical. De la sorte, en trois jours, ils ont eu 200 dossiers sans qu'il y ait eu un seul matériau contre-révolutionnaire.

De retour de Volodga à Belozersk, Vlassov nous a convoqués une seconde fois et nous a dit ce qui n'allait pas par rapport aux instructions du Comité central du Parti :

1 - «il faut écrire de bons procès-verbaux, et bons ça veut dire solides et longs et remplis de faits contre-révolutionnaires » et sur ce il a distribué à tout le monde un procès-verbal modèle, écrit personnellement par Vlassov et Ovtchinnikov.

2 - « il faut bien tout lier à une organisation contre-révolutionnaire, même si tous ces gens n'ont rien en commun du point de vue de l'activité contre-révolutionnaire ».

Après cette réunion, Vlassov, PortnoÏ, Ovtchinnikov et lemin ont commencé à faire des listes de gens à arrêter et les listes ils les fabriquaient ainsi: une déclaration envoyée par un président de soviet rural sur un individu ayant été condamné par le passé, celui-ci était bon pour la liste. Ou bien ils prenaient au comité exécutif de district des listes de gens qui avaient été par le passé imposés - bons pour la liste.

Je sais qu'ils arrêtaient des groupes entiers de gens, par 30-40 mais lorsque ceux-ci passaient devant l'enquêteur, ce dernier n'avait rien d'autre à se mettre sous la dent que leur passeport, alors il écrivait dans le procès-verbal tout ce qui lui passait par la tête, et après on forçait les gens à signer. Je me souviens qu'un jour on m'a donné une quinzaine de passeports (c'était uniquement des femmes) et Vlassov m'a dit: assieds-toi ici et recopie des procès-verbaux, voici un brouillon, et quand je lui ai dit, camarade-chef, tous ces gens

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n'ont rien fait, il m'a répondu: «C'est le Parti qui nous l'ordonne, et toi, tu dois obéir aux décisions du Parti ».

A part cela, Vlassov, Portnoï, Ovtchinnikov, Vorobiev et d'autres avaient recours, il faut bien le dire, à des méthodes fascistes d'interrogatoire, et ils tuaient tous ceux qui entaient de résister et qui refusaient de signer les procès-verbaux préparés à l'avance par Ovchinnikov et Vlassov.

Ainsi, Vlassov, Vorobiev et Ovtchinnikov ont cassé le nez à un «accusé », dont je ne ne rappelle plus le nom, avec une pointe en fer, puis ils lui ont crevé les yeux avant de le jeter encore vivant dans un sous-sol. Ovtchinnikov, Vorobiev et Vlassov ont aussi tué !ans le bureau de Vlassov deux autres «accusés », puis ils ont descendu leurs cadavres dans le sous-sol. Ils les ont tués en les frappant à la tête avec un maillet en fer, après avoir assombri toutes les fenêtres avec des planches ou des vêtements.

Camarade Ovtchinnikov! Après ces meurtres, Vlassov m'a fait venir dans son bureau et m'a fait signer un papier certifiant que je tairai ces faits, il m'a dit si ces faits sortent d'ici, il me tue comme un chien, malgré cela je n'ai pas signé, alors il m'a demandé de tuer dans on bureau l'accusé Skvortsov avec un maillet en fer, et quand j'ai refusé, il m'a chassé, a fait venir Vorobiev et tous les deux ont frappé Skvortsov à la tête avec un gros encrier, jusqu'à ce que celui-ci accepte de signer ses « aveux ».

Un soir, Vlassov et Portnoï nous ont réunis et nous ont dit qu'une circulaire secrète venait d'arriver de Moscou, du Comité central, nous ordonnant de tuer soixante-dix individus, et de les tuer à l'arme blanche. Vorobiev, Ovtchinnikov et Iemin ont alors sorti du placard une hache et un maillet et ont dit: « Ce soir on va en tuer une trentaine. On a couper les têtes et les morceaux de viande, on va les jeter dans une fosse creusée par le gardien du cimetière qui est dans le coup ». Ils ont amené de prison quinze-vingt détenus, les ont entravés et mis dans des traîneaux, en les recouvrant de couvertures et en s'asseyant dessus. Arrivés au cimetière, Iemin, Antipov et d'autres prenaient chaque détenu à bras-le-corps, les traînaient jusqu'au billot, Vorobiev et Ovtchinnikov les décapitaient à la hache, puis jetaient les morceaux de cette viande dans la fosse. Ainsi, en trois jours, ils ont exterminé un grand nombre de gens. Il faut dire qu'avant de partir pour le cimetière, Vlassov et Portnoï ont largement arrosé tout le monde de vodka, et quand ils gens sont revenus de la fosse, ils se sont remis à boire, cette fois-ci dans l'appartement d'Ovtchinnikov. Ils brûlaient leurs habits tachés de sang, de même que les vêtements des individus tués. Le chef de la prison, Mikhailov, participait à ce « travail ». Ovtchinnikov et Vorobiev étaient particulièrement déchaînés, après ces beuveries, Ovtchinnikov déclarait, en présence de son épouse, «qu'avec Vorobiev, ils étaient des chefs, et que, même sans expérience, ils coupaient la viande humaine comme du radis ». Je peux ajouter qu'ils n'ont pas arrêté de boire sur les fonds de l'État durant tout le déroulement de l'opération, et ces beuveries ne passaient pas inaperçues, car Ovtchinnikov criait à qui voulait bien entendre que c'était lui qui remplissait les normes, alors que Vlassov disait que c'était lui : chef et que c'était son mérite de remplir le plan.

Camarade Ovtchinnikov! J'ajoute en plus que ce n'est pas un hasard si dans le département de district du NKVD il y a eu deux suicides - tous les deux parce que les gens buvaient systématiquement. Camarade Ovtchinnikov ! Dans cette affaire, les gradés

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de la Direction régionale du NKVD, comme Joupakhin et Beniouk, ont aussi leur part de responsabilité. En 1938, j'ai été nommé comme chef opérationnel adjoint du district Kadouiskii, tandis qu'Ovtchinnikov y était nommé chef du NKVD de district, Ayant appris que j'étais au courant de ce qu'avait fait Ovtchinnikov à Belozersk, il m'a convoqué dans son bureau et a essayé de soutirer sur moi des éléments compromettants afin de m'exclure du NKVD. Il m'a dit qu'il savait que j'avais refusé, en 1937, d'obéir aux ordres alors je lui ai répondu que ces ordres ne correspondaient pas aux instructions du Comité central et que j'allais en parler au cam. OVvchinnikov, alors Beniouk m'a dit; « Quel rapport peut bien avoir le Comité régional et le cam. Ovtchinnikov envers notre travail tchékiste », après quoi il m'a traité de «chiffe molle» et de «bavard ». Ce même jour, il m'a chassé des organes de la Sécurité d'État. On m'a transféré à la police, où je travaille à ce jour.

Conforme à l'original. Signé Anissimov J. V.

Source; GARF, 8131/37/140/52-56

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